‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 152 sur 252 · CLXVI[I JOURNAL DE LENOIR · texte numérisé non relu

CLXVI[I JOURNAL DE LENOIR

déclamations, qae ces ruines répercutaient après les avoir inspirées, suffirent à protéger l'œuvre de Lenoir contre d'innombrables ennemis. Le Musée des monuments français fut sauvé par la charlatanerie de son jardiîi éhjsée. Pauvre science et pauvre art, qui n'obtinrent grâce momentanée, pour tant de chefs-d'œuvre qu'en consentant à les prostituer aux plus vulgaires usages de la mode et à en faire des instruments de politique ' !

1. Tourmenté et menacé par les intrigues et les réclamations du sculpteur Deseine, qui, dès l'an XI, voulait faire détruire le Musée des raonumeuls français, Lenoir eut le tort, pour se défendre, de se placer sur le dangereux terrain politique. 11 expia cruellement cette faute en 1816. Voici ce qu'il écrivait, en l'an XI, au premier Consul :

« Général consul, je ne rappellerai point à votre mémoire les noms de ces artistes ingrats, de ces écrivains gagés qui, par esprit de parti, cherchent à détruire, par les libelles scandaleux, tout ce que le gouvernement a pu faire de beau et de grand au milieu des orages qui abîmaient, pendant un temps, la France désolée.

« Après avoir été assez heureux pour rendre quelques services au citoyen Deseine, sculpteur, avec lequel j'avais des relations d'amitié, il vient de publier une lettre adressée au premier Consul, tendant à détruire le Musée des monuments français, pour raporter les mausolées et tous les monuments qu'il renferme dans les douze paroisses de' Paris, dont on ferait autant de musées, pour fixer plus longtemps l'étranger dans la capitale. Les monuments y seroientplus décemment, dit-il. Quelle absurdité! Serait-il décent, par exemple, de décorei nos églises des tombeaux de Molière, de La Fontaine, de Boileau, d'Héloise, d'Abelard, de Diane de Poitiers, de la Pompadour, de la Dubarry, du portail d'Anet et du château de Gaillon ? ■ Les auteurs de Tartuffe, de Jocoude et du Lutrin ne feraient-ils pas reculer d'effroi nos dévotes zélées et nos Argons devenus, par circonstance, le soutien de la foi ! 11 convient, continue l'auteur, de rendre (en remplaçant leurs statues dans les temples) à Louis XIII, à Louis XI V, au prince de Condé, aux comtes, marquis et barons, cette enveloppe mystique et cette auréole sacrée qui en impose ordinairement au vulgaire et dont on les a dépouillés. Il me semble que l'auteur déclare ici formellement son opinion sur le gouvernement actuel, et qu'il aimerait mieux voir la France en monarchie qu'en république; Louis XVIil sur le trône que nos consuls; les parlements que le Conseil d'Etat et notre Sénat ; les princes et maréchaux que nos généraux et nos préfets. Il voudrait voir surtout l'Académie royale à la place de l'Institut.

« Pour calmer les idées un peu exagérées du citoyen Deseine, on peut le renvoyer à l'article VIll de la loi rendue le 30 floréal an X, qui organise une légion d'honneur pour le maintien de la République, de tous ses droits, et qui défend l'osteusibilité des signes de féodalité. » {Mémoire sur les sépultures d'Héloise et d'Abelard, suivi d'un projet d'établir, dans le Musée des monuments français une chapelle sépulcrale pour y déposer leurs cendres, présenté au général Bonaparte, premier Consul, in-4o, p. 1.)

INTRODUCTION. CLXIX

Ce fut une étrange destinée que celle de Lenoir. 11 n'eut véritablement d'indépendance administrative et le pouvoir de faire le bien qu'à l'insu du gouvernement et pendant la période lugubre oîi sa vie était en danger comme les monuments qu'il protégeait. L'Empire ne consentit à patronner cette œuvre qu'en la menaçant journellement de la faire servir ses desseins et les besoins de son ambition ou diverses exigences de mise en scène*. La Restauration la supprima, et, d'un trait de plume, accomplit un acte de vandalisme presque aussi préjudiciable à l'histoire de notre art que l'avaient été les destructions de la Terreur. Seul, pendant un court moment, la République^ après avoir conspiré contre l'existence individuelle de chaque monument, respecta l'existence collective du Musée des Petits-Augustins et en favorisa le développement scientifique.

Qu'on veuille bien me pardonner la franchise de mes appréciations. L'histoire véritable de quelques établissements de la France révolutionnaire est encore à écrire. Jusqu'à présent, l'éloge académique ou les assertions convenues d'historiographes officiels ont tenjn lieu de renseignements positifs. Il est urgent de rompre avec ces

1. Sans parler des nombreux projets avortés qui devaient consommer la perte du musée des Petits-Augustins, l'empereur Napoléon, qui prétendait avoir fondé la quatrième dynastie, désira, en 1811, rétablir à Saint-Denis les tombeaux des dynasties précédentes. Il consentait à associer ses prédécesseurs à sa fortune, à condition d'emprunter leur prestige et de préparer à sa dépouille mortelle et à celles de ses successeurs le voisinage de ces vieux monuments et de ces grands souvenirs. Les tombeaux des rois de France devaient ainsi être rendus à Saint-Denis; les tombeaux des grands hommes portés au Panthéon.

Un jour, cependant, l'Empire se départit de son indifférence relative à' l'égard des Musées des monuments français. Voyez le n» 1074 du Journal &ç, Lenoir.

Page 1