L'EPANOUISSEMENT
Croquis d'auberge Grenade'.
L'année 1891 marque l'entrée de Lunois à la Société Nationale des Beaux -Arts. On ajouterait même volontiers que l'ère des essais a pris fin. L'artiste accomplit une évolution brillante vers l'épanouissement de sa personnalité.
Nous l'avons vu à la recherche de moyens
d'expression susceptibles de tirer de la pierre son maximum d'effets d'art. Ses efforts ont abouti à la résurrection du lavis lithographique, grâce à quoi la planche devient une œuvre frémissante de vie. attachante d'aspect, séduisante au plus haut degré.
Son voyage en Algérie, puis ses pérégrinations à travers l'Espagne le jettent dans d'infinies songeries sur la couleur et les couleurs. Blanc et noir sont des moyens suffisants à l'artiste doué pour lui permettre de rendre le mouvement dans son action, les nuances dans leur dégradation, mais peuvent-ils exprimer la féerie des couleurs qui se combine si bien avec le monde des formes dans les contrées ensoleillées?...
11 ne cessa d'y méditer, même lors de son deuxième voyage en Hollande, l'année suivante. Cette fois il ne se borna pas
Croquis de Norvège.
Intérieur norvégien (Aquarelle).
à un séjour à Volendam, il gagna Amsterdam, retourna à son cher Volendam, juste le temps nécessaire pour amasser les matériaux à Au Bord du Zuydcr~e\\ à' A Volendam, et de tant d'autres études de Hollandais prises dans le décor de leur vie quotidienne, de tant d'auties intérieurs hollandais qu'il devait traduire en peintures à 1 huile ou en lithographies. Ensuite, ce fut une flânerie, flânerie laborieuse à Haarlem, à La Haye, dans maints petits coins des Pays-Bas, riches en aperçus pittoresques.
Les Salons de 1891 et de 1892 au Champ-de-Mars reçurent des peintures, des pastels, des lithographies originales au lavis, définitivement et exclusivement adopté désormais par Lunois. Peintures et pastels traitent des motifs les plus variés. Les souvenirs des vovages en Hollande inspirent la Belle Tulipe et Au Bord du Zuyderzée, les documents recueillis dans ses randonnées en Sud-Oranais servent à produire la toile Femme arabe puisant de l'eau, le pastel Un jour de vent d'Est à Tenigmard (Sud-Oranaisj et les lithographies originales qui portent les titres suivants : Filcuse arabe. Le Couscouss 'dénommée bien à tort La Lessive dans le gourbi .
En même temps, à côté d'autres lithos en noir comme Y Adoration nocturne du Saint-Sacrement à l'église Saint-Mcrry. comme Les Galeries supérieures du Théâtre Beaumarchais (appelée aussi Le Poulailler), apparaît en 1892, la première tentative de lithographie originale en couleurs, où Lunois vise
de tous ses efforts à exprimer le charme et le caractère de l'Orient. C'est un portrait de femme marocaine Yamina-ben- Si-Djelloul, d'une rencontre heureuse de tons, d'une tonalité orange pâle extrêmement, étonnamment alliciante. ..
Le Catalogue des deux années mentionne encore à la « Peinture » des Derniers rayons et un Herbage: au « Dessins, Aquarelles, Pastels » Un coin de pré, des Moutons aux Champs, souvenirs du Mage et des environs de Mortagne.
Désormais, Lunois usera, avec un égal bonheur, du procédé au lavis et de la lithographie en couleurs, qu'il pratiquera, de préférence, dans les visions d'Orient et dans les scènes espagnoles, réservant le lavis pour sa Suite parisienne et poulies planches qui perpétuent les aspects de la douce Hollande ou de cette Scandinavie, où il rencontra l'intelligente jeune femme qui devait devenir Mme Lunois et être la bonne compagne, la collaboratrice dévouée et attentive.
Ceux qui savent quels enfants, quels grands enfants sont parfois les artistes, même les plus avisés, même les plus capables de méditation persévérante, se figurent aisément quel rôle important Mmc Lunois a rempli dans les heures de découragement. M"e Wilkens se préparait à la carrière médicale lorsqu'elle accepta d'être Mme Lunois, et l'on peut dire, sans intention de flatterie, qu'elle se montra une infirmière incomparable, quand Lunois, en juin 1909, tomba gravement malade, si gravement que l'on faillit désespérer.
