‹ Alexandre VinetChapitre 17 sur 41 · DISCUSSIONS. PROCÈS MONNÂRD ET VINET · texte numérisé non relu

DISCUSSIONS. PROCÈS MONNÂRD ET VINET

nil qall sent adopté par nos établissements d^instruction publique de Bâle. le me Uvrerais avec plus de plaisir à des travaux d'un fBnre diflérent, mais celui-ci est presque un devoir pour moi \ »

Vinet eH>érait ûgûc que sa chrestomathie pourrait paraître CBeoredins le courant de Tannée 1828; il comptait sans la mabdîe. Sa santé était Tobstacle étemel, obstacle et aiguillon en temps, car il semble parfois qu^il travaillât pour se disde la douleur et des préoccupations attristantes. H avait été Irti souffrant pendant la plus grande partie de Tannée 1827, dans le temps de ses discussions avec M. de Félice. Duséjour d'été au canton de Vaud, il avait dû se priver de la deoeeur de voir ses amis, et se réfugier dans la solitude de fesianx.

b 18S8, il fallut une nouvelle cure aux bains de Louëche. Il s'y Rodtty accompagné de sa sœur, malade aussi, et de son fils AqgBste, atteint d*une surdité contre laquelle tous les remèdes iraient éeboaé et qui devait, en s*aggravant, se compliquer d'autres jflftrmft^ n était à Louéche en août, soignant sa sœur, soignant Us et essayant de se soigner lui-même. On a peu de détails ee séjour, que sa correspondance, ou plutôt ce qu'on en a rseoeOli, laisserait presque entièrement ignorer sans une lettre à M. le comte de Sellon, dont Vinet suivait avec un vif intérêt les efliHis en faveur de Tabolition de la peine de mort '.

Un deuil amer, toujours présent à son cœur, ne contribua pas à loi embellir les jours passés à Louëche. Peu de semaines avant soD départ, il avait perdu sa mère, à la suite d'une longue et douknrease maladie. « Tai perdu ma mère, le 17 juin dernier, écritîl à M . Forel. C'est la chair et le sang qui disent: Toi perdu; reqNit devrait parler autrement. On n'a pas perdu ce qu'on a déposé entre des mains sûres et bienveillantes. Ma mère a été re-

' Lettre du 2f) février 1828.

' n 8*7 associa même activement, soit en rendant compte des poblieations de M. le comte de Sellon, soit en lui communiquant le résultat de ses propres réflexions.

cueillie dans le repos du Diea qu'elle aimait, et qui, ayant jugé qu'elle avait été assez purifiée au feu de soixante ans d'épreuves, a mis un terme aux fatigues de ce dur pèlerinage. Mais notre cœur se laisse absorber par un seul et amer sentiment, celui de nos privations momentanées, et quand les yeux de la chair ne rencontrent plus auprès d'eux l'être chéri dont la vue était un besoin et un bonheur, l'œil de la foi a peine à s'élever vers ces demeures bienheureuses où nous retrouverons en Jésus tout ce que nous avons perdu. Aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, nous retrouvons les soins et la tendresse désintéressée de notre mère bien-aimée, son dévouement tranquille et modeste» son abnégation continuelle^ tant de vertus que le monde n'a point vues, mais qui ont fait le bonheur de son mari et de ses enfants. Aussi dans cette afQuence de souvenirs que leur douceur môme rend douloureux, aucune consolation ne nous aurait sofQ» excepté celle qu'il a plu à Dieu môme de nous administrer. Pendant les sept semaines de cruelles douleurs qui ont précédé la mort de notre mère, il nous a rendus témoins des merveilles de sa grâce, il nous a fait voir le calme croissant avec la soufifrance, la résignation toujours plus entière , et les sentûnents dont un cœur humain est capable résumés et comme absorbés dans l'amour, n a daigné permettre que notre mère conservât jusqu'à la fin toutes ses facultés, pour recueillir et goûter toutas les grâces de l'esprit divin. Jusqu'à son dernier soupir elle a pu entendre la parole de Jésus, se réjouir du pardon qui est en lui, se joindre à nos prières, nous faire jouir du tableau de sa foi et de son espérance, et nous donner des témoignages de sa tendresse maternelle. Pardonnez, mon cher monsieur, je ne voulais écrire que quelques mots et je me laisse entraîner à ce doux souvenir. Que Dieu vous garde précieusement, vous et les vôtres, et quand il jugera prudent de vous éprouver, qu'il vous console puissamment en son fils. »

En rentrant à Bâle après le séjour de Loucche, le vide lui parut plus grand encore.

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t 0 Tsnl mieux, écrit-il à M. Leresche, te laisser deyiner qae te décrire lont ce que la mort de notre bien-aimée mère a apporté de dangement dans notre manière de penser et d*ètre. Ce n*est pK qa'âQ milieu de beaucoup d'occupations on n'oublie fréquemdeoil; la douleur s'assoupit, l'âme se distrait; elle est si rien n'avait passé sur elle; mais dans le recueillement 4e la soUtQde et du loisir les images effacées se ravivent, on se aa lendemain du jour douloureux; on a devant soi les de cette mère dévouée, si humble, si patiente, qui, pendant rie entière, a Eût son lot de supporter et de céder, qui^ à reumple de son Sauveur, est venue dans le monde pour servir et ■on pour être servie, qui n'a jamais rien prétendu, rien exigé, qat la plus petite marque d'attention pénétrait de reconnaissance, Ibk si compatissante, si facile à attendrir, si prête à faire des au malheur et au besoin, cœur si simple qu'elle a cru eflort, espéré sans jamais dQuter, enfin qui a été < douce la mort comme elle l'était envers tout le monde, > et dont les derniers moments ont été le plus précieux souvenir qu'elle nous ait légué. Mais un souvenir amer, c'est de ne l'avoir pas rendu heureuse comme nous l'aurions dû; la douleur de sa perte sortirait, s'il est possible, de mon cœur, que ce souvenir l'oppresserait sans cesse. Voilà les deux auteurs de nos jours dans le repos étemel. Ma (iaiblesse s'appuyait sur eux; j'étais né, ee semble, pour être fils et fils obéissant toute ma vie; avec eux eelte vie si redoutable à mon inexpérience ne m'efiârayait pas; f avais toiqours leurs conseils pour m'éclairer, leur approbation pour me tranquilliser : me voilà dans une position bien différente. Je ne pois plus remonter plus haut que moi; je suis dans ma famille la première et la dernière instance. