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légende, comment évoquer, aux yeux d'autrui, le récit, écho de la sensibilité de l'écrivain, la légende, cri de douleur ou d'espérance d'une collectivité, si l'on n'y est pas soimême accessible à l'émotion de l'écrivain, si l'on demeure indifférent aux douleurs et aux espérances, dont la légende est le reflet émouvant?...
Ajoutez qu'en un temps épris de réalités pittoresques et véridiques, l'illustration se trouve liée aux obligations de l'exactitude historique, ce qui implique l'érudition des siècles disparus et une faculté d'évocation assez puissante pour ressusciter les pays et les décors où se passe le récit, où se déroule la légende...
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La Légende dorée.
Motif ornemental pour le texte de J. de Voragine.
On imagine à merveille d'où provient le succès sans égal des illustrations dues au talent éprouvé d'Alexandre Lunois, quand ces réflexions naissent en l'esprit. Sans doute, à l'heure présente, des éditeurs avisés comme M. Carteret qui perpétue si heureusement les traditions de l'ancienne Librairie Conquet, comme M. Piazza, comme M. Romagnol, comme M. Pelletan, comme M. Ferroud, s'attachent à demander aux maîtres les plus réputés des illustrations, dont l'art est rarement absent, mais
d'où prennent parfois essor des rêveries étrangères aux textes que ces illustrations prétendent
évoquer..
La grande li-
gnée
des
Illustration pour Un dis de Jalousie
gnettistes d'autrefois compte heureusement quelques disciples , collaborateurs convaincus et brillants des écrivains, attentifs à éviter tout ce qui serait susceptible de justifier le fameux « Traddutore! Traditore ! »
L'illustrateur ne traduit-il point, après tout, par limage le récit de la scène que le romancier ou l'historien dépeint par son texte?... Rien de plus aisé qu'une fausse interprétation d'un chefd'œuvre, mais rien de plus admirable qu'un beau livre, trésor inappréciable de la pensée humaine, dont le texte soigneusement imprimé en caractères de choix enchante l'esprit, tandis que des
planches, finement appropriées à la matière de chaque chapitre, procurent un délassement auquel participent l'intelligence et l'imagination...
Pour comprendre la volupté, les voluptés mêmes que la « Bibliophilie » assure à ses fidèles, il faut naître « bibliophile », car on naît aussi bien « bibliophile », que l'on vient au monde doué de l'inspiration poétique. Qui saura exprimer, avec l'éloquence qui convient dans ce sujet, les joies de l'amateur de
Illustration pour Un Cas de Jalons
livres, de l'amateur de beaux livres, cultivé et soucieux par suite de réunir les meilleurs textes des chefs-d'œuvre illustrés par les artistes les mieux désignés pour chaque texte!...
Quelle joie de caresser de ses doigts diligents une reliure de Canapé ou de Marius Michel habillant un texte de Prosper Mérimée ou de George Sand, de Théophile Gautier ou du général Baron de Marbot, que des lithographies ou des aquarelles d'Alexandre Lunois, commentent avec une verve chaleureuse et émouvante!...
La supériorité éminente de Lunois illustrateur, et illustrateur de livres les plus divers de sujets et les plus opposés d'inspiration, doit être rapportés à sa vive passion pour les œuvres de l'intelligence.
Lunois a toujours aimé les livres, il les a aimés non en matière de divertissement, mais comme des témoignages féconds de l'esprit humain s'acheminant sur la voie du progrès. Le jeune homme studieux qui passait ses matinées et ses journées au Louvre, qui consacrait ses soirées à la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts et à la Bibliothèque Sainte- Geneviève, l'élève d'Hippolyte Taine dédaignait, dès la treizième année, les lectures de récréation, et se confinait dans les ouvrages susceptibles de former son intelligence et d'enrichir son modeste savoir.
Comme bien des autodidactes, il se livrait à de nombreuses et variées lectures, sans discernement, épuisant au gré de sa
curiosité, l'Histoire des peintres de toutes les Ecoles de Charles Blanc, et les Poésies de Théophile Gautier, Y Histoire de la Philosophie de Victor Cousin, de Y Intelligence par Taine, les
Illustration pour le Roman Je la Momie.
Maîtres d'autrefois par Eug. Fromentin, Y Histoire du Consulat et de l Empire de Thiers. . .
Un roman, choisi parmi les chefs-d'œuvre réputés de Flaubert, de George Sand ou de Mérimée, venait jeter sa note de délassement parmi ces ouvrages austères...