Lufthus. Norvège (Pastel).
Sœur du professeur Wilkens, une des célébrités du Monde médical suédois, Mme Lunois est un des écrivains Scandinaves les mieux au courant des finesses de la langue française. D'où des traductions, qu'elle a rendues en français, sans altérer la saveur originale du texte, dans les limites qu'autorise le génie de chaque langue. On lui doit la traduction de Récits et Aventures, le livre de Hans Andersen, dont Lunois sut faire un chef-d'œuvre de bibliographie, en composant les illustrations page par page et en réglant, avec un soin consommé, l'exécution typographique.
Avant d'aller étendre et renouveler son inspiration dans les contrées septentrionales, Lunois fit, presque chaque année, de plus ou moins longs séjours en Algérie et en Espagne.
En 1892, il était retourné en Algérie pour s'enfoncer peu après dans le Sud-Oranais. Il rencontre Oran, en gagnant les « ksours » de l'Extrême-Sud, puis se rendit à Tunis, qu'il était impatient de connaître. 11 y mena une vie de travail et de délassement.
L'année suivante, un long séjour à Séville lui donna le loisir de préparer les études de Danseuses espagnoles avant la danse, la célèbre « litho » en couleurs sur laquelle Edmond de Goncourt écrivit des lignes enthousiastes, que nous rappelons plus loin, en étudiant la part de l'Espagne dans l'œuvre de Lunois.
Depuis, sauf en 1907, 1908, 1900, où il ne quitta guère
Les Voisines (Pastel),
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Paris, les voyages alternèrent entre l'Espagne et l'Algérie :
1894. — Pérégrinations en Algérie et dans le Sud-Oranais ;
1896. — Visite de Tolède et de Cordoue ;
189-. — Retour en Algérie ; nouvelles études dans le Sud-Oranais ;
1899. — Etudes et travaux dans l'Espagne du Nord ;
1901. — Voyage très court en Espagne et en Portugal ;
1902. — Suite des études dans le Sud-Oranais ;
1904. — Voyages à travers l'Algérie, Alger et les pays du Sud.
En 1906, Lunois prend contact avec l'Allemagne, séjourne à Hambourg, Luheck, Berlin et Cologne, où il recueille
Norvégienne.
d'abondants documents, trace d'innombrables esquisses, multiplie les croquis, les dessins, les notes graphiques, et... se voit dépouillé, à prix d'argent, de toutes ces préparations, qui enthousiasment les Allemands, et consolident sa réputation déjà bien établie. Le Danemark, une partie de la Suède, avec Stockholm et le Nordland, le voient, le crayon en main, continuant de rassembler les matériaux d œuvres futures.
De là, il gagne la Norvège, visite Christiania, Bergen, dont il retrace la vue du port dans une aquarelle prestement enlevée, suit la côte pour revenir à Paris.
Enfin, en 1908, c'est un dernier voyage en Espagne, afin de mieux connaître la région orientale, de Barcelone à Carthagène.
Au cours de ce dernier séjour tra los montes, il n'a garde de négliger Grenade, Grenade et ses « gitanes », dont il a tracé maints portraits. Danseuse.
non sans nous faire sentir le caractère d'indépendance sauvage et tumultueuse, la beauté fruste et vulgaire, se perpétuant à travers les générations, de ces êtres d'un caractère si inquiétant.
De tels voyages nous valent des peintures, des aquarelles, des pastels, des planches de lithographies ou de gravures, qui visent à inscrire avec puissance, harmonie et justesse la physionomie générale des individus et des sites.
Ils favorisent, ces voyages, la réalisation d'un idéal d'Art qui plane au-dessus du goût public, idéal dédaigneux des anecdotes vulgaires, épris de la « caractéristique » des êtres et des objets, parvenant à atteindre la vie, sans excès de déformation.
Né observateur et peintre, l'artiste répugne à la facture léchée, fignolée, qui confère aux toiles 1' « aspect chromo » ; son esprit relève avec finesse les traits distinctifs du spectacle des choses, tandis que son regard de coloriste s'enivre du charme des nuances, dont la valeur demeure asservie à la lumière, et il tâche d'en fixer l'apparence sous le coup de l'émotion vibrante.