‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 155 sur 252 · È:ole des Élèves protégés, introduction, p. Cxxxix et xc · texte numérisé non relu

È:ole des Élèves protégés, introduction, p. Cxxxix et xc

CLXXri JOURNAL DE LENOIR.

il craint leur zèle ; il a peur que le Musée ne devienne une école et que ses conservateurs n'aient la prétention d'enseigner quelque chose au public. Il redoute la naissance^ le dégagement d'une doctrine quelconque de tant de monuments juxtaposés. Devançant le mot célèbre de Talleyrand, il leur recommande de ne pas se prendre trop au sérieux, et leur écrit la lettre qu'on va lire :

« Paris, le 25 décembre de l'an I" de la République.

Le Ministre de l'Intérieur aux commissaires-inspecteurs du Muséum.

« Au zèle infatigable, à l'intelligence et au goût que vous mettes dans l'arrangement du Muséum pour faire jouir le public le plutôt et le mieux des richesses de la nation, je crois devoir ajouter deux observations importantes, pour avoir lieu dans le temps présent du moins : La première... (il s'agit d'écarter du Musée les ouvrages des artistes vivants.) La seconde est d'entremeller beaucoup ks diverses écoles. C'est une étrange idée de croire qu'il importe aux artistes d'être à même de comparer facilement les différents âges et les différentes manières de chacun en particulier. Il \aut infiniment mieux, h mon avis, qu'on cherche le beau de tous les genres pour s'en faire des idées grandes et à soi que de s'amuser à des comparaisons stériles qui ne tendraient qu'à une vaine critique.

« D'ailleurs le Muséum n'est pas exclusivement un lieu d'études. C'est un parterre qu'il faut émailler des plus brillantes couleurs; il faut qu'il intéresse les amateurs sans cesser d'amuser les curieux. C'est le bien de tout le monde. Tout le monde a le droit d'en jouir. C'est à vous à mettre cette jouissance le plus à la portée de tout le monde.

(( Roland. »

Cette incroyable lettre ministérielle, les étranges théories qu'elle renferme ont longtemps pesé sur le Louvre comme le mauvais sort qu'une fée malfaisante aurait jeté dans son berceau. Proscrire l'histoire et l'étude philosophique, amuser le public illettré, le grand tout le monde^ varier ses plaisirs, éviter les rapprochements qui pourraient Téclairer

INTRODUCTION. GLXXIII

et le forcer à la réflexion, le conduire d'impression vague en impression superficielle, chatouiller ses sens sans lui apprendre rien de sérieux, de moral, de précis ; maintenir la foule dans l'ignorance qu'on partage, condescendre à ses plus vulgaires instincts; épousseter les seuls marbres et vernir les seuls tableaux qui servissent de prétextes aux divagations des hommes de goût : telle fut l'occupation des premiers conservateurs. Heureusement les conquêtes de la République et leurs merveilleuses conséquences pour le Musée de la Nation vinrent changer la face des choses. Ensuite une administration composée d'hommes comme Dufourny, AMsconti et Denon, au commencement du siècle, débarrassa le Louvre des fantoches impuissants qui le menaient à la niaiserie. Il était temps, car on ne saurait calculer le nombre des pipes turques et des chaises percées, le nombre des horloges à musique, le nombre de joujoux ridicules que les fondateurs du Muséum auraient pu y entasser pour représenter l'art du moyen âge, de la Renaissance et des temps modernes.

Quant à Lenoir, en dépit de Tironie, de la jalousie, des intrigues de ses rivaux, il a travaillé pour la postérité. Il a créé le recueil des pièces justificatives de l'admirable livre que son contemporain, Émeric David, écrivait sur la sculpture française. Lenoir, le fondateur Lenoir — suivant la qualification qu'il aimait à si juste titre à se décerner — a fondé et pour longtemps. Savez-vous pourquoi ? Lenoir avait foi dans la science. Peu importe que cette foi ait été celle du charbonnier ^

1. Lenoir, par condescendance pour l'esprit de son époque, a sans doute consenti à écrire la phrase inepte que voici (Avant-propos de la Description de l'an VllI, p. 14) : « Avant que François If eût créé les arts en France, notre école était plongée dans la plus affreuse barbarie. Déjà la peinture et la sculpture étaient florissantes en Italie; déjà, en Allemagne, Albert Durer avait fondé une école d'arts, lorsque, dominés par la superstition, nous osions à peine former un trait, etc., etc. » Mais il ne faut pas oublier que cette opinion ne fut jamais la aienne, car il a consacré sa vie à lui infliger, par les faits, le

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