Lettré et érudit, d'érudition vivante et de première main,
voyageur impénitent acharné à vouloir comprendre ce qu'il voyait, Lunois se trouvait donc naturellement désigné comme illustrateur des ouvrages qui réclamaient non seulement un talent fort réel de dessinateur adroit, mais encore de l'esprit, de l'âme et du goût.
Aussi les éditeurs de haut rang ont-ils mis à contribution fort largement Lunois illustrateur. Le succès considérable rencontré par les publications, où figurent des planches signées de son nom, ne fait que s'accroître. Ses productions sont recherchées par suite de leur caractère approprié avec soin au texte qu'elles illustrent. La note personnelle n'est jamais absente, et l'artiste a su se jouer du métier d'illustrateur en combinant à dose heureuse l'émotion du texte avec l'accent de la planche. Ce mérite, il en est redevable à sa connaissance parfaite de la lithographie.
La lithographie l'a conduit à une science technique remarquable, qui lui permet un usage étonnamment juste du papier suivant les motifs. D'abord, un peu lourdes d'exécution, ses vignettes se sont acheminées de l'élégance à la vigueur dans l'expression. En même temps, un allégement se marquait dans son faire. 11 témoignait dune personnalité grandissante, de plus en plus appréciée des amateurs de livres, qui lui savaient gré de ne pas sacrifier les textes à son désir de produire de belles images.
Respecter scrupuleusement les textes devrait être la vertu
native de tout illustrateur. Tirer d'un chef-d'œuvre du Roman ou du Théâtre, de la Poésie ou de l'Histoire, des chefsd'œuvre de lithographie ou d'eau-forte n'est louable que sous réserve d'avoir assez de résignation, la résignation dévouée du bon collaborateur attentif à contenir les écarts de son imagination, à reproduire d'un style diligent et expressif les émotions du texte...
Illustration pour La Légende dorée.
L'art de Lunois résume ces qualités. La sensibilité affinée par ses fréquents séjours en des pays si divers, sa culture nourrie de vastes lectures, son intelligence esthétique épanouie au contact des civilisations variées le prédisposaient à fournir une œuvre abondante dans l'illustration. 11 s'y est taillé la place d'un maître.
La Madone, de M. Edmond de Haraucotirt, annonça la série qui devait projeter sur son nom un incomparable éclat. Depuis, la signature de Lunois illustrateur s'inscrit au titre
d'une quinzaine d'éditions de luxe comprenant exclusivement des œuvres modernes, si l'on met à part la somptueuse et archaïque Légende dorée, où M. Henri Piazza s'est complu à rendre le texte naïf de Jacques de Voragine en langage châtié et précieux.
Tous les genres d'illustration ont été pratiqués par Lunois dans ces ouvrages destinés aux amateurs des bonnes lettres. L'aquarelle et la lithographie en noir ou en couleurs, le bois et l'eau-
Illustration pourle Roman , ... ,
de la Momie. torte originale ont procure a
Lunois les moyens de prodiguer le prestige d'un style fidèle à l'esprit du texte et non dépourvu de personnalité.
Se souvenant fort à propos que l'artiste interprète la nature plus qu'il ne la copie, Lunois s'imprègne de la pensée
Illustration pour Un Cas de Jalousie.
de l'auteur, avant d'entreprendre l'élaboration de la forme visible qui constituera les planches du livre. A l'encontre de nombre de peintres et graveurs mêmes, qui placent l'œuvre de l'illustrateur au rang d'un travail de commande, Lunois se voue sincèrement à sa tâche. Son esprit accessible aux chefs-
d œuvre du Roman et de l'Histoire évoque le décor nécessaire et tend à taire transparaître un peu de cette émotion ressentie.
On pourrait même noter que son talent d'illustrateur se manifesta sur des ouvrages auxquels le destinaient tout particulièrement de lointaines affinités de nature ou bien encore les étapes de son existence.
C'est ainsi qu'il a produit d'étonnantes lithographies en couleurs pour la Carmen de Prosper Mérimée, cette Carmen, dont il avait rencontré au cours de ses voyages à Grenade ou à Séville, sur la « Rambla », les sœurs et les compagnes.
