MÊMOIBB SUR LA LIBERTÉ DES CULTES
qae, comme en Angleterre, on laisse circaler les el même s'établir les sectes. Ce qui est du mensonge l; ce qui est yrai doit survivre. C*est la résistance qui lonne aa mensonge tant de force.... Depuis qu'il y a des métho' UMes ea Angleterre, le clergé anglican vaut beaucoup mieux. Ne peal-oii pas attendre le môme effet chez nous de l'introduction les mâm^sf Un Anglais me disait l'autre jour que dans son pays Teipril de secte est comme un factionnaire qui veille à la porte de ehiqiie ecclésiastique et qui le force à bien faire. < Il y a cin*
> qualité ans, disait-il, que nos pasteurs étaient de fort braves gens,
> eotainement, chassant, faisant bonne chère, savourant en paix
> les d^ices de la mondanité; aujourd'hui, ce sont des pasteurs ^» Hoil jours après, il écrivait à M. Monnard : c Vous voulez que
je TOUS parle de moi. Quoique je sois encore malade, et peut-être a danger, la vie renaît. Peut-être ma maladie m'a profité. J'ai mt me plus sérieuse des choses et des désirs plus solides. Je modrals être plus capable et plus à portée de faire du bien; ici je SOB un pea isolé, et mon cercle d'activité est un peu étroit. Je m'cB eonstHe par des rêves. Et savez-vous ce que je rêve depuis quelque temps? Liberté de conscience, Py avais peu pensé juqn'à certains événements qui m'ont semblé la compromettre un peo; aujourd'hui c'est mon idée fixe et favorite. Paimerais à vous a parler à mon aise; mais qu'est-ce qu'un morceau de papier pour on siqet si vaste'! >
0 y a soQTcnt dans la vie des grands hommes d'heureuses renoutres. Ds ne sont grands que parce qu'ils saisissent avec plus de necieté et embrassent avec plus de force une idée qui répond an génie de leur époque, mais dont la foule n'a pas encore conlâence. fl ne se peut pas que quelque circonstance ne vienne en bruriser l'éclosion, et fournir à celui qui dans le secret de son en a épousé la cause l'occasion de la prêcher avec plus
« Lettre à M. Leresche, du 24 février 1824. ' Lettre du l*' mars 1824.
i06 GHAFITRB Y
d*éclat. Une occasion de ce genre s'offirit à Yinet à Theore mômt où il semblait n'aUendre qa*ane impulsion du delKurs pour de»* cendre dans la lice. BL le comte de Lambrechts, ancien mlnistm de la justice en France, avait consacré par testament nae somme de 2000 fr. à un prix qui devait être décerné à l'anteor du meilleur ouvrage sur la liberté des cultes qui paraîtrait dans les deux ans après sa mort. La somme fat mise à la dispositioai de la Société de la morale chrétienne; un concours fat oit vei% et Yinet sentit comme une vocation à entreprendre on combat où rengageaient les plus profondes convictions de son esprit et les sentiments les plus invincibles de son cœur*.
C'était la première fois qu'il entreprenait d'écrire on livre. Il eût eu besoin de loisir, de calme et de santé. Tout lui mâoqaa. Ses fonctions ne lui prirent guère moins de temps que par la passé, et sa santé lui donna plus d'inquiétudes que jamais; les rechutes succédèrent aux rechutes; en juillet et août 1824, il dot faire une cure aux bains de Baden; en 1825, il dut en faire une noit* velle, plus longue, aux bains de mer, à Cette, et malgré toas les remèdes le soulagement ne fut que passager. En août 1824^ aa moment où il félicitait son amiLeresche sur le point de se marier, il était obligé de lui dire : < Pardonne si je viens attrister ton bonheur en te demandant le secours de tes prières pour ma pauvre santé, qui est bien moins bonne qu'avant mon séjour aux bains'.» Néanmoins, il persévéra. Les renseignements font défaut sur le travail d'études et de réflexions dont cet ouvrage fut l'objet, n ne reste presque rien de la correspondance de Yinet pendant l'année 1825. Seule une lettre de M. Petitpierre, pasteur à Nîmes, dont Yinet fit la connaissance en se rendant à Cette, permet de deviner quelques-uns des sentiments qui le soutenaient et l'animaient aa travail. « J'espère que votre santé ne vous empêchera pas de con-
* Ce sont ses propres expressions. Yoir Tintroduction du Mé* moire en faveur de la liberté des cuUes,
• Lettre du 11 août.
