XCVI JOURNAL DE LENOIR
l'instruction et les arts, la Commission, ferme dans ses principes patriotiques, maintient son précédent arrêté *. »
On sait d'oii vient, ordinairement, l'initiative dans tout gouvernement révolutionnaire. Un cri de la rue s'impose à un club, un vote du club s'impose à un ministère, le ministère impose enfin à la nation le vote du club, qui n'est que le cri amplifié d'un émeutier. La règle générale fut appliquée dans le cas présent. Le Comité d'instruction publique, qui, avec une commission executive, remplaçait alors le ministère et en avait les fonctions, fut saisi de cette patriotique proposition. En la subissant, il l'aggrava, naturellement, pour se l'approprier, et lui donner un semblant de spontanéité et une originalité nouvelle. Il ne laissa pas échapper une si belle occasion de faire sa cour au Comité de salut public, et la lâcheté humaine trouva son compte à offrir, au tribunal suprême, ce gracieux auto-da-fé.
Séance du Comité d'instruction publique du 29 floréal an IL
«Un membre expose que la Commission des arts, par un arrêté pris dans sa séance du 25 prairial, a invité le Comité d'instruction publique à proposer un mode et une époque solemnelle pour la destruction des effigies et monumens qui rappellent la Royauté et le Fanatisme, et notamment les individus de la famille capétienne; que cette destruction soit effectuée sur les états qui en seront dressés, soit par la Commission des arts de Paris, soit par celle de Versailles, soit par les commissaires de districts environnans, afin qu'aucune pièce ne soit soustraite à ce creuset républicain ; il demande, en outre, que le Comité soit invité à demander au Comité de salut public s'il n'est pas à propos de faire de ces destructions l'objet principal ou l'accessoire d'une fête nationale. Ces propositions sont adoptées-. »
L'état des tableaux à détruire fut dressé au Louvre. On
1. Registre des délibérations de la CommissioD temporaire des arts, séance du 25 prairial an II .
2. Registre des délibérations du Comité d'instruction publique, séance du 29 Qor kl au 11.
INTRODUCTION. XCVli
lit en effet dans le procès-verbal de la séance du 1*' messidor an II : « Sur la proposition d'un membre , on procédera également à la recherche de tous les tableaux de féodalité renfermés dans les dépôts du Conservatoire pour en offrir un état au Comité d'instruction publique. » Lesueur, membre du Conservatoire, disait, dès le 29 nivôse an II , dans une pétition adressée à la Convention nationale :
« C'est à notre haine pour la tyrannie que nous mesurons notre amour pour la liberté. C'est animés de ces sentimens que nous vous demandons, législateurs, à être autorisés à arracher des salles de la ci-devant Académie de peinture les portraits de quelques scélérats *, ainsi que plusieurs tableaux, productions de leur génie corrompu. Nous les traînerons aux pieds de la statue de la Liberté et, en présence de nos concitoyens, nous les livrerons aux flammes, en vouant à l'infamie les traîtres et tous ceux qui tentent de les imiter en n'employant pas toutes leurs facultés et leurs talens pour affermir le règne de l'égalité *. »
Voilà ce que M. Despois appelle si justement les « fondations artistiques » de la première République. Voilà comment les membres du Conservatoire du Muséum entendaient leur mission. Ils se considéraient avant tout comme chargés de fournir des victimes aux proscriptions du Comité de salut public % et se constituaient instigateurs et exécuteurs de ses arrêts. Ils voulaient rédiger l'inventaire des richesses d'art de la France, afin « qu'aucune pièce ne fût soustraite au creuset républicain. » N'est-il pas curieux de voir un Ministère de l'Instruction publique se préoccuper, non pas de montrer au peuple des objets d'art, mais de lui apprendre
1. Il s'agissait de Ménageot, de Doyen, et « autres traîtres, vils satellites du satrape d'Angevilliers, ce monstre de turpitude qui a fait plus de tort aux arts que dix siècles de barbarie. »
2. Journal de la Société républicaine des arts, rédigé par Detournelle, p. 106.
3. Il y avait des jours où le Comité de salut public n'enteudait pas proscrire sans distinctiou. Voyez la note 1 de la page XVIIl.