DÉDICACE
« C'est à vous que j'ai rencontrés dans les Cafés de Stamboul, dans les anciens quartiers de Scutari, à l'ombre de la Mosquée Verte de Brousse, sous les mûriers d'Anatolie, Vieux-Turcs, qui portez encore le turban et le costume pittoresque de vos ancêtres, que je dédie ces études.
« Grâce à vous, j'ai pu voir ce qui reste encore de charmant dans ce pays, où bientôt il n'y aura plus que les minarets et les faïences des mosquées pour rappeler à l'Occidental que nous sommes ici en terre d'Islam.
« Le Progrès, ou ce qu'on nomme ainsi, s'est abattu sur vous. Vous autres le subissez avec résignation, et, témoins impassibles, vous voyez disparaître tout ce qui, jadis, faisait votre gloire et votre orgueil.
« Nous avons passé ensemble bien des heures délicieuses à regarder, à Stamboul, le soleil se lever sur la campagne d'Asie et ensanglanter à son déclin les cyprès d'Eyoub. A Brousse, je vous ai rencontrés plus nombreux, commentant la Danse
sacrée des Derviches, ou bien savourant le philosophique narghilé, près des sources de Bounar-Bachi, en face de l'Olympe
U. H. Balagny.
Les Quais de Scutari (Peinture)
bithynien. Et vous m'avez conduit dans les mosquées saintes, dans les turbés vénérés où reposent les glorieux ancêtres. J'ai vu les cigognes construire leur nid sur vos maisons, sur vos minarets, se promener dans vos jardins, et recueillies, quand
elles sont blessées, par de pauvres savetiers qui les soignent et les guérissent.
« Scènes curieuses et touchantes de l'ancienne vie ottomane... Je n'ai pu m'empêcher de les noter au gré des heures colorées!... Le Progrès les guette. Bientôt, hélas! elles ne seront plus qu'un souvenir dans la mémoire charmée des artistes et des vieux croyants.
« Musulmans, mes amis, pardonnez-moi d'avoir enfreint votre loi très sage, en peignant vos femmes assises sur les rives du Bosphore. — Je n'ai qu'une excuse, — la crainte de ne plus les retrouver demain, vêtues du machlak éclatant, sous les ombrages des Eaux-Douces. »
Quelle jolie page!... Combien Théophile Gautier aurait été ravi d'une telle « post-face » à sa « Constantinople ! »...
Vraiment, on ne saurait assez louer Lunois d'être en proie à une continuelle inquiétude de se renouveler, d'éprouver constamment le besoin de ranimer ses facultés de sensations, de rajeunir sa puissance d'impression, qui le conduit à la recherche de nouveaux décors, de personnages inconnus, saisis en pleine expansion d'activité, dans la lumière ardente du soleil ou sous le voile transparent du crépuscule.
Afin de réaliser des œuvres tout imprégnées du fatalisme musulman, il arrive à l'auteur de penser en Vieux-Croyant, la
« Dédicace », que nous avons citée, ne le démontre-t-elle pas? D'ailleurs, Lunois, présent à Constantinople au moment où le Sultan Abdul-Hamid fut déposé, assista avec tristesse aux événements qui devaient préparer le déclin de l'Empire ottoman. Il se hâta de noter les visions de l'Islam rencontrées sur sa route. Prévoyant que la crise moderniste allait abolir les
dernières traces d'un pittoresque vant, il multiplia les séjours à et en Anatolie, se lia intimement vieux Turcs et, ayant gagné pathie défiante, fut introduit térieur des demeures musulmanes, difficilement accessibles, comme l'on sait.
En société de ses amis ottomans, Lunois erra dans le voisi-
si
nage du Vieux Sérail, à travers les ruelles d ' Istamboul peu propices aux étrangers, s'arrêta dans un ^-^1^ vétusté Café-Barbier pour ad-
capti-
Sur les quais de Scutari.
mirer le contraste monté de tons entre les clients aux accoutrements d'un bariolage amusant et les murs à peine poudroyés de soleil, tandis que le Figaro mahométan, tout comme ses confrères « roumis », maniait son rasoir et sa langue, de compagnie, avec une gravité sereine.
