‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 7 sur 23 · ALEXANDRE 111, SA VIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE 111, SA VIE

l'époux autant que les siens propres. L'Empereur a à cœur de maintenir la réputation d'élégance et de bon goût qui décore la cour de Saint-Pétersbourg : il ordonne les fêles, îl y préside ; il se prête volontiers et non sans plaisir à l'organisation de soirées intimes où les manifestations de l'art tiennent la meilleure place, concerts d'amateurs, comédies de salon. Les grands-ducs sont en tête du tableau de l'auguste troupe, et l'Empereur lui-même, un passionné du cornet à piston, y tient agréablement son pupitre d'instrumentiste.

L'Impératrice consacre une grande partie de son temps à l'éducation de ses enfants. Sa tendresse est ardente et elle est singulièrement jalouse de l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits. Elle veut qu'ils aient des maîtres pour leur donner en toute chose une instruction digne de leur rang, mais elle n'admet pas qu'ils aient de gouverneurs pour leur former le cœur et le caractère ; pour substituer peu & peu dans leur jeune intelligence l'autorité morale de l'instituteur à l'auloritédu père, la confiante tendresse vis-à-vis de l'institutrice à cet abandon complet que la nature a mis au cœur de l'enfant pour sa mère. Elle pousse sa sollicitude sur ce point jusqu'à ne pas permettre que le

7S ALEXANDRE lil

même précepteur conserve auprès de lui son élève deux jours entiers de suite, ils alternent entre eux : un jour, c'est le précepteur de langue française, le lendemain le maître de langue anglaise, et ainsi de suite, de telle sorte qu'en complétant leur enseignement ils neutralisent leur influence. D'autres pourront critiquer cette jalouse sollicitude et la trouver excessive. Quant à moi, je la loue hautement.

Je trouve qu'elle est la preuve d'une grande sagacité d'observation et d'un esprit profondément juste. L'histoire fourmille des exemples néfastes de l'action désastreuse que certains précepteurs, les uns corrompus, égoïstes et ambitieux, les autres animés de bonnes intentions, mais aux vues étroites et incapables d'inspirer à un prince la largeur de conceptions que comporte l'exercice de la puissance souveraine, ont exercé sur les rois. Quand des enfants ont le bonheur d'être dirigés par un cœur de mère aussi tendre ; quand ils peuvent se modeler sur l'exemple journalier d'un père qui réunit à un si haut degré toutes les qualités d'un souverain, qui les fait vivre dans son intimité constante et se plaît à partager leurs jeux avec l'abandon et la simplicité d'Henri IV lui-même, il serait coupable vraiment de ne

pas les laisser tout entiers sous l'empire exclusif de cette heureuse influence. On lit déjà sur le fronl pur, dans le regard franc et doux des enfants, que l'avenir récompensera la mère de ses soins jaloux.

Les femmes, dit-on, naissent avec deux patries : leur berceau et la France. Il en est ainsi même des ûlles de rois. La compagne d'Alexandre III porte au front, avec la couronne impériale, celle de cet esprit à la fols large et subtil, viril et aimable, qui fait de la Française bien née une femme à part. Ouverte aux grandes conceptions, comme aux attendrissements humains, impératrice et deux fois femme, épouse et mère, elle est le conseiller le plus sûr de son auguste époux, et, s'échappant de l'étreinte du pouvoir, elle ne dédaigne pas de descendre aux gais propos de salon en lesquels excelle la nature de son esprit enjoué et doucement malicieux; versée dans toutes les finesses de notre langue qu'elle parle avec beaucoup de grâce, elle est non seulement très Française, mais très Parisienne. Elle lit nos journaux et nos revues et est au courant du mouvement artistique et littéraire de notre pays. Elle est très jeune, très gaie, très en train, aime follement la danse et pourtant se plaît

dans le stricl accomplissement des devoirs les plus austères de la haute mission que la Providence lui a confiée. Elle est infiniment charitable et très simple dans ses goûts. Mais ce qu*ii y a de plus saillant en sa petite et gracieuse personne, c'est une force indomptable de caractère et un courage à toute épreuve. Comme elle partage les honneurs et les triomphes de son mari, comme elle partage ses joies intimes, elle veut partager tous ses périls. Elle veut l'accompagner, là surtout où sa tendresse inquiète lui fait soupçonner quelque péril, et c'est un spectacle à la fois curieux et touchant de voir cette mignonne et élégante fée, l'esprit involontairement hanté par l'odieux souvenir des attentats nihilistes, vouloir couvrir de son corps le géant qui l'accompagne.

Celui-Kii, oublieux du péril, la regarde d'un œil à la fois malicieux etattendri. Elle est adorée du peuple et des soldats, elle se platt à passer des revues et l'on voit que tous ces colosses obéissent avec enthousiasme à ses commandements et qu'ils se laisseraient bien volontiers entraîner à la victoire par la douce voix de cette femme dont l'énergie morale domine et électrise leurs forces physiques.

Par amour de l'humanité comme pour obéir

aux exigences de la politique Impériale et à la raison d'Etat, la Tsarine est pacifique. Mais dès qu'il y a un danger à affronter, elle y court, et le péril a pour elle d'irrésistibles attraits. Est-il besoin de rappeler son admirable attitude pendant la dernière épidémie cholérique, alors que, prêchant d'exemple le sang-froid et le dévoûment, elle allait visiter les hôpitaux emplis par tes ravages de l'épidémie et embrassait une infirmière atteinte du mal terrible? Cette hardiesse de tempérament jointe à une grâce irrésistible, cet amour du danger qui font les héroïnes et enlèvent les peuples et les armées, elle les trouva dans son berceau :

illustre rejeton d'une race qui, plus fière que d'autres môme d'entre les plus puissantes, refusa de s'humilier devant les HohenzoUern et n'a jamais cessé de les regarder en face, elle est Danoise et se souvient : — l'on comprend ainsi que l'imagination française se complaise à voir en elle l'^érie de la politique inaugurée par Alexandre III, ou, pour employer une image plus moderne, une autre Notre-Dame des Neiges s'efforçant d'exaucer l'appel biblique d'un poète parisien :

U TsarÏQe I écrasez la lête du serpent.

L'Egérie d'Alexandre III, la Tsarine l'est, sans le moindre doute, au degré le plus pur et le plus élevé de ce dévoûment absolu qui justifie la confiance sans limites. Les Slavophiles les plus hardis ont été étonnés de trouver en cette princesse le plus ferme adepte de leurs idées, le prôneur convaincu et entraînant du nationalisme russe le plus ardent. Les hommes d'Etat français qui ont élé admis à l'honneur de causer librement avec elle ont été profondément touchés de la compassion fraternelle qu'elle témoigne aux malheurs de notre pays et de l'ardeur des vœux qu'elle forme pour le relèvement de son prestige et la reconstitution de l'intégrité de son territoire.

Mais l'Impératrice, ce n'est pas seulement l'épouse valeureuse qui arrachait ce cri à un moujick devant lequel on se félicitait de la diminution du nombre des attentats nihilistes : « Ah ! tant que l'Impératrice sera là, personne n'oserait toucher à l'Empereur, » c'est aussi la mère et la mère dont nous avons déjà raconté la tendre sollicitude pour l'éducation morale de ses enfants. C'est donc en parlant de ses enfants que nous achèverons de la faire connaître au lecteur, et que nous présenterons sa physionomie sous son vrai jour et dans tout son éclat.

Page 1