‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 6 sur 23 · AVÈNEMENT ET COURONNEMENT D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT ET COURONNEMENT D'ALEXANDRE

Alexandre III est né le 26 février 1845. Élevé par une mère dont nous avons dit les admirables qualités, il a gardé de cette première et longtemps unique éducation les principes d'honnêteté profonde, impeccable, qui caractérisent cette grande figure de souverain.

Second fils d'Alexandre II, il n'avait jamais vu passer l'éclat du suprême pouvoir dans ses rêves plutôt modestes d'adolescent. Il n'avait pas suivi non plus les cours d'études spéciales dont la recherche s'impose aux futurs pasteurs de peuples et auxquelles son frère aîné, le Tsarévitch Nicolas, était seul assujetti. Brillamment doué au point de vue moral, pourvu d'un extérieur à la fois imposant et séduisant, ce frère atné promettait de porte? haut la bannière des Romanoff. Il n'y avait qu'un point noir dans cet

s. M. LEMPEREUR ALEXANDRE III

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horizon de grandeur : le Tsarévitch avait hérité de sa mère, avec les délicatesses de Tâme, les faiblesses de la complexion physique. Vers la fin de l'année 1864, sa santé s'altéra sérieusement et commença à donner des craintes cruelles, hélas ! trop fondées. Soustrait anx rudesses de l'hiver russe, il fut envoyé à Nice, sous le climat réparateur du midi de cette terre française qu'il aimait sans la connattre. Là, tout fut mis en œuvre pour combattre la terrible menace qui planait sur cette jeune tête ; le ciel français lui-même sembla vouloir s'associer à celte lutte contre une destinée inhumaine, il multiplia les générosités de son bienfaisant climat pour l'auguste malade confié à son soleil... Tout fut inutile : le Tsarévitch succomba le 12 avril.

Huit jours après, faisant taire sa douleur paternelle pour n'écouter que ses devoirs de souverain , le tsar Alexandre II proclamait devant son peuple et l'Europe, son second fils Alexandre héritier du trône de Russie.

Le nouveau Tsarévitch touchait à peine à la vingtième année. Ëfî'acé jusqu'à ce jour devant son frère, il entra brusquement en pleine lumière, et mis en face du grandiose avenir qui s'ouvrait devant lui, il en démêla sur l'heure et tout d'abord les devoirs. Courageusement il se

mit à la Uche, appliqué à recueillir avec ces devoirs légués par son frère toutes les connaissances nécessaires à leur accomplissement. Il eut d'abord à surmonter sa timidité naturelle, cette timidité do l'enfant élevé par une femme et conduit par elle jusqu'à l'adolescence. La conscience de sa haute situation et le culte de la grandeur nationale l'y aidèrent : il a pourtant gardé quelque chose de cette timidité ; on pourrait la retrouver au fond des longues hésitations et des études scrupuleuses et prudentes qui, chez lui, précèdent toujours raccomplissement d'un acte. En cela, il faut moins voir la défiance de soi-même que le sentiment poussé 1res loin des lourdes responsabilités qui pèsent sur ses épaules : le vrai fond du caractère d'Alexandre III, c'est une honnêteté immaculée, éclairée par un bon sens infaillible. Ses qualités éclatent dans son regard droit, d'une étonnante limpidité. Aux heures dernières de sa vie, son frère afné, le tsarévitch Nicolas, visité par la préoccupation des lendemains de sa mort, disait en parlant de son successeur : « L'Empire n'aura pas à me regretter : celui qui montera sur le trône à ma place a une âme si loyale et si pure qu'on la voit au fond de son regard droit, ferme et clair comme

le cristal de roche. » Ce jugement porté par le Tsarévitch mourant, tout empreintqu'il est de la grande affection qui unissait les deux fréîres, restera, dans sa forme prophétique de testament suprême, le jugement définitif de la postérité.

Nous allons voir se développer, en s'affirmanl glorieusement, cette grande figure d'Alexandre III qui domine aujourd'hui le champ clos de la politique européenne, de toute la hauteur de la justice, de toute l'autorité d'une puissance indiscutée. Mais d'abord, pour éclairer cette étude, complétons le portrait à peine indiqué du Tsar.

Physiquement, le Tsar actuel est le plus bel homme de son Empire ; c'est un géant doux, mais, aux heures voulues, ferme jusqu'à l'inflexibilité. Aux jours de sa villégiature annuelle en Danemark, quand un anniversaire réunit autour des augustes souverains danois leur nombreuse famille, Alexandre 111 aime, en manière de jeu, k se camper, souriant, les bras croisés, au milieu d'une pelouse et à défier l'assaut de tous les membres de cette famille dont les efforts combinés ne peuvent parvenir à l'ébranler. Le Tsar est là tout entier : doux et fort, souriant et inébranlable.

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Alexandre III n'est pas seulement l'homme le plus robuste de son Empire, le géant Romanoff désiré par les traditions populaires, il est aussi et surtout le plus honnête homme de l'Europe. Passionné pour la justice et la vérité, il a l'horreur du mensonge et de l'arbitraire, et de la bonne renommée du pouvoir un souci qui va Jusqu'au sacrifice de ses affections.

Le fait suivant est caracléristique :

Il y a quelques années, mourait brusquement à Saint-Pétersbourg un personnage très connu pour son apostolat en faveur de l'union franco-russe. Cette mort quasi subite fut attribuée à un suicide ; les ardents du parti français prononcèrent même, comme à la fin prématurée de Skobeleff, le gros mot d'assassinat. L'opinion publique s'égarait : voici la vérité, simple et poignante comme un drame antique.

D'une discrétion personnelle point banale, ne demandant jamais rien pour lui-môme, notre personnage ne savait pas refuser à ses amis d'appuyer auprès du Tsar celles de leurs supphques qu'il jugeait recevables. Se reposant sur la profonde honnêteté de l'intermédiaire, qu'il honorait, d'ailleurs, d'une estime particulière et traitait un peu en confident intime, Alexandre IH faisait généralement droit à ces

suppliques. La dernière faveur ainsi accordée avait trait h une entreprise de travaux publics sur laquelle de mauvais bruits ne tardèrent pas à courir, entre autres l'accusation d'un pot-devin à l'encaissemeut duquel notre personnage était soupçonné d'avoir participé, soupçon calomnieux contre lequel toute sa vie protestait et dont la droiture de son caractère et son désintéressement bien connu suffisaient à le laver. Ces bruits étaient parvenus au palais impérial ; il y courut et, pour la première fois, la porte lui en resta obstinément fermée. Le jour même, il reçut l'avis de ne plus se présenter au palais : c'est à regret qu'on s'interdisait de le recevoir désormais, on ne doutait pas de son innocence, mais, comme la femme de César, les amis du Tsar ne devaient paa être soupçonnés.

L'ami sacrifié ne protesta pas : il courba la tête, inclinant son désespoir devant la grandeur morale de son souverain, s'enferma dans sa douleur et mourut.

Largement imbu des devoirs que lui impose un pouvoir en apparence absolu, ce pouvoir dont l'exercice ne relève que de la conscience de l'autocrate, c'est la conscience de son peuple qu'il a faite sienne, qu'il consulte et

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sert tout d'abord : nul souverain constitutionnel appuyé sur l'amour de son peuple et scrupuleusement soumis aux règles de la Constitution, n'a porté aussi loin que cet autocrate le respect de la volonté nationale.

Lorsque, le 19 avril 1864, le nouveau Tsarévitch fut appelé à succéder à son père, il avait, avons-nous, dit h peine vingt ans. Nommé membre du conseil de l'Empire, il y accéda simplement comme à l'accomplissement d'un devoir, et fit preuve dans l'étude des affaires gouvernementales d'une puissance de volonté dont il ne devait plus jamais se départir. Son père eut en lui, non seulement l'élève soumis, religieusement façonné à la piété filiale par une mère modèle, mais aussi le plus sûr et le plus précieux des collaborateurs. Rapidement le peuple russe apprit à connaître et à aimer le nom de son futur souverain ; dès ses débuts, le Tsarévitch donna la note de son règne à venir par la portée morale et matérielle des entreprises auxquelles il accorda l'appui de son nom et le concours de son activité : telles l'organisation du mouvement Slavophile et la création de la flotte volontaire (Dobrovoiny flotte) : l'une révélait déjà le souverain voué au développement de la grandeur nationale par une entente supérieure des vœux

et des droits de la Russie ; l'autre faisait prévoir le souci constant et soutenu de traduire par une force palpable en rapport avec cette grandeur et répondant aux besoins du temps et des circonstances, les inépuisables ressources du pays.

En 1866, à traversées précieuses prémisses, une nouvelle éclata qui courut la Russie tout entière comme un frisson de joie : le Tsarévitch venait d'être fiancé à la princesse danoise Sophie-Frédéric Dagmar, fille du roi de Danemark Christian IX et de la reine Louise, son épouse, née princesse de Ilesse-Cassel.