MBMOIRB SUR LA UBBBTÉ DES CULTES 107
et de finir Touviage que vous avez commencé, et duquel ^ fOQi ¥OQlei bien dire que nous y avons travaillé ensemble. Je tiens fert à ce qu*il s'achève et qu*il paraisse au concours. Ainsi VBdoelilei d'ardeur. Son but est grand et nc^le. Délivrez le chrisr «rr— ^ des entraves qui nuisent à ses développ^ûaents, reles bfas de chair qui veulent soutenir Tarche sainte^ les étais pourris sur lesquels les hommes veulent faire rapoMT le temple de l'Etemel. Quel bonheur d'avoir contribué, le ttl-ee qœ pour bien peu de chose, à cette œuvre à laquelle totf tend et qui s'avance rapidement, si l'on en juge par les OMNiTements convulsife du parti contrsûre ! Au reste, j'ai lu ces dénias temps le fameux ouvrage sur l'indifférence en matière de rétiffkmK n touche à plusieurs questions qui regardent la ■mère que vous traitez. Ses opinions sur la société sont diamétrUment opposées aux vôtres, et cela devait être, puisqu'il me scnUe que vous êtes très conséquents l'un et l'autre. Avec cela c'ert oa admirable ouvrage, digne de faire époque, et qui peut toe fort utile pour prouver la nécessité et l'existence d'une révé- Ittîom sumatarelie qui fasse autorité. Il n'y a qu'à ne pas être di^e lorsqu'il confond toujours le catholicisme avec le chris- Tiitiiigmr Quoi qu'il en soit, travaillez ferme, et surtout, dans les endroits où la matière l'exigera, montrez-vous fortement chrétien, pour fiûre voir aux ultramontains et aux incrédules que la tolérance n*est pas l'mdifférence. Ah! on a beau dire et beau Cure, qoand on est fondé sur l'Evangile, rien avant, rien après, on «tjfdimentfort't >
Dans an Avertissement écrit en 1834, en vue d'une traduction allemande, Vinet nous apprend encore qu'une espèce d'instinct moral lai fournit la plupart de ses idées, et que la science n'y fut presque pour rien. IX ne faut pas trop le prendre au pied de la lettre. Les notes qui accompagnent le mémoire prouvent des lec-
* De Lamennais.
' Lettre do 81 octobre 1825.
108 GHAPITRB V
tures étendues et variées; mais il est vrai de dire qa*il ne possé» dait pas encore la littérature du sujet comme il la posséda plus tard. On voit par une lettre à M. Leresche^ qu'il n'avait pas la, entre autres, un des ouvrages qui s'y rapportent le plus directement, et qui auraient dû, semble-t-il, appeler des premiers son attention, le Commentaire de Bayle sur le Compelle intrare.
Quoi qu'il en soit, le mémoire était terminé à la fin de iSSS. t Pai fini mon ouvrage, écrit-il; il a cent quatre-vingts pageft, plus grandes que celles de cette lettre; aurais-je cru avoir la finree d'en faire autant? n est vrai que, lorsque j'ai regardé mon œuvre achevée, elle m'a paru singulièrement mauvaise. Je me reprodie surtout de n'avoir pas écrit assez devant Dieu, quoique je me le sois recommandé; cependant j'espère que mon ouvrage, qui n'aura d'ailleurs rien de saillant, se distinguera par une forte empreinte de christianisme*. »
L'auteur commence par des définitions. < La liberté de conscience est, dit-il, le droit que nous avons d'établir nos rapports avec la divinité de la manière qui nous paraît la plus convenable, » ce qui implique le droit de n'en point établir du tout et de rester étranger à toute religion; en outre, la liberté de conscience n'existe que par la liberté des cultes, qui en est la conséquence pratique, première et aussi indispensable que la parole à la pensée. Ces deux libertés réunies forment la liberté reUr gieuse.
