Annales archéologiques, tome XII, p
M. le marquis d'Adda, que j'avais consulté et dont l'obligeance égalait le savoir, a bien voulu me répondre que cet emblème lui était connu; que Ludovic le More, auquel il en attribue l'invention, l'avait employé, même après son ma-
chain, si bien saisie par M. de Guilhermy, confirme d'abord la date de 1488, 1489 ou 14^90 au plus tard, assignée par nous à l'exécution de l'œuvre. Peut-être nous apprend-elle plus encore? C'est presque Téquivalent d'une signature ou tout au moins d'une indication de provenance. Qui donc, en ce moment, aimait à voiler sa pensée sous une forme incompréhensible au vulgaire? N'était-ce pas l'avare possesseur de tant de secrets enfouis pêle-mêle dans ses cahiers d'observations?N'était-ce pas l'homme bizarre qui, écrivantà rebours bien plus parce qu'il voulait soustraire ses travaux à la curiosité de ses contemporains que parce qu'il était gaucher, semblait confier à des hiéroglyphes les découvertes de son génie? Y avait-il, même au quinzième siècle, beaucoup de poètes, y avait-il un seul sculpteur capable d'inventer une aus:;i gracieuse et, dans une époque tant éprise de l'antiquité, une aussi chaste allégorie? Allons plus loin. Ce petit ornement en apparence insignifiant contient, à l'état de rébus, la constatation d'une des grandes découvertes des sciences naturelles, qui, vaguement connue de l'antiquité et consignée par elle dans les écrits d'Aristole, avait en
riage, avec la devise milanaise « taie a mi quale a ti » ; et qu'il résulte de la lecture de la nouvelle X (quatrième partie) des Novelle dcl Bandello que le voile tenu par les deux mains serait un bluteau, et la poussière, de la farine. Voici ce que dit Bandello : « ... Come una de le assise de 11 Duchi del grasso Milano, quella dico del buratto, dimostra : avvenga taie a te quale a me. » Le texte est formel, mais ne dit pas si le bluteau accompagné de la devise taie, etc., auquel il fait allusion, est, comme ici, entouré d'un anneau nuptial et suspendu au dessus d'une fleur. J'avoue ne pas comprendre ce que signifierait de la farine versée sur le calice d'une fleur qui s'entr'ouvre pour la recevoir. En admettant même que l'emblème expliqué par Bandello ait été absolument semblable à celui que nous signalons sur le corsage de Béatrix, le peuple milanais, qui n'était pas dans le secret de la science, peut très bien avoir appelé buratto ce qui avait seulement les apparences d'un bluteau. Quant à la persistance de l'usage de cette figure allégorique, Ludovic peut avoir conservé, après son union avec Béatrix, un symbole qui lui plaisait par son caractère ingénieux et dont le sens se trouva modifié. Mais il me semble qu'ici, employé certainement avant son mariage (voyez les raisons fournies par nous à propos de l'âge de Béatrix), cet emblème a une signification spéciale et s'explique naturellement par l'interprétation de M. le baron de Guilhermv.
quelque sorte sommeillé jusqu'à la Renaissance. Celui qui a tracé ce symbole savait théoriquement, au quinzième siècle, que les fleurs ont des sexes et connaissait les lois qui président à leur reproduction. Ces vérités de l'ordre physique couraient-elles les ateliers de sculpteurs, qu^ils fussent de Milan, de Florence ou d'ailleurs? Qui donc, au contraire, avait — autant que Léonard — fait de la botanique l'objet de ses observations, consignées encore aujourd'hui dans ses ouvrages, soit publiés, soit inédits? Mon collègue et ami, M. Charles Ravaisson-Mollien, qui a commencé depuis longtemps une étude sur Léonard de Vinci et qui a publié déjà plusieurs de ses manuscrits, a bien voulu rechercher et exposer, dans la Gazette des Beaux- Arts, fix\ 1877;, ce que Léonard paraît avoir connu de la génération des plantes.
En résumé, le buste dont il s'agit ne peut pas, par des raisons chronologiques, être l'œuvre de Desiderio da Settignano. L'ornementation du corsage de la future duchesse de Milan présente une allégorie impliquant une connaissance scientifique qui ne devait appartenir, à la fln du quinzième siècle, qu'à un petit nombre d'esprits supérieurs, et qu'il est plus naturel d'attribuer à un artiste savant et érudit qu'à tout autre.
Il a été démontré que le portrait de Béatrix fut exécuté de 1487 à 1490, dans le nord de l'Italie, et qu'il respire le goût florentin en môme temps qu'il trahit une influence lombarde. Il y a là un ensemble de faits qui conviendrait éminemment à Léonard de Yinci. Je sens autant que personne, cependant, combien je suis loin d'avoir dit le dernier mot dans la question d'attribution, mais j'ai, du moins, frayé le chemin et circonscrit le terrain sur lequel devra porter une nouvelle enquête. Je voudrais qu'on cherchfit à Milan, à Ferrare^ à Modène autour de Léonard, de son maître, de ses élèves, et particulièrement de Lorenzo
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di Credi, qui était aussi sculpteur i. Enfin, si je ne prétends pas avoir prouvé que le buste de Béatrix soit certainement exécuté par Léonard de Vinci lui-même, je crois avoir établi comme présomption qu'il a été conçu sous son inspiration. Une telle hypothèse ne saurait être rejetée sans examen ni discussion. Elle gardera pour elle quelque vraisemblance jusqu'à ce que la preuve contraire ait été faite. Que d'autre part on n'oublie pas qu'il a existé des sculptures de Léonard et de son école; qu'il en existe probablement encore sans que nous nous en doutions, et que des tâtonnements analogues aux miens peuvent seuls hâter le moment de leur découverte,
De 1852 à 1869 la liste des acquisitions du Musée du Louvre a été publiée par M. le comte de Nietnverkerke ^, et c'est pendant cette période qu'entrèrent au Musée les collections Sauvageot^ et Campana''. La seconde était assez riche en œuvres, de sculpture. Elle nous procura de nombreuses terres cuites émaillées des délia Robia, quelques stucs intéressants et, dans la série des marbres, un bas-relief important de Mino, que j'ai publié après l'avoir restitué à son véritable auteur; car on le disait à tort de Rossellino^. Elle contenait aussi deux statues en marbre provenant de la façade originale du dôme de Florence. Ces statues seront prochainement étudiées et commentées par nous. Mais le département de la sculpture du moyen âge,
