‹ Alexandre Lenoir (volume 5)Chapitre 91 sur 124 · p. 37, 38 et · texte numérisé non relu

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2. M. Labarte, qui n'a jamais négligé les questions d'origine, n'a pas indiqué dans son catalogue la provenance du buste de Béatrix. C'est évidemment que, après l'avoir cherchée, il n'avait pu parvenir à la connaître. Quelle valeur faudrait-t-il donc attribuer à l'indication d'origine prêtée à cette sculpture par le tome VI du Clarac continué, d'après lequel (p. 212, n" 3,437) le buste aurait fait partie de l'ancienne collection Grimani de Venise? UA7ionyme de Morelli et les excellentes notes qui l'accompagnent, tout en parlant de la célèbre collection vénitienne, ne disent rien de ce portrait de Béatrix. Le marbre, gravé dans le même tome VI de Clarac, est déclaré avoir été attribué à la fois à Desiderio et à Sansovino. La seconde de ces attributions est invraisemblable. La première est erronée.

on doit supposer qu'il se promettait de revenir sur un problème à la solution duquel son esprit était si préparé. C'est ce que ne permirent malheureusement ni la Révolution de 1848, qui le destitua, ni, après sa réintégration, son départ définitif du Louvre. Echappée à l'examen du marquis de Laborde, l'attribution émise une première fois n'a plus jamais été discutée en France. Acceptée seulement sous toutes réserves dans les deux éditions du Catalogue des sculptures modernes, elle fut adoptée sans aucune restriction par l'opinion publique qui lui voua une foi inébranlable. La protestation d'un érudit américain * n'altéra en rien la ferveur de cette croyance. Plus de vingt livres, de nombreux articles, la Gazette des Beaux- Arts elle-même, sont là pour en témoigner.

Une aussi longue possession d'état constituerait, en faveur de l'attribution à Desiderio da Settignano, une présomption de vérité, si la valeur de ces appréciations diverses, toutes concordantes entre elles, n'avait disparu devant un fait établi depuis 1862 par M. Gaëtano Milanesi [Giornale storico degli archivi toscani, tome YI, p. 14 et IS). Desiderio da Settignano est mort fort jeune, à 35 ans, et fut enterré à San-Pietro Maggiore de Florence, le 16 janvier 1463, c'està-dire douze ans avant la naissance de Béatrix d'Esté dont on prétend qu'il a sculpté le portrait. Nous voilà donc atout jamais débarrassés d'une attribution fantaisiste. Très excusable et même très suffisamment approximative quand elle fut émise, il y a quarante ans, cette opinion avait perdu depuis longtemps, au milieu des progrès de la science, le mérite d'être vraisemblable. En effet, de tous les grands sculpteurs de la Renaissance italienne, il n'y en a guère qui ait moins produit que Desiderio ; il n'y en a pas dont le talent, faute de nombreux éléments de comparaison, échappe davantage à Tappréciation et dont les œuvres certaines

1. Perkins, Les Sculpteurs italiens, éd. française, tome 11, p. 209.

soient moins facilement assimilables à la manière de notre buste.

Béatrix d'Esté, fille d'Hercule P"", duc de Ferrare, naquit le 29 juin 1475 ^ Elle épousa Ludovic le More, le 17 janvier 1491^, à Pavie, et le mariage fut consommé le lendemain 18 janvier. Elle avait à ce moment 15 ans 6 mois et 20 jours. Elle mourut le 2 janvier 1497, dans sa vingtdeuxième année, c'est-à-dire [à l'âge de 21 ans 6 mois et 4 jours. Indépendamment du portrait qui nous occupe, les traits de la princesse ont été conservés à l'histoire par d'assez nombreux monuments. C'est la fillette dessinée, dit-on, par Antonio da Monza sur le bel acte de constitution de son douaire, décoré de charmantes miniatures et exposé au British Muséum^ . C'est la jeune mère que Zenale a agenouillée devant la madone dans le beau tableau du Musée de Brera ; enfin c'est la morte que Cristoforo Solari a couchée sur le tombeau de marbre de la Chartreuse de Pavie.

Il n'est pas difficile de trouver dans une vie si courte le moment précis oii la princesse fut représentée ; le portrait, aujourd'hui à Paris, fut exécuté certainement avant son mariage, car l'inscription la désigne seulement comme la fille d'Hercule d'Esté et non comme la femme de Ludovic le More. La sculpture doit donc nécessairement être antérieure

1. La date de 1475 est donnée deux fois, par Litta, aux familles Este et Sforza.

2. « Anno niillesimo quadringentesimo nonagesimo primo, indictioue nona, die lune décima septima meiisis januarii », Cette date exacte du contrat de mariage de Béatrix m'est fournie par le texte d'un acte de donation faite par Ludovic à ses enfants naturels, le dernier février 1300, dont j'ai trouvé une copie dans l'Archiviû notarile de Crémone.

3. Nous devons à l'obligeance de M. le marquis G. d'Adda la connaissance de cette pièce et la communication de la jiliotographie gravée en 1877 dans la Gazette des Beaux-Arts. L'acte est du 28 janvier 1494, signé par Ludovic le More et légalisé par le notaire Stefano Gusberti, à Vigevano. — Sur Frà Antonio da Monza, imitateur ou élève de Léonard, voir Rio, Art chrétien, 1861, 111, p. o2 et 53: et Turotti : Leonardo da Vinci e la sua scuola, p. 53 et 54.

à la date de janvier 149f , et d'une manière sensible, car on sait que les événements imminents et d'aussi grande importance qu'un mariage sont devancés par tous ceux qui peuvent y faire allusion. Nous avons encore un autre moyen de serrer la date de plus près. Certainement, le modèle représenté avait au moins dix ans et, vraisemblablement, de douze à quatorze ans. C'est une enfant, ce n'est pas encore une jeune fille. Or, comme Béatrix était dans la onzième année de son âge du 29 juin 1486 au 29 juin 1487, dans la douzième du 29 juin 1487 au 29 juin 1488, dans la treizième du 29 juin 1488 au 29 juin 1489, et dans la quatorzième du 29 juin 1489 au 29 juin 1490, nous pouvons dire que son buste fut exécuté de juin 1486 à juin 1490 et, suivant toutes probabilités, en 1487, 1488 ou 1489.

La princesse, née à Naples, habita vraisemblablement les États de son père, c'est-à-dire Ferrare^, ou Modène, ou ceux du duc Jean-Galéas de Milan, que gouvernait son fiancé Ludovic le More, auquel elle avait été promise en 1480. dès l'âge de six ans^ H y a donc tout lieu de supposer que la sculpture fut exécutée à Modène, à Ferrare^ ou à Milan, à Milan surtout lorsque, en 1487, 1488, J489, l'âge de Béatrix rapprochait l'époque fixée à son union. Qu'on regarde en même temps le costume de la princesse. Elle porte la ferronnière, la résille, la grosse natte de cheveux, la robe des femmes milanaises. Son épaule gauche est chargée d'une

1. Storia di Milano, diPietro Verri; Firenze, Le Monnier, 18î;l, tome II, p. 65. Verri croyait Béatrix un peu plus âgée qu'elle ne l'était, puisque, ibidem, il dit qu'elle se maria dans sa dix-septième année. Mais Litta fait foi contre tout.

2. On ne trouve rien sur cette sculpture ni sur les artistes qui pourraient en avoir été les auteurs dans l'excellent livre de M. le marquis Campori : Gli Artisti iUdiani e stranieri nerjli stati estensi, Modène, 1855. Rien non plus dans le livre si curieux de Pomponio Gaurico intitulé De sculptura et dédié « ad Diviim Ilerculevi Ferrariœ principem », c'est-à-dire au père de Béatrix d'Esté.

écharpe sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure et dont l'ornement en soutache est tout spécialement milanais, et se fait également remarquer dans la miniature attribuée à Antonio da Monza.

Or, que sculptait-on à Milan en 1487, 1488 et 1489? Il est facile de le savoir. La Lombardie, longtemps en retard sur le reste de l'Italie, donnait en ce moment Texemple d'une production fort active et d'un merveilleux épanouissement de tous les arts. La cathédrale de Milan, la Chartreuse de Pavie, cent palais publics et particuliers, exerçaient le talent d'une foule de sculpteurs. La capitale des Etats de Jean-Galéas, comme on l'a très bien dit^, était une ruche autour de laquelle bourdonnait un essaim d'artistes. Les ouvrages de tous ces travailleurs existent encore aujourd'hui et se trouvent presque tous en place. Le Dôme de Milan et la Chartreuse de Pavie sont en quelque sorte les archives des monuments de la renaissance lombarde, et on peut dire qu'il ne manque presque rien au chartrier. Certes, le duc de Milan comptait autour de lui de nombreux hommes de talent. Les plus illustres, en ce moment, les seuls qui eussent pu prétendre à l'honneur de retracer l'image de la fiancée promise à l'oncle de leur seigneur, — et on peut dire à leur véritable souverain, car Jean-Galéas-Marie était éclipsé par le régent qui gouvernait sous son nom et se montrait le protecteur intelligent de tant d'artistes, — les plus illustres, dis-je, étaient les Mantegazza et l'Omodeo. Les frères Mantegazza entreprenaient de sculpter la fameuse statue équestre de Francesco Sforza, qu'un autre devait exécuter, et dirigeaient la construction de la Chartreuse de Pavie, œuvre prévilégiée du duc; ils en décoraient la façade. Antonio Omodeo partageait avec eux la direction des bâtiments de la Chartreuse et préparait la coupole du Dôme de

1. Perkins, Les Sculpteurs italiens, édit. française, tome II, p. 158.

Milan. Eh bien! ni les Mantegazza', ni l'Omodeo^, ni les plus habiles de leurs collaborateurs, les Rodari de Como, Alberto iMaffiolo de Carrare, auteur du Lavatojo dei Mona~ chi^ ni Tommaso da Cazzanigo, sculpteur du tombeau de la famille Brivio^, — dont les œuvres, je le répète, sont parfaitement connues, — ne pouvaient tailler cette image de marbre. Et alors on ne faisait rien* à Milan qui ne fût dans le goût des Mantegazza, de l'Omodeo ou des Rodari, la sculpture affectant un caractère éminemment collectif dans lequel disparaissent les personnalités. ;0n sait aussi avec quelle rapidité déclina l'école lombarde. Au goût rude et âpre des Mantegazza, de l'Omodeo, de tout l'atelier primitif de la Chartreuse, succéda le goût affadi, recherché, précieux, lourd ou exagéré de Benedetto Briosco, d'Agostino Biisti, de Cristoforo Solari, de Marco Agrate. L'œuvre examinée n'appartient, on peut le dire, ni aux prédécesseurs, ni aux contemporains, ni aux successeurs exclusivement lombards de l'Omodeo ; et, cependant, sous bien des points de vue, elle peut être revendiquée par l'école milanaise.

Mais, quoique la sculpture ait dû être exécutée à Milan ou dans les environs, le duc Louis le More, qui savait comprendre l'artiste que n'avait pas apprécié Laurent de Médicis et que devait dédaigner Léon X, Louis le More pouvait bien appeler de Toscane un sculpteur digne du modèle qu'il voulait lui proposer. Et, en effet, — nous entrons dans le vif du sujet, — la sculpture que nous analysons, en même

\ . La réputation de Cristoforo et d'Antonio Mantegazza était si grande qu'ils furent cliargés d'exécuter la statue équestre du duc Francesco Sforza. Ils étaient sculpteurs en chef de la façade de la Chartreuse dès 1478. Cristoforo mourut en 1482, et, se trouve donc tout naturellement éliminé.

2. Omodeo, nommé architecte en chef de la Chartreuse en 1490. Voyez Perkins, p. 147.

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