L'HISTOIRE DUNE MERE
éditeur
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à accumuler des peintures consacrées à la vie des champs, toiles honorables, certes, non dénuées d'attraits, mais dépourvues de cette originalité savoureuse qui prit essor, dès son voyage en Hollande.
Ah ! cette Hollande, Lunois se doute -il du rôle capital, dont il lui est redevable? Je n'oserais le prétendre, mais l'on peut considérer que la vue des pavsages aux tons atténués, tant de charme joli et indécis qui émane des habitants et de leurs demeures, induisit Lunois en des rêveries, en des réflexions sur la manière de rendre les plus légères variations des nuances aux tons atténués, de décors qui ravissent les regards.
Quand, à peine de retour à Paris, Lunois reprit son attirail de peintre nomade pour gagner les pays du soleil, il se souvint des considérations méditées aux rives de Volendam, et, de cette nouvelle -conception de la lithographie, naquirent la Femme Arabe tissant un burnous, la Fileuse Arabe, et maintes planches qui perpétuaient son séjour aux environs d'Aïn-Sefra.
Il devait encore avoir recours en 1896 à la lithographie au lavis pour tracer les Tisseuses de burnous, ce chef-d'œuvre où l'artiste accumula à plaisir les difficultés, et dont il se tira avec un tel bonheur qu'on imagine difficilement une autre conception de cet intérieur plongé dans la pénombre où l'on distingue difficilement le métier sur lequel le tissu tendu laisse apercevoir à travers ses mailles le visage presque hiératique
des tisseuses, revêtant une apparence presque fantomatique.
Sentiment du pittoresque et intelligence du décor, telles
sont les qualités dominantes de cette planche qui évoque les
Les Ti-sseuses de Burnous (Lithographie originale en noir).
plus belles pages d'Eugène Fromentin et atteint, d'un coup de génie, à l'expression parfaite de la civilisation arabe vue sous l'un de ses plus curieux aspects.
Mais nous aurons tout loisir d'examiner l'apport de l'Orient dans l'œuvre d'Alexandre Lunois, lorsque nous étu-
dierons le peintre orientaliste. Pour l'instant, nous n'envisageons — et très brièvement, — que la part considérable prise par Lunois dans la rénovation de la lithographie en noir.
La lithographie en couleurs le compte également parmi ses maîtres. S'il a prétendu avec deux tons, noir et blanc, rendre toute la couleur, toutes les couleurs, et s'il y est parvenu, en ne négligeant nullement le sentiment d'impressionnisme, la lithographie en couleurs doit saluer en lui l'auteur principal de sa résurrection.
Le phénomène réclame deux mots d'explication. La chromolithographie avait produit le dessin colorié, c'est-à-dire la représentation d'une gracieuse figure ou d'un personnage de convention, la peinture d'un paysage champêtre ou alpestre, des visions de Paris ou de province urbaine, tracées suivant des règles immuables et simplement revêtues de teintes conditionnelles, sans expression passionnelle de la part de l'auteur. 11 en résulta ce qu'on a dénommé si justement « l'aspect chromo ». Lunois, épris d'un rêve d'art, voulut introduire, dans la planche en couleurs, la vie vibrante, lumineuse, attachante. L'inspiration était absente des estampes en couleurs. Il lui donna la première place : ainsi la chromolithographie, reléguée dans le domaine de l'annonce commerciale, s'eftaça devant la lithographie en couleurs, qui se haussait au rang d'oeuvre d'art, parce que la vision idéale et colorée, rutilante et diaprée des pays de soleil nous apparaissait au travers d'une âme humaine
capable de ressentir des émotions et de nous les faire éprouver.
Nous verrons dans les pages consacrées à l'étude de l'Espagne, nous examinerons dans le chapitre réservé au peintre orientaliste quelle influence capitale Lunois a été chercher à Cadix et à Séville, à Tanger et dans le Sud-Oranais. Oui, il convient de reconnaître en toute sincérité, les très grands mérites d'un artiste contemporain qui a eu sans doute des heures de défaillance (et quel artiste vraiment artiste n'en connaît point?), mais dont l'œuvre lithographique comptera, de nécessité absolue, parmi les chefs-d'œuvre de l'Art français de notre temps.
11 ne faudrait pas néanmoins envisager Lunois, exclusivement comme un lithographe. C'est sous cet aspect presque exclusif que M . Emile Dacier apprécie cet artiste très varié et très vivant, cet esprit chercheur et hardi dans la lithographie :
« Dans Lunois, c'est la lithographie qui prime : la peinture et le pastel, en ses mains, sont réduites aux conditions d'une lithographie future, et l'illustration, c'est encore la lithographie ! »
Lithographe ! Lunois lithographe ! c'est surtout ainsi que l'artiste est connu du public. Et pourtant nous avons sous les yeux telles peintures, tels pastels qui sont, en leur genre, des chefs-d'œuvre indiscutables, d'une originalité expressive, d'une valeur d'Art qui s'impose. Lunois peintre et pastelliste égale Lunois lithographe et si M. Dacier a pu dire fort heureusement
que Lunois, « épris des Cieux de féerie de l'Orient, avait appris d'eux à pénétrer le mystère des harmonies, à doser les valeurs, en un mot, à devenir coloriste », il aurait pu ajouter que l'auteur de la Veillée de Santa Anna, l'aquarelliste du Printemps norvégien est un peintre capable de manier le pinceau avec maîtrise et personnalité vivante. La richesse de sa palette et de son pinceau assurent à ses œuvres un caractère qui les fait rechercher des Musées et des amateurs de tous les pays. A l'Étranger, il n'est guère de galerie privée qui, ayant une toile, peinture, aquarelle bu pastel, signé de Lunois, ne veuille posséder quelques-unes des planches au lavis, une série de ses estampes polychromes de réputation fameuse.
Et comment ne pas évoquer, dans une étude sur Lunois lithographe, sa première rencontre avec Fantin-Latour ? Fantin fut son premier « amateur », comme le brave Sagot fut l'éditeur de ses débuts.
Fantin avait remarqué les estampes du jeune Alexandre, il en- avait apprécié le sentiment et la valeur. Brave homme, sachant les difficultés de la vie d'artiste, le Maître incomparable s'en fut chez Sagot et acquit à prix d'argent les lithographies où s'affirmaient ses principes de méthode dans la pratique de cet art. Lunois l'apprit, se rendit à l'atelier de Fantin pour le remercier et lui dit :
— « Que ne m'avez-vous informé, Maître, de votre désir de posséder ces deux estampes? J'aurais été si heureux de pou-
voir vous les offrir et, dans le cas où vous n'eussiez pas accepté, de les échanger contre une des lithographies, où vous avez su avec tant de séduction combiner la vie et le rêve.
— « Jeune homme, répartit Fantin en souriant, je le savais, mais songez à l'encouragement que j'apportais à votre éditeur ! Des « lithos », suivant le nouveau procédé, des « lithos » qui se vendent, quelle aubaine et quel encouragement pour l'auteur ! » .