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peu ce caractère de froideur, qu'elles possèdent à l'origine, évoluent vers un sentiment plus vif, plus sincère de la nature, qui parviendra à sa pleine expression, lors du séjour de l'artiste en Hollande. Empreint de révérence pour le style classique, son pinceau aborde la vie allègrement, se libère des influences, atteint enfin à l'intelligence du décor, à la pleine compréhension des figures.
Dès lors, la période de production va commencer.
Elle se poursuivra, d'une manière brillante, durant près de trente ans. Et pendant ces années fécondes, les récompenses officielles viendront chercher l'artiste, dans son atelier de la rue des Saints-Pères, où s'écoulèrent tant de bonnes heures consacrées toutes à réaliser des esquisses moissonnées au cours des voyages, à traiter des sujets qui devaient valoir à l'auteur, en 1900, sa nomination comme membre du Jury de l'Exposition universelle, et en 1902, un bout de ruban rouge, que justifiaient, du moins cette fois, une œuvre considérable et des chefs-d'œuvre qui classaient à l'étranger le nom de Lunois au nombre des Maîtres de l'Art français d'aujourd'hui.
Demandez à Félix Bracquemond, génie universellement honoré, ce qu'il pense d'Alexandre Lunois; demandez à Albert Besnard, d'un talent si puissant dans ses effets; demandez à Rodin, qui a produit des eaux-fortes incomparables ; interrogez les représentants les plus éminents de l'heure présente... Ce
sera un faisceau d'éloges tout à l'honneur de notre artiste.
Pour qu'on soit à même de comprendre les étapes de cette belle vie laborieuse, où les séjours à l'Étranger furent si fréquents, où les visites sur la terre espagnole et dans la région algérienne se répétèrent si souvent, nous avons établi le tableau suivant, qui sera des plus utiles aux collectionneurs, qui les aidera à répartir les estampes innombrables de l'œuvre lithographiée et gravée, qui apportera un peu de clarté chronologique, parmi les peintures, les pastels, les aquarelles, généralement dépourvus de dates, suivant l'habitude de l'artiste.
En 1888, comme nous l'avons signalé, Lunois, muni d'une bourse de voyage, s'embarque en septembre pour la Belgique, où il accomplit un court séjour, visitant les Musées en fervent des grands Maîtres du passé, le calepin du touriste en main.
De Belgique, il passe en Hollande.
Premier voyage, premier enchantement !... Les mœurs hollandaises le séduisent, le bourg de Volendam lui cause un ravissement infini. Quelle prodigieuse vision que ce village de pêcheurs immuables dans leur existence, malgré les secousses et les transformations de la vie moderne : Lunois médite de faire rendre à la pierre lithographique le décor des nuages se profilant au-dessus des maisonnettes aux toits rouges ; il rêve d'exprimer toute la poésie intime des intérieurs et de saisir les bonnes ménagères dans leur activité laborieuse, sans apprêt quelconque. Le crayon seul produit des résultats de sécheresse dans le dessin, le crayon et lavis ne permet guère de transposer
le caractère d' « impressionnisme », c'est-à-dire le caractère sensible sous lequel l'artiste voit le paysage de la scène de genre. Seul, le lavis pur atteint à la suprême perfection dans
Pâturage norwégien (Peinture).
le moyen d'expression, fournit au praticien pleine occasion de réaliser sa vision, dans son intégralité. Lunois, décidé à se révéler comme lithographe d'art, décidé surtout à restaurer un genre en décadence trop réelle, accumula dans son carnet,
dans ses carnets plutôt, les études, les croquis, les raccourcis d'attitudes, les notes de détails, les coins de sites, les reproductions de nuées en mouvement dans le ciel pluvieux de Rotterdam ou de la Haye. Les Disciples cTEmmaiis se présentaient avec le dessin au crayon rehaussé de lavis. La Hollandaise de Volendam, la Belle Tulipe ou les Deux Hollandaises, V Intérieur hollandais, Au bord du Zuyder^e'e ont proclamé le triomphe de Lunois dans un procédé qui répugnait aux imprimeurs d'estampes, par la complexité de travail du tirage et de la multiplicité de soins que nécessite le lavis sur pierre, riche en pièges pour ceux qui ne le connaissent pas à fond.
