‹ Alexandre Lunois, peintre, graveur et lithographeChapitre 16 sur 58 · GITANE · texte numérisé non relu

GITANE

d'observation, les aspects vrais des scènes locales, les mouvements fugaces des personnages les plus divers, souvent même les plus opposés?...

Ses préoccupations se sont portées, au cours de ses nombreux voyages, non seulement sur l'incomparable et fulgurant décor, mais aussi, et à un degré égal, sur la précision et le naturel des silhouettes.

Avant de nous rendre visibles en pastel ou en lithographie, les « cigarreras » ou les gitanes se disposant à prendre leur élan pour la « jota » ou la « cachucha », il fallut inscrire, sur le calepin du voyageur, la distorsion du buste, l'arrondissement des bras, les mains aux doigts se recourbant en office de castagnettes, il fut nécessaire de tracer, en hâte, le paysage environnant ou l'intérieur surpris dans son désordre pittoresque. Autant de notes, autant de documents, autant de matériaux qu'on comptait développer chez soi, dans la quiétude de l'atelier, avec la joie de l'image renaissante au souvenir, et bien souvent, si intense avait été l'émotion, si vif avait été l'éblouissement qu'on ne pouvait attendre le retour et qu'on utilisait les matériaux ainsi récoltés pour l'exécution d'une brève esquisse à l'huile ou à l'aquarelle, où survivait la violence de la sensation primitive, où le charme de la scène, la transparence de l'atmosphère surchauffée du Sud-Oranais se fixaient dans la vivacité de l'impression toute fraîche..:

Sous la fascination exercée par les nuits de Séville ou de Gre-

nade, sous la séduction pénétrante « du ciel sans nuage au-dessus du désert sans ombre », Lunois s'acheminait donc vers la réalisation de son rêve d'art.

11 aspirait à observer impartialement , dans ses toiles comme dans ses planches, les manifestations les plus exceptionnelles de l'atmosphère qui prodiguent aux êtres et aux paysages de l'Afrique occidentale des clartés si étrangement intenses. Mais atteindre à la représentation exacte, émouvante, colorée des pavs baignés de lumière ou s'essayer à rendre le clairobscur des intérieurs arabes supposait la parfaite éducation de son imagination d'ar-

tiste; l'idéal était de produire des œuvres justes d'effet, combinant à la fois la véracité du détail et le sentiment du spectateur. Ce qui importait, c'était de provoquer le rêve de ces visions d'Espagne ou d'Orient chez l'Inconnu, qu'un pastel, une aquarelle, une lithographie entrevue à la montre du marchand, arrêterait au cours des flâneries parisiennes.

Aussi, il semble bien que Lunois ait suivi à la lettre le précepte célèbre donné par le plus grand écrivain de l'Allemagne moderne :

la perpétuelle inquiétude de notre artiste est de trouver dans la réalité la source de toute poésie, comme le recommandait si vivement Goethe.

Les dessins, les études, les innombrables croquis pris au vol, toutes les « préparations » en sont d'éclatants témoignages. Parce qu'il n'a pas recherché la beauté

des attitudes, le grandiose ou le lyrisme des sujets, parce qu'il s'est attaché à saisir, des décors, des apparences, leur intérêt ou leur séduction, le génie de Lunois (et par « génie » nous entendons la faculté de comprendre et de réaliser au sens original) est sincère et frémissant, ironique et passionné, jusque dans ses essais à lamine de plomb, annonciateurs de l'œuvre future, jusque dans ces images où la sanguine s'unit au fusain pour donner au portrait et au paysage sa forme définitive.

La Figure de femme du Sud-Oranais, doit être tenue, sous ce rapport, comme un modèle exemplaire de l'œuvre dessinée de Lunois. Ce merveilleux portrait aux deux crayons appartient à la Collection Alfred Beurdeley, si riche en chefs-d'œuvre, et en chefs-d'œuvre de toutes les Écoles. 11 tient brillamment sa place dans le Musée de la rue de Clichv.

Auprès des cartons où gît l'œuvre litho- '; graphiée, presque tout entière, la Femme . \ du Sud-Oranais présente un type de la \ \

Beauté arabe saisie dans son apparence quotidienne, sans recherche et sans aucun ; compromis odieux avec la mode.

lzigane.

Si Lunois soulève le voile mystérieux qui nous dissimule l'intimité de la vie féminine en certaines régions de l'Orient, il

Femme du Sud-Oranais (Dessin aux deux crayons)

(Collection Alfred Beurdeley).

délaisse toute prétention impuissante et agaçante à vouloir viser à la « page d'Histoire ».

Les Ouleds-Naïls, de voluptueuse renommée, ne nous donnent pas toujours l'image de statues antiques. L'on serait

parfois enclin à relever, dans les études de femmes arabes et dans les croquis de danseuses espagnoles, des torses plus nerveux qu'élégants, des longues jambes de Diane qui ne s'harmonisent guère avec des bras dune gracilité poussée à l'extrême, des mains aux doigts déformés et d'aspect peu aristocratique, des regards où l'indécision semble s'unir à la férocité...