Après les définitions viennent les Preuves, qui sont nombreuses et diverses. Les unes sont des preuves de raisonnement, les autres sont des preuves de fait. Les unes, par exemple celles qui tendent à établir que la liberté religieuse est conforme aux préceptes de l'Evangile et que c'est par là précisément que la nouvelle alliance se distingue de l'ancienne, sont à l'adresse des chrétiens; d'autres, tirées de l'exemple des Etats-Unis, doivent
« Du 29 avril 1826.
* Lettre k M. Leresche, du 26 décembre.
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ittéresser tout le monde; d*aQtres enfin, les prémices et les plus développées» sont destinées à toucher particulièrement les magistrats, les hommes d*état, en un mot tous ceux qui se préocaipem des intérêts politiques plus que des intérêts religieux. Il est éfîdent qa'en variant et multipliant ainsi les preuves, Tautear e^iéfait atteindre et gagner un plus grand nombre de iectenrs; toutefois, c'est bien aux hommes d*état qu*ii éprouve le besoin de s'adresser, non qu'ils soient à ses yeux les naturels de la liberté reUgieuse, mais parce que toute etntninte positive en matière de religion vient directement ou indirecteinent de l'état. C'est pour eux et en s'appliquant à parler leur langage que Vinet cherche à démontrer qu'il y a une morale sociale, que le gouvernement est appelé à la protéger, mais que cette morale sociale est essentiellement distincte des croyances reiigieiises, que l'état est absolument incapable de statuer sur les aoyanceSy qu'au lien d'y trouver un avantage positif, il a tout à T perdre, et qu'enfin la négation de la liberté religieuse entraîne cdle de toutes les autres libertés.
Deux chapitres sont spécialement consacrés à l'examen de la doctriBe des églises catholique et protestante en matière de hberté religieuse. Sans méconnaitre les persécutions dont les protestants se sont rendus coiq)ables, Vinet affirme que le principe même du protestantisme est un principe de liberté, dont les fckoséqaenees ne peuvent que se développer forcément, tandis que dans le sein de l'église romaine la tolérance n'existe qu'à l'état d'exception individuelle, et malgré un principe d'autorité qui conduit logiquement et fatalement à l'anéantissement de la liberté.
La seconde partie est intitulée : Système. La question à résoudre est celle-ci : Gomment la liberté des cultes peut-elle être réalisée dans la société, et quels sont, entre la société civile et la société religieuse, les rapports qui la sauvegardent le mieux ? La réponse, soit le système de Vinet, tend directement à la séparation de l'église et de l'état. L'auteur arrive en effet aux conclusions suivantes :
110 CHAPITRB Y
1» Les membres de la société religieuse doivent être, à l'éganL des droits civils et politiques, sur la môme ligne que tous 1m antres citoyens. ^ La société religieuse se gouverne elle-même avec une parfaite ind^endance. di^ Le caractère religieux de certains actes civils, tels que le mariage et le baptême, est entièrement distinct de leur validité et de leur caractère civils. Li serment peut être demandé, reçu, mais jamais imposé, i"* Le goi^ vemement cesse de faire Instruire, de salarier et de surveilla lei ministres du culte. S"" Enfin, le culte doit être public, afin qa*fl ne puisse devenir dangereux ni pour la morale sociale ni pour rétat.
Ces conclusions ne sont qu'une déduction rigoureuse de lldée même de Tétat et de celle de Téglise, telles que Vinet les ecxiçoit
La société civile n*est pas une société libre. On ne peut pas ne pas en être membre. Elle ne repose point sur des rapports moraux, mais sur des nécessités matérielles. Le gouvemementi qui est le représentant de la société civile, ne repose pas plus qu'elle sur des idées morales; il n*a point de religion et fi ne saurait en avoir. Ce qu'on appelle la morale sociale n'est autre chose que l'expression des droits que la société est destinée à garantir et des besoins qui l'ont créée. Cette morale a un caractère d'évidence et de nécessité. La violer, c'est rompre le lien social. Elle s'impose comme la société civile. La société religieuse, au contraire, est une société libre. Elle repose sur la foi, qui est spontanée par sa nature même et qui ne saurait se commander. Elle est et ne peut être que l'expression d'une communauté de sentiments.
Les conclusions auxquelles le développement de ces principes conduit l'auteur ne sont pas immédiatement applicables, fi le reconnaît lui-même. Le système des religions d'état a pénétré trop profondément dans les mœurs et dans les institutions pour qu'on puisse en faire abstraction et l'anéantir d*un trait de plume. L'auteur ne désire aucune brusque révolution; fi est prêt à attendre et il se contente de demander, pour le moment»
MÊMOIRB SUR LA Ll]»]|Tâ DES CULTES 111
fw réimt ef" a des indiridos ne d^nde point de leur profession nigleQse, et que tonte secte sdt tolérée aussi longteo^ qu'Ole ■e porte aocmie atteinte à la morale sociale. En tenninant, il dierdhe à montrer tont ce que le sentiment religieux gagnerait à renoncer aux avantages de la protection séculière. L'église n*a jamais été plus forte que lorsqu'elle a été moins >; Jamais elle n'a mieux réalisé son idéal. Aujourd'hui one terre lointaine, se renouvellent pour notre inet notre étemelle admiration les jours de la primitive Anjonrd'hoi encore le monde peut contempler ce qu'est réglise chrétienne par la liberté. C'est le regard jQb^é sur ce gtorirax exemple que Vinet termine, en adressant à Dieu cette pnèie z
• Ton Evangile a resplendi sur l'univers comme la lumière du |to beaa joor, les peuples ont tressailli à cette clarté inattendue; die iTest propagée d'un bout du monde à l'autre; elle a rendu à l'hananité ses droits, à l'esclave la liberté, slxo, infortunés Tespéi; elle a oonsdé surtout la grande infortune du péché, et a dans les cœurs un repentir salutaire à un remords it Mais, Dieu tout bon, les hommes ont altéré ces lito de ta main propice; mêlant leur sagesse bornée à te» difjiis eonsdls, ils ont dénaturé cette institution charitable que ta aTais érigée pour la paix et le bonheur du monde; ils ont contrarié tes plans augustes et méconnu ta sublime pensée. Ton a servi de prétexte à de ftmestes dissensions, à des opprestyranniqnes; Tesclavage de la conscience a régné parmi ce peuple de franche volonté que tu t'étais élu; tes paroles d'amoar sont devenues dans la bouche des humains des paroles de haine et de colère, et le sang des victimes humaines a coulé à rombre de cette croix qui porta l'immortelle victime de propitîatioa.
i Seigneur, détruis ces maux; Seigneur, achève ton œuvre;
amène parmi les peuples le règne de la liberté, afin qu'on t'offre
Lis des hommages purs et sans feinte. Inspire au cœur
112 GHAPITRB T
des rois la volonté d'anéantir toutes ces entraves qui retiemieil les cœurs sous le joug de la crainte et en bannissent Fainoa^ Qu'ils rendent à l'homme la libre disposition de sa consdeooe; qu'ils n'en disputent pas l'empire avec toi, Seigneur, qui seul as le droit de lui dicter des lois. Que se renfermant à jamais dam les limites du pouvoir que tu leur as confié^ ils respectent le règM de Dieu, ce règne spirituel et intérieur que tu t'es réservé. B( puissent les hommes, Dieu saint et bon, profiter de cette liberli pour se soumettre à toi, ne la désirer que pour t'en Wn hommage, et, libres de la part des hommes, s'engager dans cetM glorieuse et douce servitude, qui est l'état bienheureux de ccdnt qui t'aime; afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la teire, fis soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les cieux ! >
Le 27 mars 1826 Vinet écrivait à son ami Leresche : c C'est le U avril que doit être jugé le procès entre les différents mémoires envoyés au concours où j'ai moi-même osé me présenter. J'ai en le bonheur de n'y songer depuis l'envoi qu'aussi souvent qu'on me l'a rappelé; j'y étais devenu indifférent, et je n'étais guère sensible qu'au plaisir d'être délivré de ce travail, auquel j'ai suffi je ne sais comment. Je n'ai pas une tête à couronne, et j'avais fatcilement réduit mes désirs à une mention honorable ; désir vaniteux encore; mais puis-je me dépouiller entièrement de moi-même? Au reste, cher ami, je ne saurais guère désirer ce prix plus que tu ne le désires pour moi ; je suis convaincu que tu te ferais fête de ma couronne conmie moi-même ; et moi, ma fête la plus chère, c'est d'avoir un tel ami. »
