‹ Alexandre Lenoir (volume 5)Chapitre 18 sur 124 · III · texte numérisé non relu

III

C'est peu de chose que celte courte mention du journal de Wille. Elle a pourtant son im|iortance. Elle servira à détruire le mauvais sort qui semblait jeté sur ces deux marbres sculptés, rapprochés aujourd'hui l'un de l'autre par leur analogie. Elle parviendra à rompre le charme qui empêchait, depuis si longtemps, de les comprendre et de les reconnaître. Elle fera voir, en même temps, les étranges conséquences que peut entraîner une erreur dans la transcription d'un chiffre, ce qu'on appelle, en terme de typographie, une coquille. Le marquis du Terrail, maréchal des camps et armées du Roi, de la promotion du l*"" janvier 1748, mourut en 1760*. Une main bien intentionnée, mais maladroite, a voulu, sur l'inventaire des objets envoyés à VersailliS sous Louis-Philippe, substituer, au mot « dix-huitième siècle » qui accompagnait primitivement la description du tombeau de ce personnage historique, la date exacte de la mort de du Terrail. Elle a malheureusement écrit 1670 au lieu de 4760. Cette date de 1670 se trouva dès lors assignée à l'exécution probable de l'œuvre de Broche. 11 s'ensuit que l'erreur d'attribution signalée ci-dessus par nous, quelque évidente qu'elle soit par le style de la sculpture, a de dangereuses racines dans des documents écrits et jusque sur des registres officiels. Il faut donc faire justice au plus vite de renseignements inexacts qui pourraient tromper plus tard un observateur superficiel. Le texte du journal de Wille nous prouve bien que les deux Broche travaillaient au dix-huitième siècle, comme Lenoir l'avait justement affirmé. Les documents

chai de France, ouvrage du dix-huitième siècle ». {Catalogue du Musée des Monumens français, édition de 1810, p. LXVIII, lisez 58.) Lenoir a dû se tromper cette fois dans son attribution si, comme je le crois, ce buste est, actuellement, celui que le Musée de Versailles conserve sous le numéro 2870. Cf. le catalogue de Soulié qui en nomme le véritable auteur.

1 . Du Terrail est encore porté sur VAlmanach royal de 1760 ; il ne figure plus sur celui de 1761 .

d'archives, employés avec critique, confirment pleinement ce qui et lit proclamé par la vue du monument lui-même. L'histoire est ici d'accoid avec l'archéologie.

Il me reste à prévoir une objection qui accueille généralement les travaux de la nature de celui-ci. « A quoi servent ces minutieuses enquêtes sur des pièces secondaires que la vérité n'embellit même pas, » me diront les nombreux amateurs dont les oreilles inattentives sont habituées, di'puis plus de trente ans, à la petite cacophonie indiquée au commencement de cet article, et dont les nerfs robustes n'en ont jamais été agacés? Voici ma réponse : D'abord la vérité en matière d'instruction — et ces marbres ont la prétention d instruire puisqu'ils sont exposés — n'est jamais indifférente. Ensuite, je ne suis pas responsable du choix des monuments dont le passé m'a légué l'examen. En attendant l'arrivée d'œuvres meilleures, je m'exerce la main sur les fonds de magasins du musée de Lenoir qui ont eu le privilège de forcer l'entrée du Louvre quand tant de pièces excellentes sont restées à la porte. A moi aussi, il serait agréable de ne pas expérimenter in anima vili. Enfin le public est intéressé à se rendre compte par luimême des difficultés et des exigences de l'étude toute spéciale qui prend pour objet les monuments d'un musée, quand cette étude veut être scientifique et s'entourer de quelques garanties de certitude. Ce même public, s'il veut être respecté, devra quelquefois se résigner h se laisser ennuyer par des recherches sérieuses et d'arides spéculations. Il aurait tort de demander à être amusé avant tout. Le soin de sa dignité mérite bien ce petit sacrifice. Sans cette virile résolution, sans ce contrôle indispensable sur les opinions des propriétaires et des conservateurs de collections, ce bon public pourrait devenir la victime de quelquelques farceurs, habiles — sous prétexte de lui épargner les épines de la science — à flatter son ignorance, à

lui enseip^ner gravement les plus étourdissantes absurdités, et, en définitive, à se moquer de lui.

Je n'ai janDais eu la pensée de dépouiller la salle de Coysevox sans lui accorder de sérieuses compensations. Je l'ai déjà enrichie d'une des plus belles œuvres du maître que les salles de la Renaissance détenaient illégitimement.

Quand on entrait en 1877 au Musée du Louvre, dans la salle des Anguier, on remarquait à gauche, un admirable bronze représentant, en buste, Louis II de Bourbon dit « le grand Condé » . Cette vivante et vibrante image du vainqueur de Rocroy était manifestement postérieure à tous les ouvrages de sculpture qui l'entouraient. Elle date évidemment, par son style, de la fin du dix-septième siècle. Si on regarde attentivement la puissance et la souplesse du modelé, l'intelligence qui rayonne de ce front, la vie qui palpite sous ce masque énergique ; si on étudie la manière large et profondément personnelle qui a disposé la chevelure ', je devrais dire la crinière de ce lion, et drapé le torse de ce héros, on ne peut hésiter un seul instant à reconnaître dans ce portrait la griffe d'un maître et la main de Coysevox. Je suis donc persuadé depuis longtemps que le buste n° 171 de la Desciiptioii des sculptures de la Renaissaiice est une œuvre indiscutable du célèbre sculpteur lyonnais^. Mais les preuves sur lesquelles s'appuyait cette conviction ne sont pas faciles à établir. Je devais

1 . Aucun sculpteur n'a traité avec autant de légèreté que Coysevox les lourdes perruques du temps de Louis XIV. C'est surtout à la manière dont les cheveux sont rendus qu'on peut assez facilement reconnaître ses ouvrages.

2. Cette opinion n'était pas dépourvue, d'ailleurs, de quelques arguments archéologiques. Par exemple, la cuiras-e de CoiuJé porte les griffons affrontés que Coysevox s'était complu à reproduire sur la cuirasse du Louis XIV de l'Hôtel de Ville et sur la cuirasse de la itatue équestre commandée par les Etats de Bretagne.

nécessairement rencontrer des incrédules. Ce genre de démonstration résultant de la comparaison du style n'est pas de nature à convaincre tout le monde. D'un autre côté, on ne doit pas oublier combien il faut être sobre de ces attributions de sentiment qui ne se fondent pas sur des documents positifs. Ce sont elles qui, faites au hasard par des ignorants, ont embrouillé toute l'histoire de la sculpture française et nous ont légué tant de ridicules traditions. Je cherchai donc à légitimer mon opinion par des preuves extrinsèques. Cette pièce est arrivée au Musée à la suite des événements de la Révolution et des confiscations opérées sur les émigrés. Elle provenait de l'hôtel de Conty, car on lit dans un document manuscrit des archives du Louvre intitulé : Objets d'art provenant des émigrés et autres^ extraits du ministère des finances le 26 thermidor an VIII : «... Conty*, idem^ le buste du grand Condé, en bronze, 200 1.2.)) Malheureusement il ne me fut pas possible de remonter au delà et de poursuivre l'œuvre jusque dans les mains de son auteur. Les livres, absolument muets sur cette sculpture, ne pouvaient m'être non plus d'aucun secours^. Cependant, confiant dans la justesse de mon impression première, j'attendis de l'avenir la confirmation de mon pressentiment. Le hasard est venu me la fournir. Le 3 mars 1877, le catalogue d'une collection très intéressante de documents historiques, — dont Ja vente devait avoir lieu le 5 mars suivant, — fut distribué par M. Menu, libraire à Paris. Dans le lot coté sous le numéro 265, se trouvait la mention d'un payement fait par un prince de Conty, à Coysevox, pour un buste en bronze du grand

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