Lunoisse promena sur la terrasse de laSuleymanié, le soir, accomplit un religieux pèlerinage sous les cyprès funéraires d'Eyoub, s'aventura dans une antique teinturerie de Scutari d'Asie, où l'on emploie des procédés vieux de plusieurs siècles, et, de retour à Constantinople, s'absorba en des rêveries sans fin, devant le merveilleux panorama de la Corne d'Or...
De ces promenades, il rapporta des impressions à l'aquarelle, notées vivement et spirituellement sur son calepin, sur le verso de la lettre reçue le matin même, voire sur la boîte de cigarettes qu'il venait d'épuiser. Matériaux à la fois fugaces et durables, destinés à saisir la saveur de la vie ottomane, à permettre de brosser les Quais de Scutari, la Prairie des Eaux- Douces, Une Vague sur le Bosphore ; à préparer la Terrasse de la Suleymanie, le Soleil couchant sur Stamboul, et tant d'autres pastels qui nous font aimer le pays si séduisant des Turcs et déplorer la disparition du dernier refuge du calme, du rêve, de la prière, sous la lumière nette et éclatante du ciel.
Cet art du pastelliste, plus raffiné, plus séduisant chez Lunois que son talent de peintre, paraît d'ailleurs le métier de choix pour produire des tableaux vivants et somptueux en
couleurs, tout vibrants d'harmonies orientales exquises, ou tout rutilants de flots de soleil.
On eut occasion de le constater, une fois encore, à cette Exposition de 191 2, où Lunois présenta l'ensemble des peintures, des pastels, des aquarelles et des eaux-fortes rapportés de ses séjours à Constantinople et en Asie Mineure.
Nombre de ces morceaux ne sont pas loin d'atteindre au chef-d'œuvre, et la raison en est infiniment simple : l'artiste les a exécutés de verve, parce qu'un beau spectacle d'humanité lui plaisait, parce qu'il subissait le charme d'une jolie figure, parce que l'attitude gracieuse et souple d'une dame turque ravissait ses regards, parce qu'enfin il n'est point d'art vivant et captivant qui soit, sans un génie naturel et sensible.
11 eut souvent à l'éprouver, ce génie naturel et sensible, dans ses rêveries sur la Terrasse de la Mosquée Verte, à Brousse, où il déplora, en compagnie des derniers Croyants, les volontés néfastes d'Allah à l'égard de la malheureuse Turquie.
Le portrait qu'il nous trace de ces Vieux Croyants est bien loin des Turcs de Missolonghi et des barbares massacreurs de Scio ! Il s'est passionné pour les aspects infiniment doux de l'Anatolie, pour ses habitants impassibles et résignés, pour la beauté des femmes et leurs regards mystérieux, mélancoliques et rêveurs. 11 a admiré les somptueuses tapisseries ottomanes et visité les ateliers, où des ouvrières, attentives à leur métier, créent d'incomparables œuvres d'art, dont la renommée naquit,
voilà des siècles et des siècles. Ses yeux de peintre se sont amusés du jeu chatoyant des nuances les plus disparates, qu'un
a. Il B&laeny.
Une Vague sur le Bosphore (Peinture).
instinct secret et infaillible apprend, depuis des temps infiniment reculés, aux habitants de ces régions jadis fortunées, à disposer pour l'harmonie magnifiquement colorée des étoffes et des tapis.
Et l'envie le prit d'éterniser sur la toile, à l'aide des crayons de pastel, les Raccommodeuses de tapis anciens, les Tisseuses de tapis, les Brodeuses d'étoffes, toutes ces ruches ouvrières qui révèlent, dans la Constantinople moderne, l'existence d'une vie laborieuse et active, bien dissemblable de la vie oisive et parfumée des odalisques de lé-
gende.