Le lendemain, 28 mars, se rassemblait à Paris la commission nommée par le conseil de la Société de la morale chrétienne pour examiner les vingt-neuf manuscrits qui avaient répondu à son appel. Elle comptait dans son sein des hommes éminei^ts : MM. Guizot, de Barante, de Broglie, de Rémusat, de Kératry, St£^fer, etc. Leur choix à tous était fixé. Ils n'avaient qu'un regret, très vivement senti, celui de trouver dans un travail à la fois
MiMOlBE SUR LA UBBfiTÉ DES CULTES 113
fl daéûea el si distingué, des paroles accosatrices^ qui leur sem- Vtiad pea mesurées» contre une des grandes communions chrékutBt paroles qui ne pouvaient que froisser ceux d*entre eux pi appartenaient à l'école du catholicisme libéral. M. Slapfer kHiiânie, quoique protestant, désirait plus de ménagements, dans iltfértc de la cause et pour ne point heurter d'avance toute une daiie de lecteurs. La commission fut unanime néanmoins à propMcr que le prix fût adjugé au mémoire que tous avaient du pmiar oocq) distingué» et qui portait pour épigraphe : < Là où est raqiril du Seigneur, là est la liberté^; > mais elle décida en Béme temps que le pli qui l'accompagnait serait immédiatement lèeacheté, et que M. Stapfer serait chargé d'écrire à l'auteur en ne d'obtenir de lui 12 promesse de quelques adoucissements.
Peu de jours après, M. Stapfer écrivait à Yinet : « Nous ne vous proposons aucun retranchement de faits, aucune suppression dans U série des raisonnements, aucun sacrifice d'opinion ; nous vous prions seulement d'assurer le bon effet de votre lumineuse déducpar i'éloignement de ce qui pourrait en ' affaiblir l'influence tes esprits par une expression de votre pensée qui se préseneomme hostile à beaucoup de lecteurs et qui mettra obstacle i feiamen impartial ou au. bienveillant accueil d'un ouvrage si d%ne de n*exciter que des sentiments doux et si propre à rapprocher des frères divisés*. > Yinet répondit immédiatement qu'il ioiiicriYiit d'avance aux changements qu'on lui demandait, et qBH trouvait très à propos que la commission les promît en son
On peut croire que Yinet ne fut point insensible à l'honneur dont il était l'objet; mais il le fut moms encore à celui d'être mis «a relations avec un homme qui lui inspirait une vénération particulière. 0 en profita pour dire à M. Stapfer tout ce qu'il avait éprouvé à la lecture de ses ouwages : < Yeuillez interroger les
• 2 Cor. ni, 17.
* Lettre du 29 mars 1826.
114 GHÂPITBS y
soavenirs de votre jeunesse ; peu^étre a-t-elle éprouvé ce qoe vous étiez destiné à faire éprouver un jour, ce vif plaisir que causent des relations inespérées avec un écrivain qui avait porté U lumière dans notre âme et dont la simple lecture nous avait révélé un bienfaiteur. Vos écrits, monsieur, ont marqué dans ma vie; ils ont pour moi jeté un nouveau jour sur ces vérités attendrissantes et sublimes que le Christ nous a révélées ; ils m'ont présenté, dans le point de vue et sous les formes qui convenaient le mieux à ma tournure d'esprit, ces dogmes divins qui se saisissent d'aatant mieux du cœur qu'ils provoquent avec plus d'empire l'assentiment de la raison ^ »
M. Stapfer ne tarda pas à lui exprimer ofQciellement la reconnaissance de la commission pour les changements qu'il avait promis, et la sienne propre pour les < émotions délicieuses et attendrissantes » que lui avait fait éprouver la lecture de ses lettres *. « Je serais, disait-il, infiniment plus avancé dans la ca^ rière des vertus chrétiennes que malheureusement je ne le suis, que je n'aurais pu empêcher des mouvements de satisfaction personnelle de se mêler à la joie plus pure de me trouver en rapport intime d'idées et de sentiments, dans ce qui importe le plus à l'homme, avec un esprit et un cœur tel que le vôtre. Nous sommes, monsieur et très cher frère^ arrivés aux mêmes résultats par le loyal emploi des mêmes moyens, d'études sévères, du cercle desquelles nous n'avons exclu aucun des secours que nous offrait notre siècle, et d'épreuves plus instructives enccHne auxquelles nous a soumis un Père juste et miséricordieux. Vous avez trouvé dans quelques pages de mes Discours bQ}liques l'expression de votre propre pensée, parce que, empreinte du sentiment d'une conviction raisonnée^ cette expression a réveillé en vous^ ou retracé plutôt, les éléments essentiels des recherches
• Lettre du 3 avril 1826.