La fiancée n'était pas une inconnue pour le peuple russe : sou image était déjà passée dans les rêves des masses, associée à celle du successeur d'Alexandre II. La Russie savait quelle compagne exemplaire cette union promettait à l'héritier des Romanoff, quelle Tsarine, quelle mère allait lui être donnée à elle-même. Depuis longtemps circulaient dans la société russe, des récits témoignant de l'esprit éclairé, de la haute éducation morale de cette princesse, et dans le peuple courait comme une légende la réputation de bonté et de charme de la fiancée : sa simplicité de jeune fille vaquant avec ses sœurs aux soins du ménage de la cour danoise, son

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amour profond pour la Russie et les preuves qu'elle avait déjà données de la sincérité de cet amour en apprenant la langue de sa nouvelle patrie et en embrassant et pratiquant avec une piété exemplaire la religion orthodoxe.

On n'attend pas de nous que nous pénétrions dans le touchant roman qui fut la préface du mariage d'Alexandre III. Qu'on nous permette cependant de glisser entre les lignes de-cette préface le récit d'un incident ignoré : il y a sa place comme le rire dans le bonheur.

En ces jours de fiançailles, un diplomate de Saint-Pétersbourg vint apporter à la cour danoise les présents de l'impérial candidat ; sa mission remplie, il repartit, emportant la réponse de Copenhague, des présents symboliques, empreints de cette poésie du Nord qui a tant de prise sur nos esprits blasés : deux modestes paniers contenant l'un, un rayon de miel; l'autre, un chien : la douceur et la fidélité.

En route, tandis que le messager fatigué somnolait, un drame s'engagea, rapidement dénoué : l'un des paniers trouva le moyen de se rapprocher de l'autre, de l'entr'ouvrir et de le soulager de son contenu, et, à son réveil, l'infortuné diplomate constata que le miel avait disparu...

Au siècle dernier, peut-être le dormeur aurait-il payé de sa tète ces quelques instants d'un sommeil désastreux ; de nos jours, il n'en est plus ainsi : le Tsar actuel sait sourire... Le messager est toujours debout, il occupe l'un des postes les plus en vue de la diplomatie russe. La Russie a marché et, comme elle, le diplomate a fait son chemin.

Les fiançailles eurent lieu à Copenhague le 17 juin, et l'auguste fiancée arriva dans la rade de Cronstadt, à bord du yacht Schleswig, le 1 4 septembre ; son frère , le prince royal de Danemark l'accompagnait. La flotte russe était venue à sa rencontre; le Tsar, le grandduc héritier son fiancé et toute ta famille impériale l'attendaient, les bras ouverts, en tête d'un extraordinaire concours de population.

Un poète danois qui assistait au départ de Copenhague de celte autre Étoile du Nord avait dit : « Les larmes de la séparation se changeront en perles ; dans la couronne nuptiale qui t'attend se cache la couronne impériale du plus grand pays du monde ! » La première partie de cette poétique prophétie se réalisait dans l'accueil fait à la fiancée du Tsarévitch. Elle n'eut qu'à paraître pour conquérir son peuple, déjà

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préparé à l'aimer. Avec son apparition, la légende qui courait la foule prît corps. L'impression fut à la fois profonde et charmante. Le visage délicat et gracieux de la Princesse, ses grands yeux doux dans le rêve desquels passe un sourire ; son air bon, la grâce et le charme pénétrant qui se dégageaient de tout son étre^ enlevèrent de prime abord cette conquête que devaient asseoir à jamais ses qualités d'esprit et de cœur.

L^entrée solennelle dans Saint-Pétersbourg eut lieu le 17 septembre.

Au son des cloches, au bruit des salves d'artillerie éclatant sans les dominer dans les acclamations d'une foule enthousiaste, le cortège passa, radieux et triomphal, laissant au front de la vieille Russie une aube d'espérances et de joies.

La cérémonie de l'onction et de la conversion de la princesse à la religion nationale eut lieu le 12 octobre, au Palais d'hiver. La fiancée fut proclamée grande-duchesse orthodoxe Marie Federovna. Tous les assistants avaient remarqué le ton ferme et profondément convaincu de sa voix au prononcé des paroles slaves par lesquelles la princesse avait à répondre aux questions des prélats : cette particularité, d'ailleurs

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attendue avec confiance, confirma le peuple russe dans sa prévision d'une Tsarine slave comme lui, au moins par le cœur et la foi.

Le mariage fut célébré le 28 octobre.

À une heure de l'après-midi, au bruit des salves d'artillerie de la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul, le cortège sortit du Palais d'Hiver. L'Empereur et l'Impératrice l'ouvraient; derrière eux venait le grand-duc héritier donnant le bras à sa fiancée, rayonnante de bonheur et de beauté sous la couronne de diamants et le manteau de velours cramoisi bordé d'hermine.

Le sacrement du mariage fut administré par l'archiprétre Bajanow ; la couronne impériale fut tenue sur la tète du Tsarévitch par le grandduc Wladimir-AIexandrovitch et sur celle de la fiancée par le prince royal de Danemark, son frère.

L'année suivante, le 2i avril 1867, les nouveaux époux firent la traditionnelle visite à l'ancienne capitale de la Russie, Moscou, restée le centre et le cœur de la vie russe. Saint- Pétersbourg avait été enthousiaste , Moscou délira. Qu'on nous permette de détacher d'une brochure publiée en français à Saint-Pétersbourg par un patriote trop modeste pour nous

permettre de le nommer, le récit de cette entrée solennelle des jeunes mariés dans la vieille capitale slave :

« Toutes les cloches de Moscou carillonnent.

Le peuple orthodoxe accourt de tous les points de la ville aux pierres blanches pour venir contempler ses chers hôtes : le Tsar et le couple des nouveaux époux. Un immense hourra roule de la porte de Tver jusqu'au perron Rouge.

« C'est qu'on aperçoit déjà les hôtes bienaimés. Le Tsar salue avec affabilité son peuple et gracieusement aussi le salue la jeune Césarevna.

« Personne en ce moment n'a de pensées pénibles dans Tàme. Le passé, le présent et l'avenir semblent révéler à l'imagination de chacun la réalité aussi bien que les énigmes.

« Le premier sentiment qui saisit l'âme au milieu de nos réjouissances populaires solennelles, est le sentiment de la patrie, d'un joyeux amour de celle-ci. Il est à plaindre celui qui contemple indifféremment l'animation de centaines de mille hommes, celui qui ne voit dans les dizaines de siècles de leur existence que l'ignorance et l'esclavage et qui ne s'enorgueillit pas des souvenirs historiques de la Russie,

de ses traditionnelles reliques. II est à plaindre celui qui ne sent pas vibrer en lui comme une corde vive, qui ne se confond pas par son âme avec le torrent populaire ; celui qui demeure insensible au milieu des élans de la vie générale, qui n'a point la foi au milieu des manifestations d'une foi ardente, qui méprise son père el son aïeul, car il restera toujours isolé et ses enfants le railleront.

« On te calomnie, toi, bonne, humble, patiente et puissante antiquité russe. Oui, bien des gens te calomnient, mais tes principes vivent encore dans les villages et les villes. Voyez comme à travers les artères de Moscou la foule se précipite vers ce Kremlin, qui en est le cœur. Le temps est froid et pluvieux, mais qu'importe ? — L'àme est ardente... Là il n'y a pas de calcul, pas d'arrièro-pensée de profit, pas de sourire hypocrite, pas même l'espérance de voir une cérémonie pompeuse d'entrée souveraine, etpourtant, regardez quel empressement, quelle préoccupation sur tous les visages, quelle peur d'être en retard! Tel individu a couru pendant dix kilomètres et, tout essoufflé, il ne pense qu'à se trouver plus près, qu'à mieux voir. Et après avoir vu, après avoir fait le signe de la croix, il va, tranquille et content de lui-même.

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raconter à la maison, à sa vieille mère aveugle ou à son grand-père impotent qu'il a contemplé de près le Tsar et les enfants du Tsar, et cela avec profusion de détails.

« Oui, voilà le sentiment du peuple russe, ce sentiment qui a expulsé tour à tour les Tartares, les Polonais et les Suédois. Voilà la flamme avec laquelle Moscou s'est incendiée elle-même dans son année d'épreuves de 1812.

Russes, n'éteignez point cette flamme, car aucune intelligence, croyez-moi, ne saurait inventer quoi que ce soit de mieux que l'amour I

« Le Tsar est donc entré avec son fils et sa belle-fille dans son ancienne capitale et Moscou leur a fait un accueil digne d'hôtes si augustes. L'amour et les prières les ont escortés jusqu'à la résidence impériale.