Cependant, les tares mêmes des personnages représentés justifient, à un degré éminent, la probité naturelle du dessinateur et la sincérité vivante de son coup de crayon. L'exécution est aussi attentive que ferme. Point d'emphase, point de concessions à ces souvenirs d'Ecole, dont Lunois demeura tout imprégné durant les premières années de sa vie d'artiste, et cela à son insu. L'artiste sait être précis dans le tracé des contours, en évitant d'être dur; son instrument garde une souplesse suffisante pour donner la vie aux formes et faire jouer les ricochets d'ombre et de lumière sur les tissus des vêtements. Il tâche de mettre en relief le caractère ethnique de chaque portrait.

La supériorité des dessins de Lunois provient, en grande part, d'une heureuse combinaison du savoir et de la sensibilité. Chose rare, plus rare aujourd'hui qu'on ne le croirait, les dessins de Lunois ont de l'accent, un accent très personnel, très savoureux, où ne se perçoit point l'effort, la tension de l'esprit du bon ouvrier aux aguets pour dérober le mouve-

ment en pleine expansion d'action, pour fixer la physionomie

dans sa mobilité fugace.

Et cela nous induit à maintes pensées, touchant l'art de dessiner et l'art de peindre.

Qui donc distingua les artistes en deux catégories : ceux qui se préoccupent, avant tout , de reproduire les objets dans leurs formes exactes, de marquer les physionomies avec leurs contours distinctifs, leurs expressions particulières, et

ceux dont l'œil se grise de couleurs et de lumière, s'enivre de

OuleJ-Naïl (Aquarelle; .

la sensualité intense des nuances et de la violence rutilante des décors ?...

Pour les peintres qu'on range aisément parmi les maîtres, distinction de toute convention ! Leur vision sait interpréter à merveille le mot si juste de l'admirable jugement d'Hippolyte Taine : « L'art résume la vie. » Et ceux-là n'ignorent guère que la séduction des lignes sur une toile, ou sur un papier, les tons profonds ou veloutés, ou les nuances violentes ou brutales, demeurent soumis à la loi des volumes, comme se plaisait à le répéter Eugène Carrière. Ce maître prestigieux du clair-obscur avait longuement fréquenté Rembrandt, et de nombreuses méditations devant les chefs-d'œuvre de ce dieu de l'Art lui avait enseigné à quel point l'intelligence de la vie illusoire, telle qu'elle se déploie aux yeux de tous, considérée dans ses plans, contribuait à produire cette apparence de réalité captivante, sans quoi il n'est pas d'art vivant.

L'art vivant n'est-il point, après tout, ce qui assure à tant de chefs-d'œuvre, comme YAntiope du Corrège, comme la Joconde de Vinci, comme le Balcon de Renoir, une éternelle jeunesse de gloire et d'immortalité?

C'est pour n'avoir jamais sacrifié, dans ses œuvres, la sûreté des couleurs à la décomposition et à la décoloration des tons dans les flambées de soleil ou dans les ombres grandissantes que Lunois a obtenu des résultats surprenants d'audace et de bonheur.

L'étude persévérante et approfondie des grands maîtres, les continuelles stations au Louvre, en face des dessins de Dela-

Ktude pour La Légende Jorée

croix, de Courbet, de Ingres, l'ont conduit à une parfaite éducation technique. Au fait, ainsi que nous l'avons remarqué,

Lunoisest né dessinateur. Dès sa prime jeunesse, il fut pris de l'irrésistible besoin de retracer les images des paysans, des animaux au milieu desquels il vivait. D'abord son ambition de dessinateur s'orienta uniquement vers la représentation véridique des paysages, vers les portraits soignés des gens qui lui servaient de modèles bénévoles. L'élève de « M. Sirouy », le lithographe de reproduction, remplissait son devoir de bon élève. Quand son observation devint plus aiguë et plus sûre, il rechercha la sincérité et la vie, se préoccupa de surprendre les individus et les aspects en plein abandon et se conforma ainsi davantage aux leçons puisées dans la contemplation des maîtres.

Savoir admirer comme il faut les étonnantes figures d'Ingres et apprécier dans leur saveur de précision les crayons de Clouet, des Demoustier ou de Jean Lagneau, n'écarte point d'un goût passionné pour les Delacroix et les Fantin- Latour. Il n'appartient qu'aux artistes incomplets de tenir en suspicion les dévots des féeries de la couleur. C'est parce que Lunois se garda bien de négliger le culte des lignes qu'il réussit d'une manière incomparable à exprimer l'aspect féerique des êtres et des paysages, que baignent, dans la sécheresse de leurs contours, les puissants rayons du soleil sudoranais .

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