* Vinet avait écrit deux fois k M. Stapfer, la première lettre, rédigée k la hâte, lui ayant paru après coup vague et insuffisante.
lOblOIBE SUR LA LIBERTÉ DES CULTES il5
el des méditaiÎQiis qui vous avaient conduit au repos de l'âme par le cbemin qœ je me flatte d'avoir aussi à peu près suivi. Cette douce affinité de vues et d'affections s'est emparée de moi pendant toute la lecture de votre bel ouvrage. On ne peut s'empêcher de prendre plus de confiance dans ses propres idées et de concevoir avec plus de vivacité l'espérance de voir réalisés les vœux de son cœur, k»rsqu'on les voit développés et justifiés par un esfirit lumineux et profond. La lecture de votre mémoire m'a liini sî attachante que je ne l'ai posé qu'après l'avoir achevé. Pfaisieors de mes collègues dans la commission, M. Guizot, M. de Barante, le duc de Broglie, MM. de Kératry et de Rémusat, ont été captivés de même et n'ont pu quitter le manuscrit avant de ravoir lu en entier. Nous ne doutons pas qu'il ne s'empare de mâne sérieusement de l'attention publique, puisque des hommes de trempe d'esprit si différente en ont été également charmés. Tons ne savez pas encore, monsieur, tout le bien que vous nous fûtes. D aurait été désastreux pour la Société de la morale chrétienne de n'avoir à couronner qu'un mémoire médiocre ou empreint da phllosophisme du dernier siècle et dépourvu d'un watinimt vraiment religieux. Ce n'est pas à dire que V Etoile^ et finjBjttgnie ne tirent sur vous, monsieur, et sur vos juges à boulett ronges. Mais on vous lira, et la piété que respire chaque page de votre ouvrage s'insinuera peut-être doucement dans ces esprits si prévenus contre l'Evangile et qui croient la religion incompatible avec la philosophie et la liberté. Le nombre en est plus grand encore ici qu'on ne se l'imagine dans l'étranger : il se compose des hommes les plus distingués par leurs talents et surtout de la majorité des jeunes gens qui se destinent aux carrières lettrées '. > La meilleure récompense de Vinet fut dans les relations qui s'établirent dès lors entre M. SUpfer et lui. H lui semblait avoir retrouvé un père.
* Jonmal du temps, absolutiste en politique et en religion.
• Lettre du 10 avril 1836.
M. de Barante se chargea de relire attentivement le manuscrit de Vinet et de noter les passages dont Tadoncissement paraissait désirable; M. Guizot, de son côté, prépara le rapport qui devait être lu dans l'assemblée générale de la Société. Ce rapport, qui fut très remarqué, exposait en quelques lignes le plan adopté par Vinet, les Preuves d'abord, puis le Système, après quoi il continuait ainsi : < Cette division est peut-être trop arbitraire et moins philosophique que le sujet n'eût pu le comporter; peut-être aussi règne-t-il quelque confusion dans la distribution des idées ; elles ne forment pas un ensemble régulier et simple, que l'esprit saisisse au premier coup d'oeil, d'où il suit que les questions ne semblent pas toujours traitées d'une manière complète et qu'il faut quelque travail pour rassembler les éléments épars de la solution ^ Le style enfin n'est pas exempt de ces incorrections, de ces négligences qui annoncent peu d'habitude dans l'art d'écrire. Mais ces défauts sont bien plus que rachetés par les rares et nombreux mérites dont ce mémoire abonde. Et d'abord il en possède un, le plus émhient, le plus pénétrant, pour ainsi dire, dont le sujet soit susceptible: l'auteur lui-même, à en juger du moins par son ouvrage, seule connaissance que nous ayons de lui, est évidemment dans l'état moral où doit être la société tout entière ; la loi qu'il invoque pour le monde extérieur règne dans son âme; le prmcipe de la liberté de conscience y habite à côté des principes avec lesquels il a eu jusqu'à nos jours tant de peine à s'accorder : chrétien déclaré, sa foi est profonde, rigide, fervente, et il porte un respect non moins profond, non moins fervent à la foi d'autruî. Ce n'est point par indifférence en matière religieuse, ni par sagesse politique, ni par simple goût de l'ordre et de la paix, ni même par une pure idée de justice distributive qu'il réclame au profit de toas
* Ce défaut a été senti par d'autres critiques. Les IVeuves reposent en partie sur Viâ^ de l'état et sur Vidée de l'église, ce qui oblige Vinet k les exposer une première fois, pour y revenir, non sans quelques répétitions, dans le Système, lequel n'a pas d'autre fondement.