«•Voilà tout ce qu'éprouve Moscou, voilà tout ce que ressent la Russie en sauvegardant par son amour et ses prières les vies qui lui sont si précieuses.

« 11 est dans la destinée des peuples comme dans celle des particuliers que la foi donne la force et que l'amour indique la voie à suivre ; autrement les passions n'auraient pas de limites et les calculs, qui prévoient tout, hormis la réalité, seraient sans fin. Dans le passé de la

Russie, il y a eu bien des côtés sombres, mais les ténèbres s'effacent devant le soleil. L'instruction, tel est le bot du présent; l'instruction basée sur la foi et l'amour, tel est l'idéal de la grandeur russe. Voilà où nous devons tendre. Voilà ce qui doit nous soutenir et aussi nous diriger.

a N'ya-t-il pas quelque chosede remarquable dans la coïncidence de l'entrée solennelle des augustes nouveaux époux à Moscou avec l'inauguration d'un spectacle scientifique où toutes les populations de la Russie, avec leurs mœurs et coutumes, semblaient s'être réunies dans cette ville pour y saluer l'avenir de la patrie ? A ce moment, en effet, venait de s'organiser à Moscou une exposition ethnographique.

a Heureuse ville que Moscou : choisie d'antique date par la Providence pour devenir l'arche d'alliance de la vie russe, maintenant qu'elle reçoit le couple impérial des nouveaux époux elle ne leur montre pas seulement le Kremlin, mais toute la famille des races multiples de l'empire russe. — Regarde, dit-elle à l'héritier du trdne, voilà tes futurs sujets. Si tu es juste, tu seras aimé ; si tu es aimé, tu seras fort et Dieu bénira tes entreprises.

« Et Moscou s'adresse également à toi, jeune aurore de nouvelles espérances, au nom de toutes les contrées de la Russie, qui depuis longtemps déjà te considère comme sienne.

Tout Moscou a retenu son haleine au moment où, en présence du peuple, tu es tombée à genoux devant l'image de Notre-Dame d'Ibérie et en ce moment II a senti que tu étais russe et il a doucement prié pour toi, puis il s'est bruyamment écrié : « Que ta route soit radieuse « et ton sort bienheureux ! »

« Voilà ce que j'ai vu et compris au moment où le cortège impérial s'est solennellement arrêté, puis a repris sa marche. Il me semblait que toute l'antique Russie venait au-devant de la nouvelle. Le son de chaque cloche retentissait dans mon cœur comme un écho de la piété des temps jadis. Mais les bandes tricolores des drapeaux me rappelaient que nous étions en Europe, que chaque jour voyait naître de nouvelles voies, de nouveaux perfectionnements, et que chez nous la vie populaire acquérait de l'importance et croissait en force.

« Le cortège avait déjà défilé que je restais encore là, dans l'attente de quelque chose. Le peuple ondulait en fouie et tout le monde parlait comme d'une seule voix. Devant la chapelle

de Notre-Dame d'Ibérie les dévots faisaient en s'agenouillant de nombreux signes de croix. Et involontairement je me trouvai tout à coup au milieu d'eux, involontairement aussi je me rappelai que tout ne dépend pas de nous en ce monde, involontairement encore mon àme faisait cette prière ; « Seigneur, donne à la Russie « l'esprit de foi, d'humilité et de vérité. «

Le mariage d'Alexandre III date déjà d'un quart de siècle, et pas un nuage n'a traversé la félicité de cette union où l'on peut trouver, au faite des grandeurs humaines, le modèle d'un bon ménage.

L'IMPKttATRICE REGNANTE ET SES ENFANTS

Le bonheur qai présida au choix d^une épouse pour Alexandre II s'était étendu à son fils. Aussi bien la ressemblance morale est frappante entre la mère et l'épouse du Tsar : chez l'une comme chez l'autre, c'est la même affection pour l'époux, le même culte de sa grandeur; c'est la même sollicitude pour les besoins du peuple, la même tendresse un peu exclusive de la mère pour ses enfants. Toutes les qualités de la compagne d'Alexandre II revivent dans l'épouse d'Alexandre III, avec, en plus, une tendance à l'expansion, à cette vie extérieure commandée par les traditions élégantes de la cour de Russie et que l'état de sa santé permit trop rarement à la mère du Tsar de pratiquer. En cela, d'ailleurs, comme en toutes choses, la Tsarine suit les goûts de

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