Revue universelle des arts, 1. 1", p
Cette réserve, qu'afin de ne pas froisser des opinions contraires, j'avais apportée^ il y a dix ans, à l'expression de ma pensée, n'a pas paru justifiée à quelques savants. Plus hardie que moi, l'opinion publique a été jusqu'au bout. Couvert par elle, j'oserai à mon tour attribuer le bronze du Louvre à Antoine Coysevox.
Le buste de Pierre Mignard, fixé dans la même salle de Coysevox, n'aura pas à changer de place, mais il devra changer d'étiquette.
Pendant tout le dix-huitième siècle deux portraits sulptés de Pierre Mignard étaient connus à Paris. C'étaient deux bustes de marbre placés, l'un dans les salles de l'Académie de peinture et de sculpture, l'autre sur le tombeau du peintre, érigé d'abord dans l'église Saint-Roch, puis dans l'église des Jacobins de la rue Saint-Honoré. Ces deux portraits existent encore ; mais une regrettable confusion s'est glissée dans leur histoire respective. Pris successivement l'un pour l'autre, aucun d'eux n'est attribué à son véritable auteur. L'erreur s'est comme à plaisir accumulée sur chacun d'eux, et nombre d'écrivains bien intentionnés et d'enthousiastes panégyristes se sont appliqués involontairement à la répandre. Il n'est que temps de faire disparaître un écueil dangereux pour les historiens de l'art français et de détruire le piège qui opère avec trop de succès depuis près d'un siècle.
Le buste de Mignard, conservé sous Tancien régime à l'Académie de peinture et de sculpture, était entré dans cet établissement en 1726, par suite d'un don de la fiUle de Mignard. Ce fait nous a été transmis par un témoignage irrécusable, celui de Caylus, recueilli et confirmé par Lépicié, qui, en sa qualité de secrétaire perpétuel, avait à sa disposi-
tion tous les papiers de l'Académie. Caylus, en effet, dans la Vie des premiers peintres du roi, publiée par Lépicié (tome I", p. 167), s'est exprimé ainsi en parlant de Mignard : « M"^ la comtesse de Feuquières, après l'avoir tendrement aimé pendant sa vie, n'a rien négligé de tout ce qui pouvait illustrer sa mémoire; elle vous envoya , l'année de sa mort , son portrait peint par lui-même. En 1726, elle vous fît présent de son buste de marbre, fait par Desjardins^ de votre académie ^)> Le témoignage de Caylus, transmis et contrôlé par Lépicié, est confirmé en outre par celui de d'Argenville.
D'Argenville s'exprime ainsi, dans ses Vies des fameux scidpteurs, p. 104, à propos d'un ouvrage de Desjardins : « Cet ouvrage..., conservé dans les salles de l'Académie, est accompagné du portrait en buste de Mignard, premier peintre du roi, et de celui d'Edouard Colbert, marquis de Villacerf, dont il fit présent à l'Académie en 1693 ^. )) Enfin, les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie disent positivement, tome I", page 399 : « Martin Desjardins a fait le buste eu
1. Depuis que ce travail est rédigé, l'affirmation de Caylus et de Lépicié s'est trouvée contrôlée par la publication du tome V des Procès-verbaux de V Académie royale de peinture et de scidptnre. On y lit, p. 17 et 18, à la séance du 20 novembre 1726 : « M. de BouUongne, premier peintre du roy et directeur, a appris à la compagnie que M"'' la comtesse de Feuquières, fille de feu M. Mignard, premier peintre du roy et directeur, lui aïant témoigné son dessein de faire présent à l'Académie du buste en marbre de son père, fait par Desjardins, un des recteurs, elle l'y avoit envoie et qu'il étoit placé dans la grande sale, et en reconnoissance, il a été délibéré que M. le directeur, M. le chancellier et M. le professeur en exercice iroient la remercier au nom de la compagnie. »
2. Cette date ne s'applique qu'au dernier buste et n'est pas absolument exacte. Il faut lire 1696. Guérin, d'ailleurs, avec sa compétence de contemporain, nous fait reconnaître toute la vérité et rien que la vérité au sujet du buste d'Edouard Colbert dans sa Description de l'Académie, 1714, p. 51. On y lit : « Portrait en buste de M. de Villacerf, de trois pieds de haut, fait par M. Desjardins pour M. de Villacerf, qui en a depuis fait présent à l'Académie, le 29 décembre 1696. »
marbre de M. Mignard, premier peintre du roi et directeur de cette école royale. »
Mignard, par Desjardins. Buste de marbre. ( Musée du Louvre. )
Le buste de Mignard, par Martin Desjardins, ne quitta pas les salles de l'Académie de peinture et sculpture pendant toute la durée du dix-huitième siècle. Il s'y trouvait encore au moment de la Révolution et fut ainsi catalogué
par Naigeon et Lebrun :
Inventaire des tableaux à l'huile, en pastel, en émail et en mignature, des marbres, bronzes, terres cuites, plâtres, dessins, planches gravées, estampes en feuilles, en volumes ou montées, et autres objets divers trouvés dans les salles de la ci-devant Académie de peinture et de sculpture.
Bustes.
206 — 1 — La Joie, sous la figure d'une femme couronnée de
lierre». (Tuby.)
207 — 2 — La Douleur, sous la figure d'une femme 2.
208 — 3 — Le Brun 3. (Coyzevox.)
209 — 4 — Mignard.
Le présent inventaire fini le 19 frimaire, l'an II de la République, une et indivisible.
Signé : Naigeo.n al^é et Le Brun, avec paraphe.
Des anciennes salles de l'Académie^ oîi nous venons de constater sa présence en 1793, le buste qui nous occupe fut porté à la salle des Antiques, restée sous la garde de Pajou pendant la Révolution. C'est de là qu'il dut partir pour venir au Musée des Petits-Augustins, quand la répartition des monuments contenus dans cette salle se fit entre le Musée central et le Musée de Lenoir. Il entra forcément chez Lenoir avec les autres bustes qui avaient longtemps décoré les salles de l'Académie, comme ceux de Coysevox, de Lebrun, de Mansard, d'Edouard Colbert, etc. Ce fut nécessairement le 6, le 7 ou le 9 germinal an IV ^.
1. Sur cette figure, qui est de Tuby, en effet, voyez Guérin, Description de r Académie, p. 133 et 134.
2. Sur cette figure, qui est de Baltazard de Marsy, voyez Guérin^ Description de L'Académie, p. 138 et 139. Je viens de retrouver cette sculpture à la Petite Venise, dausle parc de Versailles. Voy. la Chronique des arts, n°' il, 12 et 13 de l'année 1883.