MiMOIBB SUR LA LIBERTÉ DES CULTES 117
Il liberté de coosdence : il obéit à une croyance intime, impérieuse, i|iii s'associe à tous ses sentiments, qui, loin d'exiger de sa part un cAort, un acte de raison, une simple réflexion, l'anime et le dirige spontan^ent, conmie un besoin de sa nature morale, comme la eonstante habitude de sa pensée; en sorte qu'à l'autorité des rai- 80OS se joint, dans son ouvrage, celle de l'exemple, et qu'il est kD-méme la meilleure preuve qu'une parfaite harmonie peut enster entre la foi et la liberté ^
» le ne saurais assez dire, messieurs, quelle joie profonde nous avons ressentie au spectacle d'une âme ainsi disposée, d'une âme piense pour qui le respect de la liberté de conscience est une afure de conscience, et qui croirait offenser Dieu en méconnaissant, même en peosée, les droits de la foi d'autrui. Car tant que eeUe idée ne sera qu'un principe de l'ordre politique, quelque chose loi manquera en solidité, en puissance, en pureté même ; i famt qu'elle s'élève au*dessus des institutions humaines, audesBOS des nécessités, des justices même de la terre ; qu'elle pénètre et s'incorpore non-seulement dans les convictions morales, dans les croyances religieuses, qu'elle leur devienne un commun; qu'elle s'unisse à toutes les notions des hommes leurs rapports avec Dieu et leurs espérances pour l'éternité. Alors seolement, placée enfin à son rang véritable, elle déploiera font l'ascendant qui lui peut appartenir, et fondera sur les dispo-
« On ne lira i>a8 sans intérêt, en regard des éloges de M. Guizot, ki lignes suivantes de Vinet sur la valeur de l'exemple comme pienve. Elles sont extraites d*un6 lettre k M. Leresche du 20 mai Iffîl : « Quoique le chrétien ne doive pas renoncer à travailler dîiectement k la conversion de ses frères, son meilleur moyen est une vie chrétienne. Quand il cherche à convertir par des discours, il ne peut répondre à toutes les objections, et son silence ou son embarras dans ce cas peuvent compromettre la cause qu'il défend ; mail il n'y a point d'objection à faire à une vie pleine de pureté, deehaxitë et de candeur; elle plaide bien fortement la cause de nSrangile. »
118 GHAPfTRB y
sitions intérieures, sur l'état religieux des croyants eux-mêmes, la paix religieuse des sociétés. »
Le rapporteur abordait ensuite la discussion de quelques points particuliers, entre autres celui de Tincompatibilité établie par Fauteur entre le principe du catholicisme et le principe de la liberté de conscience. Sur ce point M. Guizot faisait à Vinet Fhonneur d'une réfutation, qui fut jugée diversement et ne convainquit que ceux qui étaient déjà convaincus. M. Stapfer l'annonçait à Vinet dans les termes suivants : < Il vous a combattu sons le rapport de la tendance inhérente à l'église catholique. Vous trouverez cette partie du rapport un peu faible. Quand on soutient des opinions par convenance, on prête toujours le flanc ^ » En même temps, M. Stapfer engageait fortement Vinet à ne pas trop écouter, en retouchant son travail, des avis étrangers, et le mettait en garde contre sa modestie.