Celles-ci vêtues de corsages de couleurs voyantes, de rouge ardent ou d'un brun de sang, s'avançaient d'un pas nonchalant. Les lourdes grappes de leurs cheveux, d'un noir de corbeau, ombraient leurs nuques brûlées de soleil, qu'on entrevoyait de temps en temps, dans un éclair créé par le rythme de leurs, tètes. La tige de la rose pourpre que quelques-unes tenaient entre leurs lèvres, la cigarette que d'autres portaient à leur bouche pour laisser échapper ensuite des spirales de fumée, imprimait à toute leur personne un balancement ingénu et pervers. Le décor flamboyant de soleil, l'animation incessante des « vias », où se coudoyaient les mantilles nationales et les manteaux à grandes franges, négligemment jetés sur les épaules et drapés autour du corps, tout ce spectacle vivant, grouillant, de Madrid ou de Séville, Lunois s'en est souvenu en illustrant Carmen.
En gravant les planches d' eaux-fortes de la Petite Roque il a dû songer plus d'une fois aux environs de Mortagne qui lui étaient familiers. La nouvelle de Guy de Maupassant a ren-
Illustration pour le Roman de la Momie.
contré chez ce quasi-compatriote un illustrateur soucieux de laisser un goût de terroir à ses compositions.
Dans les Souvenirs d'un canonnier de ï armée d Espagne, publiés par M. Germain Bapst, l'illustrateur,, pourvu de son
expérience de lithographe, a entrepris d'user de toutes les ressources offertes par la lithographie en noir. Ce procédé, qui est à la portée des peintres, il l'a marqué de sa forte personnalité. Ses vignettes, traitées au lavis, présentent de remarquables compositions, où surgissent dans leur réalité attachante, émouvante, maints épisodes de la campagne d'Espagne, rendus avec le soin minutieux des détails et une franchise d'accent particulière à Lunois.
Il faut remarquer, du reste, que des genres d'illustrations, si nombreux, la lithographie est celui qui se prête le mieux à l'interprétation d'un texte, quand elle est aux mains d'un artiste n'ignorant rien des finesses de la « pierre » et doué de mérites réellement et intensément personnels.
C'est ici le cas.
Il n'en est pas de même de l'eau-forte, ni du bois. Néanmoins, l'eau-forte pure, l'eau-forte véritable, malgré son caractère d'impersonnalité dans l'illustration a joui, pendant près de douze ans, d'une hégémonie brillante qui paraît renaître.
Pour l'instant, il semble bien que la gravure sur bois, grâce à des praticiens comme Auguste Lepère, comme le Dr Paul Collin, comme Henri Paillard, comme Vibert, tient la prédilection des bibliophiles.
Durant combien d'années persévérera encore cette faveur?... Il est délicat de le prévoir.
Il vaudrait mieux constater qu'à certains ouvrages convient
LA PETITE SIRENE
H.Flûur; (
Imp A Porcabeuf.
un genre d'illustration déterminé, tandis que les récits militaires par exemple, s'accommodent mieux de l'aquarelle, dont les tons savamment gradués laissent mettre en valeur la splendeur des uniformes de jadis, le décor d'épopée des épisodes glorieux...
Austerlitz ! date immortelle sur laquelle Marbot traça des pages dignes de mémoire. Austerlitz! soleil de gloire qui illumine le manteau de pourpre brodé d'abeilles d'or, Austerlit^ ! qui inspira à Alexandre Lunois des aquarelles de facture minutieuse, d'évocation étincelante, justifie notre observation.
Le paysage urbain, les vues du Paris ancien, les tableaux des Métiers d'origine vénérable, les intérieurs champêtres réclameraient peut-être le bois, le bois gravé par un des vrais disciples du grand Albert Durer, maître incomparable d'un genre des plus malaisés à pra- Etude.
tiquer.
Qu'on songe que la gravure sur bois consiste d'ordinaire, à découper, à tracer plutôt à l'aide d'un burin, dans une planche de bois ou de poirier de fil, un dessin exécuté minutieusement en vue d'être reporté sur cette planche, afin d'y
Etude.
nal perd toute valeur, le dessin inscrit sur papier trouve dans le bois un interprète infidèle et inexact. Fait malheureusement fréquent qui, à notre époque de « Time is money » , écarte tout espoir de vogue pour la véritable gravure d'art exécutée sur bois. Discréditée vers 1874, aux yeux des amateurs de livres de luxe, le
être mis en relief. Il faut avoir l'œil extrêmement juste, et la main des plus assurées pour s'aventurer dans la gravure sur bois, le burin doit suivre scrupuleusement le contour de chaque objet et le sillon nécessite la fidélité minutieuse du burin. Supposez que le burin creuse le contour en deçà ou qu'il outrepasse le sillon ! L'origi-
ÉP
Esquisse.
« bois » éprouve l'heureuse fortune de rencontrer d'admirables et savants praticiens, momentanément, du moins.
Sans avoir l'ambition de rivaliser avec eux, Alexandre Lunois s'est essayé dans le « bois » , mais il est revenu bien vite à la lithographie et à l 'eau-forte.
De la lithographie et de l' eau-forte, il a tiré des chefs-d'œuvre d'illustration, où les bibliophiles ont goûté l'alliance de l'intelligence des textes avec l'expression d'un sentiment personnel. Des éditions comme le Roman de la Momie, comme la Légende dorée, comme \ Epave de Maupassant, comme la Madone de Haraucourt sont devenues introuvables.
Il a publié un chef-d'œuvre de « bibliophilie » , composé, mis en pages, imprimé par lui-même ou peu s'en faut. Cet ouvrage, ce sont les Histoires et Aventures du bon conteur
Esquisse pour Récits et Aventures.
Croquis pour Récits et Aventures.
Andersen, où il a prodigué les richesses de son imagination. Faisant appel à ses souvenirs de voyage à Trondjhem , à Bergen , à Christiania, dans ces contrées Scandinaves qu'il connaît si bien, l'artiste nous donne des eauxfortes pleines de verve, où il tâche d'allier la fantaisie romanesque d'Andersen à la description pittoresque des pays du Nord.
La traduction de l'ouvrage est, nous l'avons dit, l'œuvre de M'ne Lunois qui, originaire de Scandinavie, n'ignore rien des finesses du style d'Andersen. La connaissance parfaite de notre langue lui a permis de conserver au texte son originalité native, sans sacrifier rien de la clarté et de l'élégance française. Vivant en France depuis de nombreuses années, connaissant par le menu la philologie française, M""' Lunois se trouvait dans des conditions incomparables pour révéler en quelque sorte aux Français l'ouvrage d'un écrivain de réputation universelle, dont les seuls Contes étaient notoires. Tra-
duction et illustrations présentent donc ce mérite inestimable de n'être point un travail « fait de chic », suivant l'expressive formule des peintres, mais de tirer, du traducteur comme de l'illustrateur, un accent de vérité, une autorité de compétence qui donnent à ce livre un caractère définitif.
Indépendamment des livres reproduisant le texte d'ouvrages célèbres à l'intention des bibliophiles, Lunois compte une œuvre importante d'illustrateur. 11 a lithographie en noir et en couleurs quantités de Revues, d'Almanachs, de Planches destinées à des Revues d'art.
Esprit ingénieux et subtil, il n'a jamais oublié d'introduire la note attrayante ou malicieuse dans des compositions qui revêtaient l'apparence de travaux courants.
Les vignettes de la partition de Rivoli sont célèbres . Elles contrastent fort heureusement avec la banalité accoutumée des partitions de musique ornées d'illustrations. Lunois y a saisi avec joie l'occasion d'évoquer une époque qui a ses prédilections d'homme et d'artiste, Une Etude pour Récits et Aventures.
époque abondante en spectacles splendides et émouvants.
A tant de livres illustrés avec amour, à l'ouvrage d'Andersen fabriqué, dessiné, arrangé feuille à feuille, créé avec une véritable passion, Lunois s'apprête à joindre une œuvre d'un raffinement incomparable, un chef-d'œuvre de l'Édition d'Art. Cent heureux seulement pourront être admis à s'enivrer de légendes prestigieuses écloses sous le ciel de l' Hindoustan, racontées dans un texte orné presque à chaque feuillet d'enluminures d'une somptuosité unique, d'un luxe emprunté, dirait-on, aux richesses mêmes des Rajahs.
A l'exemple de M. Auguste Lepère, Alexandre Lunois se complaît à produire des livres d'Art conçus et exécutés avec tous les raffinements qu'autorisent les progrès typographiques. Après tant de tableaux et tant d'estampes, c'est, pour lui, une manière de renouveler sa joie des sensations, des expressions ; c'est trouver une source féconde d'oeuvres assez complexes pour joindre en un seul faisceau les innombrables formes d'Art qui portent ainsi à la perfection la plus haute l'écho de son âme d'artiste, curieux de toutes les formes de Beauté, épris des manifestations éclatantes et sensibles, éclatantes à l'Imagination, mère du rêve, sensibles à l'Intelligence, créatrice de l'action.