INTRODUCTION. XXXIII
Il est bien certain qu'on aurait trouvé, chez l'éminent comte â'ADgiviUer qui, au milieu de contiauels embarras financiers , u'avait pas abandonné son noble projet, un homme tout à fait capable de diriger l'établissement nouveau, et que le même administrateur aurait rencontré, autour de lui, dans ses principaux collaborateurs, d'utiles auxiliaires. £h bienl malgré tous les avants^es qu'aurait pu offrir le maintie» de l'ancien ordre de choses, je suis prêt à reconnaître que l'explosion de la Révolution pouvait être de la plus grande utilité pour le musée naissant. Tout d'abord, l'administration des Bâtiments du Roi comptait dans ses bureaux, comme les administrations publiques de tous les temps, de ces personnalités séniles et caduques rivées à certiiînes fonctions, à qui elles transmettent leurs rhumatismes, et qui nemanifestent plus leur existence que pour tout ajourner ou tout entraver. Il y régnait des habitudes de routine, et le plus scandaleux favoritisme s'y épanouissait ',. Autre obstacle : depuis longtemps le Louvre, abandonné des rois, avait été envahi par une légion de locataires à brevet ^. Quand l'art, en 1773, représenté parles collections du cabinet royal, réclama, de par le Roi, le domicile de nos anciens souverains, il trouva porte close. A peine lui restaitil une pauvre galerie. Le Louvre était depuis Henri IV la maison des artistes, et, lorsque les tableaux commencèrent à venir à Paris, les nouveaux arrivants ne furent pas vus d'un fort bon œil. Personne ne fut d'humeur à faire de la place à un service public, naturellement envahisseur. Non-seulement les anciens locataires du roi, sans compter trois ou quatre académies et leurs dépendances, ne voulaient pas déménager — et les droits acquis, fussent-ils dégénérés en
1 , Voyez rÈco/e royale des élèves protégés, pp. 152 et fuïî.
ï. Cooeuller, sur les logementa J'aiiisles au Louvre, lea Nouvelles ai'ckives de l'art français, auaée 1813, pp. 15, 16 et 17. M. J. GuiffreJ j a Irès-bten démontré lo sans-gtae et les iacrorables eiïgenceB des ai'liEtea.
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XXXIV JOURNAL DE LENOIR
abus, étaient choses sacrées sous l'ancien régime — mais de plus, comme on ne voulait pas rompre avec les traditions, les logements du Louvre continuaient à être demandés. Le fiirouche David lui-mâme en sollicitait s'il n'en possédait un déjà au moment de la chute de la Royauté *. II s'ensuit que les collections du Roi n'auraient pu trouver, au Louvre, aous la monarchie régulière, qu'une place insufQsante et continuellemeat disputée par les artistes protégés. La Révolution, aa contraire, cpii n'était liée ni par des habitudes de ■ générosité ni par des engagements, pouvait, h l'uide de Gompensations équitable, débarrasser l'administration des Arts de ses invalides, et rendre à sa primitive affectation le ' palais- trop longtemps transformé en caserne. Elle le promettait, du moins, dans une lettre-programme adressée par Roland & David.
Lettre de M. Roland, ministre de l'Intérieur, à M. David, ' peintre, député à la Convention nationale, du 17 octobre 1792, l'an I" de la République française.
II Hier, Monsieur, en arrivant de Versailles, l'on me remit un billet de vous auquel je nepuis répondre que par quelques e&plicatioi» que la nature des choses, votre position et la mienne rendent nécessaires. Il est question de faire un Muséum aux galeries du Louvre; il est décrété et, comme ministre de l'intérieur, j'en suis l'ordonnateur et le surveillant. J'en dois compte à la nation. Tel est l'esprit de la loi, c'en est aussi la lettre, CeMuséum doit être le développement des grandes richesses que possède la nation en dessins, peintures, sculptui-es et autres monuments de l'art ; amsi que je le conçois, il doit attirer les étrangers et fixer leur attention, il doit nourrir le goût des beaux-arts, récréer les amateurs , et servir d'école aux artistes. H doit être ouvert à tout le monde et chacun doit pouvoir placer son chevalet devant tel tableau ou telle statue, les dessiner, peindre ou modeler à sou
1. D'aprt» l'état dm logetuent» do Lourre publié plr M. J.-Ji Guiffraydana hi Nouveliet arehive» de l'art fi-ançais, 1873, p. liT, David était d^à domicile au LeuTre aoui le gouvernemeat da Loaia XVI, «Q 1100 ou 1791.
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INTRODUCTION. X.ÏXV .
gré. Ce monument sera national et il ne sera pas un individu qui n'ait droit d'enjouir. La Grèce brilla sur toutes les nations parles monuments de ce genre... La France doit étendre sa gloire sur tous les temps et sur tous les peuples ; )e Muséum national sera l'élément des plus belles connaissances et fera l'admiration de l'univers.
(( D'après ces idées grandes, dignes d'un peuple libre, qui ne veut dominer que par la sagesse, qui ne connaît d'empire que celui de la raison, qui ne conçoit de gloire que celle qui résulte de la hauteur des pensées, de la sublimité des actions, je crois que le Muséum aura un tel degré d'ascendant sur les esprits, qu'il élèvera tellement les âmes, qu'il réchauffera tellement les cœurs, qu'il sera l'un des plus puissants moyens d'illustrer la Képublique française.
« Mais je crois, et j'agirai en conséquence, que le local étant destiné à cet usage, il doit lui être consacré tout entier. Toutes les galeries sont destinées au Muséum et tous les appartements qui y tiennent seront réservés aux gardes de ce Muséum ou à ceusquiont concouru ou concourroi:t parleurs lalenls à l'accroître et à l'embellir. Ainsi il n'y aura que des dessinateurs, des peintres et des sculpteurs. Les orfèvres, les joailliers, les horlogers, les faiseurs d'instruments de mathé- ' matiques, les opticiens, les artistes, les savants, etc., qui ne concourent point à l'objet, peuvent bien mériter d'ailleurs ; mais c'est ailleurs qu'il faut qu'ils cherchent les récompenses auxquelles ils ont droit.
a Vous demandez, Monsieur, le logement qu'occupe un orfèvre ; vous êtes peintre, vous avez une célébrité acquise; TOUS avez concouru à l'accroissement du Muséum ; la patrie a droit d'exiger de grandes choses de vous, parce qu'elle les peut espérer et que tout citoyen lui doit eu raison de ses talents : je vous accorde donc le logement qu'occupe aux galeries M. Menière, orfèvre. Invariable dans mes principes et ma conduite, j'observe l'esprit %t la lettre des décrets, et je ne dévierai en rien, à moins qu'un nouveau décret ne m'en fasse la loi. J'ai cru cette explication nécessaire; je pense qu'elle répond à tout ce à quoi je dois répondre '. »
La Révolution, qui n'a jamais épargné le8 manifestes et
i. Réimpression du Monitew t, XIV, p. 263*