Le lendemain du jour où Vinet reçut la nouvelle du succès qu'il venait d'obtenir, il < rima > dans son lit le dixain suivant* :
Seigneur, de ta gloire auguste Nous détournons les rayons, Et d'une auréole injuste Nous osons ceindre nos fronts.
Toute force est ta puissance , Et tout savoir ta science, Et tout honneur ton honneur ; Mais rhomme, délire étrange !
Se décerne la louange Qu'il doit toute k son Auteur.
• Lettre du 17 mai 1826.
• Lettre k M. Leresche, du 29 avril 1826.
MijouzB aux bains de Cette et de Louëohe.
Travail intérieur.
Noos avons rapidement indiqué dans qnelles circonstances Vmbi écrivit le Mémoire sur la liberté des cultes. Un premier séjour aux bains de Baden, en Suisse, n'avait pas produit tout TeftC qa*il en attendait. On lui conseilla les bains de mer, et il [artil pour Cette, le 21 avril 1825. Vinet, toujours si sédentaire, i*a jamais mené une vie plus errante que pendant cette année et eeUe qui suivit. Un journal de son voyage nous permet de le nivre sur la route de B^e à Cette. Nous en détachons quelques feagments.
< rai pris congé de mes amis aussi bien que de mes disciples.... favais les yeux pleins de larmes en regardant mes deux chers enfuits, qoi, ne pouvant mesurer d'avance la durée de notre séparation, l'étaient pas plus tristes qu'à l'ordinaire, et s'occupaient seule- ■eot des belles choses que nous devions leur rapporter au retour. Cependant, quelques moments auparavant, Auguste, voyant les préparatifs de sa mère, s'est mis tout à coup et sans dire mot à pleurer à chaudes larmes; cela n'a pas duré. Nous sommes
i20 CHAPITRE VI
partis à sept heures, accompagnés d'une amie qui désirait noos adoucir par sa présence les premiers moments de la séparation.^ Il n'y avait dans la voiture qu'un jeune négociant de Besançon, d'une physionomie agréable et gaie. Le temps était fort beau, et là campagne bien plus jolie que je ne m'y étais attendu. Nous avons peu à peu laissé tomber le manteau de tristesse dont nous étions enveloppés, et la conversation n'a pas tardé à s'engager. Rien n'est si communicatif qu'un Français. Le nôtre, sans babil et sans indiscrétion, nous l'a bientôt prouvé. H nous a fait toute sa biographie. Elle n'a rien de fort remarquable, et cependant mon esprit s'y attachait comme à un récit de Walter Scott, tant il est donné à l'homme d'intéresser l'homme.... Je ne sais comment la conversation s'est tournée sur les missions intérieures de la France, et en particulier sur celle qui a eu lieu dernièrement à Besançon. Notre compagnon nous a dit des choses curieuses sur ces rejetons du jésuitisme qui semblent être sortis de terre à point nommé pour raffermir la superstition sur son ancienne base....
» Ces agents politiques qui font la loi au pouvoir qu'ils servent, qui, pour chaque service qu'ils rendent, exigent une concession importante, et qui réorganisent pour le malheur du siècle cette triste confusion de l'église avec l'état, présentent, si j'en crois les apparences, un singulier mélange d'ambition et de bonne foL Car de les croire tous hypocrites et fourbes, c'est ce que la légèreté seule peut se permettre. Je n'attribue pas non plus à l'intérêt ni à l'aveuglement tout le mouvement religieux qu'ils produisent an tour d'eux.... Il y a, sans doute, en France comme ailleurs, des âmes fatiguées; il y a, en France plus qu'ailleurs, des âmes désenchantées de ces illusions brillantes dont l'âme se repaît dans l'absence de la vérité ; il y a aussi des âmes sensibles à quila sécheresse actuelle des mœurs fait mal; mais je crois bien que les hypocrites font la masse, et d'autant plus qu'on en est venu, en quelque sorte, dans ce malheureux pays, à faire profession d'hypocrisie....
» Notre compagnon de voyage s'égayait librement au sujet des