SÉJOURS AUX BAINS. TRAVAIL INTÉRIEUR
n eommence par dire aux gens : t J'ai soixante-dix ans, » puis il Ta en avant..
> lôjuiBet. — Je suis mieux aujourd'hui; j'ai eu une grande satisCiction; le service divin a eu lieu; l'assemblée était nomtir<eose et composée en grande partie de gens de la classe cultivée. Je n'ai jamais prêché avec tant d'émotion, et j'ai vu cette émotion se communiquer à mes auditeurs. Le sujet était bien propre à la produire'. Des hommes pleuraient à chaudes larmes, de qui je ne ramais jamais cru... Voilà donc une grande bénédiction, il ne s>girait plus que de la bien recevoir... Qui sait si d'un vase indigne ne peut pas couler une goutte de liqueur pure, et cette gootte amollir un cœur? Mais oui, le vase est bien indigne. Mon discoors se réduisait à montrer Dieu comme l'unique auteur de la délivrance qu'optent les eaux et d'expliquer pourquoi l'on est si pea sensible à cette délivrance. C'est, ai-je dit, parce qu'on est pen sensible à la délivrance opérée par Jésus-Christ, et j'ai développé cette idée, montrant que ce n'est qu'après avoir connu cette délivrance qu'on aime véritablement Dieu et qu'on sait le retrouver
pUtOOL
» Î9 juillet. — Notre carré s'est accru d'un jeune Français, fort pémiant Ayant assisté à mon sermon, dimanche, il en a pris occasion de m'adresser une foule de questions sur notre religion, qu'il dit hautement préférer à la sienne, dans laquelle toutefois il moarra, dit-il. H donne son assentiment à toutes les doctrines salutaires de l'Evangile, et un moment après il se met à brailler des chansons où l'on fait dire à Dieu : « Je veux bien que »
• C'est un contraste frappant que le rapport des deux populations qui se pressent dans ce village de Louëche. Ici, des échantiUons du monde entier, tous les degrés de civilisation rassemblés ai im point; le faste, le bruit, les prétentions du grand monde; la lieenee des petites gens se donnant carrière dans ce coin de
' La piscine de Béthesda. Les personnes qui ont entendu ce termon en ont gardé un souvenir ineffaçable.
terre étranger; le pauvre, égaré aa milieu de cette foule et y po^ tant un air d'embarras et d'angoisse; — et là, tout près, bout à bout, un peuple pastoral qui ne semble pas s'apercevoir de cette affluence et de ce mouvement, se transmettant de génération en génération les mêmes mœurs, le même langage, demeurant aos^ rustique que si nulle colonie n'eût pénétré dans ces gorges et ces rochers, et ne gardant rien du séjour des étrangers qu'un pm de leur argent. Tout le monde vient ici pour des maladies graves, et si vous entrez dans l'enceinte des bains, vrai réceptacle des misères humaines, vous êtes étourdi par les rires fous, les chants bruyants... On se distrait de ses maux comme de ses remords, et ne pouvant être serein, on se fait gai...
» 20 juillet, — Toutes les fois que je suis éloigné de ce qui peut faire de la religion une affaire de contention, je sens que je gagne considérablement, et ici plus qu'ailleurs.
» 21 juillet. — J'ai fait seul une charmante promenade dans mes prés favoris. Là, couché sur l'herbe, j'ai passé un quart d'heure délicieux. Mon œil s'emparait sans peine de toute la vallée, où le soleil, intercepté ici par les rochers, là par les nuages, répandait quelques teintes chaudes et brillantes au mitieu des ombres. Que la nature charme à peu de frais ! La variété des prés fouchés et des herbes encore debout, l'écume blanche de tous ces ruisseaux brillant sur la verdure, deux papillons qui se poursuivent, les longues graminées, rouges comme la bruyère, balancées par le vent, quelques faucheurs dispersés rassemblant leur fohi ou chargeant leurs mulets: tout cela forme un drame en apparence incohérent, mais pourtant plein d'harmonie, où l'âme s'attache tout entière. Que de plaisirs semés sur nos past que de jouissances pures et faciles! Mais on les apprécie peu.
» 22 juillet. — Je suis assez bien ce matin; mais je suis peu content de moi. Quelques contrariétés dans le bain m'ont donné une mauvaise humeur que je ne suis pas sûr d'avoir dissimulée. H est triste de se lever pour pécher.
» L'autre jour mon oncle racontait quelques circonstances de sa
SilOCBS AUX BAIN8. TRAYAIL INTÉRIEUR i35
ire. rai réâécM à comlM^ de petites, d'imperceptibles dr« toces tiâment nos destinées. Un quart d'heure de sommeil, 168 minutes de plus ou de moins à attacher sa chaussure, un ir qui nous enrhume, une rencontre en diligence peuvent
influence décisive sur notre vie Qui est-ce qui a tout
Dé, tout calculé, pour que ce qui arrive arrivât? n n'y a le hisard; il n'y a qu'une bonté, la plus soigneuse et la plus aie; louons-la, et répondons à ce qu'elle attend de nous. nx jésuites sont arrivés ce soir; ce sont deux jeunes Franeiq[iiimant fort bien.
ï m*a conféré à Bâle le titre de docteur. Ce sera un motif de e ne pas manquer les enterrements. Mon manuscrit est avec des observations de M. de Barante, singulièrement idjgées et fort honnêtes.
oirait-on que je fais ici le missionnaire et que je travaille es? Ah 1 si la mienne!....
MIS avons fait une promenade aux eaux thermales, et y hroavé deux capucins et trois jésuites; je me suis approché ; noos avons parlé des sources. J'ai fait remarquer Tà-propos croix sur le monticule, et j'ai ajouté : t Die Quellen sind ein bnai der gœttlichen Gûte, wie das Kreuz '. » J'attendais une le; je n'ai pas eu même un oui. Ces gens sont d'une circonm extrême; ils savent que je suis ministre; ils se tiennent XHitonnés, d'ailleurs fort honnêtes et d'une honnêteté e.
? juillet — Nous allons ce soir chez M. 6... Je leur ai prône petite réunion de culte pour demain. Je fais tous les soirs ire avec nos voisins. Je lis un chapitre de la Bible, précédé i d'une prière improvisée. Je me sens pour cela une facilité loavelle et une bonne disposition toute particulière. Je crois estera à ces braves gens quelque chose de ces exercices,
fl sources sont un monument de la bonté de Dieu, comme la
136 GHAPITBB VI
ainsi qoe de nos entretiens et des lectures que je \&ar ai procurées.
» 30 jtullet. (Dimanche,) — Je me suis rendu à dix heures chez M. G., où, contre mon attente, j'ai trouvé Ut chamhre pleine de monde. J*ai regretté de n'avoir point préparé de méditatioiL L'homélie de Gellérier que j'ai lue, quoique bien meilleure que tout ce que j'aurais pu faire, n'a produit que l'effet d'une lecture. Je compte un peu sur l'effet des deux prières que j'ai improvisées et dans lesquelles j'ai exprimé avec abandon le sentiment de ma misère. M. et M*»* G. ont paru fort reconnaissants et m'ont accaUé d'amitiés... Si ma lecture et mes prières ont produit quelque effet, je l'ai peu mérité. J'avais à me reprocher, avant que d'y aller, un manque de support, dont le sentiment m'oppressait
» Voici le plus beau temps; un ciel sans le moindre nuage^ une pureté d'air, une beauté de lumière dont on n'a pas d'idée. L'air est élastique et semble vous porter. Je me trouve bien, malgré la fatigue de la journée.
» 3i juillet. — J'ai eu hier plus d'un plaisir. Après le bam nous voyons entrer une femme de chambre qui demande si ce n'est pas ici que demeure un professeur, et, sur notre réponse affirmative, nous remet une bouteille de vin de qualité, sans vouloir dire d'où il vient. Je l'ai su aujourd'hui; c'est d'un homme qui parait avoir pris de l'intérêt à moi et qui a été fort touché d'une de mes prières d'hier. Il faut remarquer que je ne le connaissais que sous des rapports désavantageux. C'est un homme sur le retour, connu par de vilaines aventures... Je n'ai eu aucune relation avec lui; je ne lui ai jamais parlé; je n'ai fait que prier avec lui. Il y a quelque chose de remarquable dans ce témoignage de bienveillance.