1. Gaye, Cartegrjio, tome I, p. 367. — Vasari, éd. Lemonnier, tome V, p. 248.
2. Rappoit de M. le comte de Nieiiwerkerke sur la situation des musées impériaux, 1853-1809. Paris, 1869, in-8.
3. A. Sauzay, Catalogue du musée Saurageot. Paris, 1862, in-12.
4. Catalogue des tableaux, des sculptures de la Renaissance et des majoliques du Musée Napoléon III. Paris, 1802, in-12.
5. Voyez dans le Musée archéologique : Un bas-relief de Mino da Fiesole , au musée du Louvre. Paris, 1876.
de la Renaissance et des temps modernes ne fut définitivement séparé du département de la sculpture antique qu'en 1871. Les acquisitions et les donations depuis cette époque prirent une plus grande importance, et nous en donnerons l'énumération complète dans notre Histoire du département. Le nouveau service créé au Louvre eut, dès le début, la main heureuse en achetant de M. Alfred Ramé la curieuse statue en bronze de Blanche de Champagne, sur laquelle M. Benjamin Fillon nous a transmis les renseignements suivants : « Telle est la destinée du tombeau de Blanche de Champagne, femme de Jean V, dit le Roux, duc de Bretagne, que l'on voyait autrefois dans l'église de l'abbaye delà Joie, dont cette princesse fut fondatrice. Blanche était fille de Thibaut YI, comte de Champagne... Elle mourut à la Tour Hélé... le 5 août 1283. Son fils, Jean If, chargea des artistes de Limoges de lui élever un mausolée que l'on suppose avoir été de cuivre émaillé... En parcourant, il y a quelques mois, les anciennes archives du château de Nantes, j'ai retmuvé la quittance du prix d'exécution : « Sachent touz que nous, Guillaume Le Borgne, chevallier, (( avons heu et receu des exéqutors de nostre cher segnour (( de bone memoyre Johan, jadis duc de Bretagne, con'.e (( de Richemond, défunt, quatre cenz et cinquante... pour (c la façon de la tombe et de la sépulture nostre chère (( dame dont Deux ayt l'ame, madame Blanche ma mère, « jadis duchesse de Bretaygne, ainsi que le dit nostre cher « segnor aveyt quémandé fére à Limoges au temps qu'il « vivayt, et... les dits exéqutors envers ceux que font ladite « tombe... a la somme des dites quatre cenz et cinquante « (livres). — A Venes. Tesnioyng nostre seaul le... jour... « l'an de grâce mil treys cenz et seys (1306). »
Sur ces curieuses œuvres des ateliers de Limoges au quatorzième siècle^ on lit dans le glossaire des Émaux du marquis de Laborde, page 283 : « 1327 — Item je lais huit cent
livres pour faire deux tombes hautes et levées de l'œuvre de Limoges, l'une pour moi et l'autre pour Blanche d'Avaugor, ma chère compaigne. » Testament de Hugues de Hugues de Haric cité par du Gange.
Les tendances nouvelles manifestées par l'acquisition de la statue de Blanche de Champagne s'affirmèrent en 1874 par l'achat de la Vierge dite d'Olivet, admirable ouvrage français de l'Ecole de la Loire \ par l'achat de la porte de marbre du palais Stanga à Crémone^ et, en 1878, par celui du buste de Filippo Strozzi, sculpté par Benedetto da Majano. Cette sculpture de marbre est ainsi signée en
dessous :
FiLiPPVS St[roza] Matei FlLlVS
BeNEDITVS [DjE MaIANO FECIT
Le beau buste, acquis du prince Strozzi, n'avait jamais quitté le célèbre palais de sa famille. Il a été signalé par Vasari en ces termes : « Dopo fece Benedetto in Santa Maria Novella di Fiorenza, dove Filippino dipinse la cappella, una sepoltura di marmo nero, in un tondo, una Nostra Donna e certi angeli con molta diligenza, per Filippo Strozzi vecchio : il retralto del quale, che vi fece di marmo, è oggi nel suo palazzo 3. » Ou voit au Musée de Berlin la terre cuite peinte du même buste.
Dans l'intervalle qui sépare ces deux dernières acquisitions, le Louvre reçut de M. His de la Salle une des plus
1. Voyez sur ce monument le mémoire de M. Anatole de Montaiglon, publié d'abord dans la Gazette des Beaux-Arts, et tiré à part sous ce titre : La Famille des Juste en Italie et en France, Paris, 1878, in-8, et un article de M. Edm. Bonnaffédans le journal le Français du 7-8 mai 1875.
2. Sur la porte du palais Stanga, voyez la Gazette des Beaux-Arts, février 18 T6.