Le lavis lithographique est aussi ancien que la lithographie proprement dite. Aloys Senefelder en fit usage à l'origine, mais le procédé seul ne fut guère employé dans le cours du xixe siècle. On ne signale que RafTet qui ait employé le lavis lithographique traité du pinceau, sur la pierre, avec l'encre lithographique, à l'exemple du lavis sur papier avec de l'encre de Chine, et, peut-être, Daumier. Raffet s'en servait pour tracer des silhouettes, et Daumier l'utilisait pour corser ses lithographies.
Devons-nous croire que le lavis sur pierre est d'une telle difficulté que la plupart des praticiens ont éprouvé des insuccès fréquents, malgré toute leur expérience ? C'est, du moins l'avis d'un essayeur dont le nom fait autorité en la matière, l'excellent Duchàtel, qui fut depuis près de trente ans le collabo
borateur dévoué de presque tous les maîtres de la Lithographie française, d'abord aux Imprimeries Lemercier, puis aux Établissements Minot, où les Léandre, les Willette, les Louis Morin, lui confiaient le soin de mettre au point leurs planches.
Dans son Traité de Lithographie artistique, M. Duchâtel insiste sur les « grosses déceptions »... que procure le procédé, oli Lunois s'était déjà créé une place hors de pair. Tirer les planches au lavis a toujours passé pour un travail ingrat et souvent stérile, au sentiment des imprimeurs d'estampes. Des qualités multiples y sont indispensables. 11 faut la patience inépuisable, l'expérience consommée, indépendamment de mérites courants dans la profession . « En effet, comme l'observe Duchâtel, très peu de planches viennent du premier coup à l'impression, et beaucoup n'ont été sauvées qu'avec de sérieuses retouches faites par des artistes qui connaissent à fond toutes les ficelles de la lithographie... Il y a en plus des précautions que l'artiste doit prendre pour faire un dessin au lavis, toute une cuisine qui compte pour beaucoup à la mise en train de la planche, et cette cuisine ne peut être faite dans les conditions voulues que par un imprimeur connaissant à fond son métier et ayant en même temps une grande habitude de ce genre de travail » ( Traité de lithographie artistique, Paris, 1893, iû-folio, Page 2I)-
Bref, Lunois, âme d'artiste sincèrement touchée par la beauté des paysages de Hollande, rêva de transcrire sur la
pierre ses émotions vivantes. Il s'était aventuré, en 1886, dans la lithographie originale avec la Boulangère de Romainville, un petit portrait selon la formule, le fac secundum artem des praticiens routiniers ; il avait produit, sous l'inspiration de la vie rustique et sous l'influence de Lhermitte et de Jean Béraud, le Faucheur et les Disciples d[Emmaùs, des coups d'essai qui annonçaient des coups de maître ; la Hollande féconda son originalité native, prépara l'essor de sa personnalité, qui se cherchait encore.
Son retour de Volendam s'accompagna d'un fort lot d'esquisses peintes, de carnets bondés de croquis, d'une dizaine de tableaux entièrement finis. A peine, avait-il déballé son bagage de documents que, sur l'invitation d'un sien ami, officier aux Chasseurs d'Afrique, il partit pour le Sud-Oranais. Arrivé fin janvier 1889, il se remettait en route au commencement de février, quittant la neige et la boue du mardi-gras pour se réveiller le lendemain matin dans l'antique « Massilia », où le soleil illuminait cette porte de l'Orient, semblait lui souhaiter bienvenue.
Ce bon accueil persévéra toute cette année i889, passée dans l'Algérie, dans le Maroc, en Espagne, l'Espagne de Cadix et de Séville, de Grenade et de Tolède. Lunois prenait contact avec les lieux qui allaient lui inspirer ses plus belles œuvres et asseoir sa notoriété entre les notoriétés des maîtres orientalistes de haut goût. Nous étudions à part le peintre incompa-
rable des danseuses espagnoles, et l'orientaliste nous exposera en détail révolution de son talent. Nous limiterons notre tâche à indiquer ici les voyages successifs de l'artiste, en notant,
Étude de spahis (Pastel).
chemin faisant, les œuvres les plus notoires, qu'il rapporta de ses séjours dans les contrées les plus variées.
C'est ainsi qu'au Salon de 1890, il exposa une toile les
Femmes arabes battant du blé, qui marque une préoccupation évidente d'établir un accord parfait entre le réalisme des modèles et la valeur des décors. La même année, année où il triomphe avec la Hollandaise de Volendam, sa première grande lithographie du lavis, il produit une autre « litho », Femme arabe tissant un burnous, écho notable de ses calepins de voyage.
11 avait eu large temps d'étudier les Arabes nomades et leurs mœurs, durant les six mois qu'il accompagna la mission topographique. A cette époque, l'Afrique Occidentale représentait un immense espace blanc sur la carte ; aujourd'hui, la plus grande partie de cet espace est sillonnée de teintes nombreuses. A cette époque, s'aventurer plus loin qu'Aïn- Sefra passait pour exploit héroïque. Lunois en proie au charme captivant, ensorceleur de l'Orient, ne quitta la mission qu'au commencement de juillet, et encore ce fut pour se risquer au Maroc, pays encore presque barbare, « terra incognito. », au sentiment de nos diplomates et nos consuls.
Aussi, consuls et diplomates hésitaient à lui donner les lettres de recommandation qui devaient l'aider à pénétrer dans une région où les Européens ne s'aventuraient guère. Passé Tanger, c'était l'inconnu. Cependant Lunois planta son chevalet de campagne à Tanger, puis à Fez. ne cessant d'accumuler études et croquis, abondantes moissons de documents pour l'avenir.
Pour se rendre à Fez, ce fut toute une histoire. Notre
représentant à Tanger était, à l'époque, un Parisien du Boulevard, qui, en quittant l'asphalte, avait abandonné son septicisme pour se muer en fonctionnaire irréprochable, mais vivant sous la terreur des responsabilités. Sur la route de Tanger à Fez, lesmeurtres de voyageurs isolés n'étaient pas rares. Bref, il fallut bien se contenter d'une recommandation de pacha à pacha, du pacha de Tanger au pacha de Fez, et peut-être cela valait-il mieux en un temps où la sécurité des Etrangers, des
(( roumis » n'existait guère!
Et de fait, la somptueuse et dithyrambique lettre éblouissante de louanges et de politesses comme seuls les Arabes (sauf les Chinois) savent en rédiger, la lettre si convoitée assura à notre compatriote une réception fastueuse, propre à réjouir ses yeux de peintre amoureux de formes et de couleurs. Au cours de ce voyage, il glana des impressions à l'aquarelle, dont le charme spontané le ravissait, et nous sommes bien forcé de le croire sur parole, car ces aquarelles destinées à l'un de nos principaux périodiques illustrés, s'égarèrent en cours de route, et qui sait si, en cours de route, il ne s'est pas rencontré quelque amateur pour les trouver à son goût?...
11 s'embarque le icr novembre en vue de gagner Cadix qu'il visite rapidement, puis fait route pour Séville, pour Grenade où il puisera tant de motifs à des peintures, à des pastels, à des estampes. Grenade, ville des gitanos, ses modèles de prédilection à ce moment, qui, dans leurs cavernes ou dans leurs
bouges, tout enfumés de lumignons vacillants au souffle de l'air, se livrèrent, pour leur hôte, à des « cachuchas », à des « zopeateadas » endiablées, d'un entrain inexprimable, révélant à
Le fort Blanc, près d'Alger ^Peinture]
l'artiste d'inoubliables sensations. De là, des peintures et des dessins, dispersés aujourd'hui, mais qui connaissent déjà, dans les ventes, les folles enchères.
Il remonta ensuite au nord de l'Espagne, Cordoue, Tolède, Madrid enfin !...
là
La bourse de voyage était épuisée depuis quelques mois. Lunois, « parigot », était, par suite, garçon débrouillard et avisé. Entre temps, il brossait des études dont la vente lui
La Veillée de Santa-Anna (Peinture).
(Musée du Luxembourg).
permettait de vivre, plutôt chichement! Mais qu'importe!, l'essentiel était de voir encore, de voir toujours ces pays d'où il emportait un éblouissement plein les yeux, une émotion plein le cœur, et son âme d'artiste toute vibrante d'enthou-
siasme, toute prête aux œuvres de beauté et de sincérité...
Quand les « manolas » et leurs amis me demandèrent plus au peintre de faire leur portrait pour quelques « douros », voire contre une poignée de « pesetas », quand il ne fut plus possible de tirer profit de son travail auprès des « senors » et des « caballeros » amateurs d'art (et Dieu sait si le nombre en était restreint !), Lunois se résigna à quitter ces contrées de séduction, en se promettant bien d'y revenir.
Le 27 décembre 1890, après une année, passée presque entière sous l'enivrement du soleil, Lunois arrivait à Paris.