• Le soir, nos braves voisins sont venus; nous avons prié ensemble; j'étais doucement ému, ma prière s'en est ressentie; ils m'ont remercié avec un attendrissement très sensible « de tout » le bien que je leur ai fait depuis que je suis ici. » J'ai eu un vnpment de jouissance pure, à laquelle ne se mêlait rien de per*
àBlOOBS AUX BAINS. TRAVAIL INTBBIEUR 137
l; je sentate qne je n'étais qa'im instroment, mais je me ttoarais heureux de Tétre.
> Diné à la pensioii de M. 6. très agréablement. Après le dîner^ Q % lèmii une société dans son appartement pour prendre le café^ rai liéeoiiTersatîon avec mi homme qne j'avais peu remarqué et
la pbyskmomie sombre m'attirait peu. C'est le comte Ros«
le fils de celui qui a brûlé Moscou. Un rayon est venu
cette figure, qui m'a paru douce et bienveillante, quoique
Nous avons parié religion, et j'ai trouvé un homme sérieux
cl aurai, pariant de l'Evangile en chrétien. Combien de relations
j'aurais pu former à Louêche, et quel trésor de sou-
j'anrais pu en rapporter 1
> MoD oncle m'a joué un assez mauvais tour, n a parlé à je ne niiqiii de mon succès, et cela m'a attiré quelques compliments dflitf je me serais bien passé. Je n'aime pas à être en vue, ni à éamer anx autres le droit d'attendre plus que je ne puis fournir; el pois» je ne sais que répcmdre à ces compliments. Je n'aperçois pM, au reste, qu'ils nourrissent ma vanité. Le limaçon s'étale quand on lui chante : t Montre-moi tes cornes ; » pour moi, cela me fiût rentrer dans ma coquille et songer à ma petitesse.
9 2 tuùt. — Voici le quatrième jour que le soleil ne rencontre
aocon miage dans sa course; j'ai voulu jouir de ce beau temps, et
j'ai fiit ee matin ma promenade favorite dans les prés nouvel-
lemesl Hanches, où l'on erre en liberté, sans suivre aucun sentier.
le me sois assis sous un roc ombragé par quelques arbrisseaux, et
j*ai omtemplé cette ravissante scène. L'air était si calme que,
sans le mouvement de la pointe de quelques herbes, on aurait cru
que les zéphirs même avaient retenu leur haleine. Ce vent si
doux vient dltalie. n doit parler agréablement de la terre natale
à eelte foule dltaliens qui sont à Louëche. Pour moi, j'aimerais
encore mieux le vent du nord, il me parierait de Bâle et de Dieppe.
La pureté, la limpidité de l'air sont au-dessus de toute idée; je
croyais que ma vue était tout à coup devenue meilleure, car j'ai
pvfûtement démêlé, dans les hauts rochers qui dépassent la
138 CEAPITRB VI
Oemmiy ces fentes qui figurent si bien une tète de Jupiter olympien ou de philosophe grec... Voilà bien des descriptions.... Je nuis comme M. de Malstre^ aux arrêts, et comme lui je fais un Voyage autour de ma chambre ;}& décris soigneusement lei moindres détails, et, quand la matière me manque, je retombe comme lui sur moi-même, je me décris ne sachant plus que dé* «rire. Assurément, la matière est inépuisable, car qui est arriré au fond de ses propres mystères?... A propos, j'ai pris aujourdlmi, «elon les s^parences, mon dernier bain. Je suis passablement, et je compte partir après-demain. »
Vinet retourna à Baie lentement, s'arrétant à Veytaux^chei les parents de sa femme ; à Lausanne, où il jouit yiyement de la compagnie de Manuel ; à Nyon, chez son ami Leresche ; à Neuchâtely où l'attendait M. Petitpierre : partout renouant et rafiraichissaot d'anciennes et bonnes relations d'amitié. H arriva à Bâle à la fin du mois, reprit immédiatement ses fonctions et s*occcq)a presque aussitôt de mettre la dernière main à son Mémoire , dont l'impression ne tarda pas à commencer. « Ce travail, disait-fl, est comme la cruche de la veuve. »
Vinet avait retrouvé ses disciples, ses amis, ses enfants, sa sœur, sa mère; mais sa femme était absente encore, et cette absence devait se prolonger jusqu'à la fin de l'année. Des fngments de deux lettres dont on n'a pas la date précise, mais qui ont été écrites dans cet intervalle, l'une et l'autre très intimes, viennent s'ajouter d'eux-mêmes au journal de Louëche, pour le compléter ;et l'achever.
Dans la première, il semble que Vinet soit encore entouré de la foule des baigneurs; il ne s'agit cependant que du cercle de ses amis et relations à Bàle. t Fais-je bien de te parler des autres? dit-il à sa femme, après avoir laissé tomber de sa plume quelques critiques à l'adresse du prochain. C'est contre mes principes et contre ma résolution de revenir à l'habitude que tu louais autrefois en moi, celle de ne ne pas juger autrui et d'en parler le moins possible. Les circonstances ont rompu la digue; mais avec l'aide
8BKMIBS AUX BAINS. TBAYAIL INTERIEUR 1 39
Mea je la rel ^erai. Si je t'ai parlé de ces choses, c'est qa'après i éks ne tîenneiit pas une petite place dans ma vie intérieure, t je te dois compte de mes sentiments intimes et qae j'aime à spancfaer avec toi; au reste j'ai fait mon possible pour être te. Si je me laissais aller à parler d'autrui, la matière ne manaaft pas et mes lettres seraient longues du double, car je m'a- (ois que â je parle peu du prochain, je l'observe involontairett beaaooap. Je ne sais s'il en arrive de môme à tout le monde; is avee qui que ce soit que je me trouve, et quelque intérêt Sound qui me préoccupe, je me surprends à guetter mon semble, à l'épier pour ainsi dire, et quand je m'en vais, je l'ai jugé, lOQ mal, s'entend. Tattends toujours quelque révélation de son ictère, et je ne manque pas de l'obtenir sans y prendre peine, i aoUkitodes, les ruses, les naïvetés de l'amour-propre : voilà qolnTolontairement, et à mon insu même, je m'applique à Ér.^ Je me retire souvent avec deux jugements dans l'esprit : isoperficiel, convenu, pour ainsi dire, qui est pour le discours; me pins profond, plus vrai, dont j'évite de me rendre compte Bqœ la personne m'est chère, mais dont je pourrais me rendre apte, si je voulais, le plus aisément du monde. Tant il y a, vois méchanceté, que ce que j'ai le mieux vu de mes amis, ce t lem^ faiblesses. H est vrai qu'il y a des gens que je n'observe s, parce que je les conuais si bien que je crois vivre dans leur e ; je les sais par cœur d'avance ; je pense, je sens avec eux ; i d*eax m'est cher et sacré. >
.'antre firagment nous le montre, au contraire, continuant à e les intimes et religieuses méditations de Louëche; il est en s, et fat écrit en 1826, en automne.
Comme une voix du ciel qui soupire et qui pleure, ' Le lugubre aquilon auprès de ma demeure Grëmit, et fait gémir les arbustes penchés Qu'avant les jours d*hiver son souffle a desséchés ; Et le son grave et doux de la cloche sacrée Semble on consolateur dont la voix révérée
140 CHAPITRE YI
D'un cœur désespéré surmontant les transports
A ses accents de deuil mêle de doux accords.
La nuit règne, tout dort ; mon âme recueillie
Se livre k des pensers pleins de mélancolie ;
Mais je ne soufFre point, et mon cœur, plus sensible.
Goûte de ces moments la volupté paisible,
S'enivre du bonheur de se trouver enfin
Après s'être cherché si longtemps, mais en vain.
Dans le calme des sens, des passions futiles,
B>eponssant loin de lui les pensers inutiles
Tout seul avec soi-même, il ne cherche que soi,
Et de se reconnaître il se prescrit la loi.
Ah ! comment négliger ce moment de silence
Oh le ciel avec moi semble d'intelligence.
Et d'un monde frivole effaçant tous les bruits,
Me visite en secret sous le voile des nuits !
Puissé-je retenir, avant qu'elle s'envole,
Cette voix de mon Dieu, cette voix qui console I
Parle donc, voix divine ! Ah ! parle. Tout mon cœur.
Emu, tremblant, soumis, t'écoute avec ardeur.
Parle, j'écouterai, dût ma voix téméraire
Prier, dans sa frayeur, la tienne de se taire ;
Parle, dis-moi tes droits, mes crimes, mon devoir !
Parle, tu peux tout dire et je veux tout savoir.
Mais qu'en sons bien plus doux a commencé mon Maître L».
Le morceau n'est pas terminé. Je laisse à chacmi le soin de l'achever en pensée et d'en apprécier la beauté religieuse et morale. Je me borne à un détail de fait, qui trouve naturellement sa place ici, et qu'il convient, ce semble, de ne pas négliger. Tout le monde reconnaît que les vers de Yinet sont bien loin de valoir sa prose ; il n'en est pas moins vrai que le langage des vers lui était en un sens plus familier, plus nécessaire, d'un usage plus intime que celui de la prose. Non-seulement il a commencé par la poésie, ce qui n'a rien que de naturel et d'ordinaire; mais ceux qui l'ont le mieux connu, sa femme, les membres de sa famille, sont tous
SÉIOCBS AUX BAINS. TRAVAIL INTÉRIEUR lil
rd là-dessus, que, dans sa pleine maturité et jusqu'à la fin Yie, la poésie fot pour lui un besoin véritable et un besmn Dt plus grand qu*il était plus ému. Chacun de ses cantiques L à une émotion de consciaic^, et c'est dans des morceaux te celai que nous venons de citer qu'il faut chercher ce f a dans sa pensée de plus à lui, de plus profond. D'où que ce qu'on appelle le talent n'y grandisse pas en pron de rintimité ? Ceci est une question psychologique. Nous nalons sans essayer de la résoudre.
nésie nous ramène à la littérature. En retrouvant ses cours, biers, ses livres, ses élèves, Vinet ne put s'empêcher de 'à la carrière qui s'ouvrait devant lui, et aux obstacles qui s côtés venaient embarrasser son chemin. En môme temps entait ses convictions s'affermir, il éprouvait le besoin d'une é plus libre, et peut-être dut-il l'éprouver d'autant plus ent après un long repos donné aux méditations d'une âme s sur elle-même.
'ai pensé ces jours-ci, écrit-il à sa femme le 6 novembre 1826, i fà me portais mieux, si j'avais moins de leçons et moins 1rs, je trouverais bien de l'agrément dans les fonctions de lace. Tout ce que je fais au psdagogium, par exemple, a moi un grand attrait, et si je pouvais me livrer à mon aise à tndes fkvorites, j'y aurais de grandes jouissances. Mais je ^ment tiraillé de tous les côtés et les circonstances ont jeté ion chemin tant d'épines que je ne puis m'occuper de ces s que d'une manière fugitive, et depuis longtemps je n'ai lût de sérieux dans ce genre. Quand je jette les yeux sur :es cahiers que j'écrivais auprès de toi dans les premiers I de notre mariage, et qui me faisaient si doucement pror mes veilles; quand je remarque au milieu de la grande me de ces essais la sève qui les anime, le bon cœur avec I je les ai écrits, j'éprouve un sentiment de tristesse plus iid que tu ne le penses peut-être. J'ai trop embarrassé ma t affligé mon cœur de pensées qui n'auraient pas troublé un
142 GHAnTRB YI
caractère plus ferme: les choses extérieures in*ont trop afféeté^^ pour tout dire j*al été trop homme de famille, trop de la maison* Ma vie d'homme de lettres devait me mettre au-dessus de hksï des choses et m'empècher même de les voir. Si je retroaviis quelque chose de cette anciemie vie intellectuelle, je réussirais dans ma carrière; car, dans la mesure de ma faible cs^psicUA, mes idées se sont pourtant étendues, et j'ai appris à donner pour support à mes idées littéraires ces grands principes, ces vues sérieuses qui ennoblissent toutes les sciences. Je crois qu'il me faudrait vivre beaucoup dans mon cabinet, peu dans le parloir, et m'assurer une sorte d'indépendance que j'ai perdue, ne pas apercevoir qui vient, qui s'en va, qui reste. Il n'y a qu'une chose: je ne puis pas délaisser maman ; j'aime à l'avoir près de moi, à m'interrompre de temps en temps pour lui dire un mot; mais elle est le centre autour duquel se groupe tout ce qui vient chez nous. »
Ce serait mal comprendre ces plaintes que de se figurer Yinet chargé de soins domestiques et entrant dans des détails de ménage. Mais son temps était gaspillé par des demandes de conseils ou de services, et des visites souvent importunes. Se sentant dispos et en veine de travail, il aurait voulu s'assurer plus de liberté. D'ailleurs, il n'était pas guéri, loin de là. A un soulagement momentané succédèrent de nouvelles atteintes de son mal, aggravées par des applications répétées de sangsues. « Je n'ai pas encore pris le dessus, écrivait-il le 8 octobre; mais s'il plaît à Dieu, je le prendrai. Je ne sais trop ce que j'ai rapporté de Louéche, sinon un fond de bonne humeur qui n'est point encore épuisée*
Au moment où Yinet écrivait ces dernières lignes, sa femme était à Paris, auprès de l'amie dont nous avons parlé et dont la santé ne s'améliorait guère. Enfin l'œuvre de dévouement ftit achevée, et il put écrire à M. Leresche: « Tu apprendras avec
' Lettre k M. Leresche.
8ÉI0UBS AUX BAINS. TRATAIL INTSRIEfIR 149
fliUt, cber ami, que ma bonne femme est enfin de retour^^ SIX mois et deux jours d'absence ; ne va pas rire de ces jours, et sadie-moi gré seulement de te faire grâce des^ car j'ai tout compté K »
• Lettre dn 90 décembre 1826,
DisoussionB sur la liberté de oonsoienoe. — Travaux littéraires. — Mort de M">« Vinet, la mère. — Frooàk
Le mémoire de Vinet sm* la liberté des cultes parai à Paris^ librairie Servier, vers la fin de Tannée 1826. M. Stapfer ayail trouvé sans trop de peine un éditeur assez hardi pour risqua modestement une première édition. Un livre couronné par la Société de la morale chrétienne, loué par M. Guizot, patronné par MM. de Broglie, de Baranle, de Kératry, etc., devait pouvoir se vendre à sept cent cinquante exemplaires. L'impression ccmimencée, on alla jusqu'à mille. Ce n'^st pas le tout que d'imprimer un livre, il faut encore le lancer, ce qui n'est pas une petite afiCsûre dans une ville telle que Paris. M. Stapfer se donna toutes les peines du monde; mais ce qu'on appelle la presse de Paris ne :Sortit guère de son indifférence. Malgré deux articles du Okbe^ tout à fait bienveillants, le seul public réellement atteint, en France, fut celui qui avait le moins besoin de l'être, le puMie très restreint, mais très choisi, que représentaient les juges du concours: l'élite de la société protestante et un groupe aristocratique de catholiques libéraux. U en fut autrement dans la Suisse
DISCUSSIONS. PROGÂS MONNABD ET TINET 145
française et pardealièrement dans le canton de Vaud. L*autear y éuîi eonnn, son succès flattait l'amonr-propre national, et le sujet louchait à des questions brûlantes, tous les jours agitées. La sen* sitkMi y fût grande. C'était un écrivain qui se révélait, un chrétien et un penseur. L'auteur reçut de ses concitoyens nombre de lettres de félicitations. On s'arrachait le volume, et les articles louaDgears, des articles « accablants de bonté, » comme les appe- Uil Yîoet, paraissaient dans la plupart des journaux religieux et Béne dttis les journaux politiques.
L^Mlmiration, cependant, n'était point aveugle, ni l'approbation nanime. « Votre ouvrage qu'on lit beaucoup, écrit M. Monnard, •père dans les tètes qui s^partiennent à l'ancien régime de la posée des effets curieux à observer. L'un rend hommage à la véffîté de vos principes, mais il nie l'opportunité de leur applicatkm; on autre pense -que votre vérité convient à de certains pays, maïs pas aa nôtre ; un trcHsième qui n'a encore lu que la partie de votre ouvrage dans laquelle vous posez les fondements de ^olie doctrine, enchanté de vos idées fortes et lumineuses, se ré|oidl d'en venir à la partie où vous traiterez des exceptions \ »
M. Monnard se proposait de rendre compte lui-même de l'onyngB de Vlnet dans le Nouvelliste vaudois, dont il étajt le lédaelear; il y tenait non-seulement pour l'auteur, mais pour l'œuvre. Surtout il tenait à ce qu'un journal vaudois fût le premier à prodamer un succès < auquel, disait-il, notre canton aime à s'asttcier. > Son ardeur dut se modérer. Au-dessus du rédacteur^ il y avait un comité, dont quelques membres s'effrayaient, pour la popularité du journal, des francs articles de M. Monnard dans les questions qui touchaient à la religion. N'avait-il pas, peu de temps auparavant, loué un recueil de sermons très suspects de nédiodisme *. On lui fit clairement entendre qu'on désirait son silmce, et l'examen du Mémoire de Vinet fut confié à un très
' Sans date.
* De M. Ch. Scholl.
ALEX. VUŒT 10
1A6 CHAPITRE Vn
jeune homme, M. Guillamne de Félice, le fiitor professeur de Montauban. M. de Félice était fort bien préparé pour traiter kt question, ayant songé lui-môme à envoyer un mémoire au concours. Ses articles, très bienveillants, furent à la fois d'un ami et d'un adversaire. A côté de plusieurs objections de détail, il en fit une qui ne manquait pas de portée et qui frappa Yinet, quoiqu'elle fût loin d'être nettement formulée. Selon lui, la questicm était mal posée; avant de prêcher la liberté des cultes, il Mait prêcher la tolérance. Les réformes légales ne sont rien ^ elles ne reposent pas sur des forces morales. Toute garantie de la liberté des cultes par la loi sera nulle et sans efficacité pratique, aussi longtemps que l'esprit de tolérance n'aura pas pénétré dans les populations; quand les hommes auront appris la tolérance, il 5 aura à peine besoin de consacrer par une loi la liberté des cottes^ elle existera de fait. A cette objection s'en ajoutait une antre, plus grave encore et moins exprimée qu'entrevue. Qu'est-ce que la tolérance elle-même à l'état d'idée et de pure doctrine? La tolé» rance est une vertu et une vertu chrétienne; son nom véritable est charité. Donc le triomphe de la tolérance suppose celui de la charité, et tout se résout, en dernière analyse, à prêcher l'Evangile. Quand il aura conquis le monde, il établira la tolérance; jusque-là, il faut qu'il accepte la lutte avec toutes ses conséquences possibles, y compris la persécution.
Un ami de Vinet, M. L. Bumier, répondit. M. de Félice insista, et Vinet crut devoir à la gravité des questions soulevées d'entrer lui-même en lice. Il le fit par un écrit intitulé Lettre à un cmi S brochure d'une cinquantaine de pages, datée du 27 juillet 1827.
n y avait deux choses à répondre à M. de Félice. D'abord qoe l'auteur du Mémoire couronné n'avait point manqué de prêcha
* La Lettre à un ami a été réimprimée par les éditenrs de Yinet dans le volume intitulé la Liberté des ctUtes, Paris 1852. — L'ami en question est M. L. Bumier.