Durant ses excursions à travers les campagnes de l'Anatolie, le laboureur et le berger, le paysan et l'iman furent ses compagnons. A l'ombre des mûriers en fleurs, dans les jardins célèbres de Scutari d'Asie, sur les quais du Bosphore à Stamboul, ce furent autant de scènes de la vie ottomane recueillies par cet infatigable regardeur, qui emplissait avec avidité ses yeux de spectacles si propres à séduire le cœur d'un peintre né, qui connaissait avec joie tant de sensations toujours renaissantes...
11 a su les traduire, ces sensations, dans une suite d'eaux-
jeune Turc.
fortes d'un métier indépendant et vigoureux. Sa maîtrise de la planche, en reprenant des sujets déjà traités dans la peinture et le pastel, l'aquarelle et le dessin, parvient à produire des effets de lumière et de crépuscule, forts appréciés des délicats. C'est l'intérieur de Sainte-Sophie incendié de soleil, tandis que les recoins s'estompent dans une pénombre légèrement striée d'un poudroiement d'or; c'est le Cimetière d'Eyoub aux cyprès que percent les flots d'un soleil ardent, c'est encore la Prairie des Eaux-Douces, promenade favorite des dames turques, où des taches lumineuses avivent les feuillages verdoyants. . .
Pour Lunois, l'eau-forte est un moyen supérieur d'expression dans l'analyse de ses sensations visuelles. Avec des noirs et des blancs savamment dosés, il s'inquiète de rendre les nuances des valeurs dans l'accord coloré que constitue tout spectacle. Sa pointe trace sur la plaque un dessin assez libre au gré de ses impressions, assez fidèle à la réalité des contours. La Dame Turque, dont les yeux ont tant de vivacité sous le noir « tchartchaf », telle effigie de Vieux Croyant fumant le narghilé national, à la terrasse d'un Café sur le Bosphore sont des pièces d'eau-forte qui font autant d'honneur à leur auteur que la Belle Tulipe, les Tisseuses de burnous ou Hollandaise de Volendam, ces lithographies originales, que les amateurs de nos jours se disputent, à prix d'or, dans les Ventes de l'Hôtel Drouot ou à l'Étranger.
ÛPHIK t/nopte ■
Imp.A.Porcabeuf.
Mais Lunois, praticien adroit et savoureux de leau-forte,
Vieux Café à Brousse (Pastel;.
n a point délaissé cette lithographie au lavis qui lui a valu
tant de beaux et durables succès.
Au cours de son voyage en Anatolie, il a rencontré des « tziganes » . Rien de ces « Batignollais » ou de ces « Napolitains » , racleurs de violons ou pinceurs de guitares, qu'on affuble de vestes rouges pour former à Paris, à Marseille, voire à Vienne ou même à Madrid, des orchestres de cafés ou de tavernes ! Les « tziganes » de Lunois sont des bohémiens authentiques, des descendants directs, à tout le moins, des mêmes Bohémiens errants, ancêtres des « gitanos », ces gitanos qui avaient fourni motifs à tant de toiles, à tant de lithographies, si recherchées aujourd'hui...
De même que les « gitanos » de Grenade avaient exalté sa verve, les « tziganes » d'Asie Mineure lui procurèrent la même veine. Modèles et artiste sympathisèrent vivement !
ceux-là admirent celui-ci dans leur intimité. De là, des croquis incom-
Petite fille de Brousse.
parables d'accent, de justesse, des dessins très poussés, autant de préparations à ces planches « les Tziganes », la « Toilette », où le rénovateur de la lithographie manifeste, comme par le passé ses habituels mérites, et sait, avec du noir et du blanc, évoquer la couleur et toutes les couleurs.
La modestie de l'artiste ne souffrirait point des compliments excessifs et importuns, mais que dire d'un art qui s'élève à la poésie des gens et des spectacles d'Orient par l'alliance d'une technique éprouvée et d'un sentiment spontané, aussi fidèle à la réalité des visions que libre dans la manifestation de ses impressions?...
ioi