A CONSTANTINOPLE ET EN ASIE MINEURE
De récentes années, Lunois s'avisa de poursuivre son existence de nomade à travers la vaste terre. Voilà des mois et des mois que, de retour des contrées septentrionales, il s'était cloîtré dans son atelier de la rue de Poissy pour œuvrer en raffiné les divers éléments dune luxueuse publication, qu'il mettait au jour, feuille par feuille ! Les Récits et Aventures de Hans Andersen l'avaient tenu sur le pied d'un constant labeur, le contraignant à de fréquentes évocations de ces pays Scandinaves, où il venait de passer des heures d'intimité familiale
si douce. Il illustrait ainsi des récits légendaires de paysages empruntés à la réalité vivante.
Pendant deux années consécutives, ce ne fut pas seulement l'artiste qui grave, avec passion et avec souci du pittoresque, de belles eaux-fortes, où se reflète la fantaisie un peu mélancolique du vieux conteur danois; ce ne fut pas seulement encore le dessinateur d'un accent si pénétrant, qui préparait les sujets des bois gravés par M"'' Suzanne Lepère, d'après ces dessins mêmes, ce fut encore le maître-imprimeur, attentif et diligent, qui veille à la perfection matérielle de l'ouvrage, qui choisit le papier et les caractères, qui surveille la composition et l'impression typographiques, qui met, au besoin, la main au tirage des planches et aide à la mise en train des presses.
Pour se délasser, Lunois songea à entreprendre un voyage, qui le tentait depuis son adolescence : peintre orientaliste d'instinct, il rêvait de Stamboul et de la Corne d'Or, il projetait même de longues incursions dans cette région bénie qui tire son nom de l'heure à laquelle l'astre du jour commence à répandre ses rayons. L'Anatolie, connue plus communément sous le nom d'Asie Mineure, moins bouleversée par le modernisme impitoyable, devait, pensait-il, lui offrir un tableau plus parlait des Turcs et de leur vie patriarcale au temps jadis.
En s'embarquant pour Constantinople, Lunois ne se dou-
tait guère qu'il serait l'un des derniers peintres à voir l'antique Byzance, sous son aspect consacré, avant l'avènement du parti de la « Jeune Turquie », ces réformateurs étonnants, si pressés d'enseigner les finesses du régime parlementaire à un
Cl. u. Balagny.
Coucher de Soleil sur la Corne d'Or (Aquarelle)
pays, qui, en dehors du Calife et du Coran, ne concevait l'existence d'aucun gouvernement politique.
Quel ravissement sans fin éprouva l'artiste au cours de ses séjours à Constantinople, de ses pérégrinations à traversées villes et les plaines de l'Anatolie! Nous en avons la confession
candide et imagée, sous la forme de la « Dédicace », inscrite, gravée, burinée plutôt, en tète du catalogue de son Exposition de 191 2. Ces lignes, remplies d'une sympathie attendrie et vibrante, égayées de touches de couleurs comme ensoleillées, semblent l'écho suprême de la Turquie d'autrefois: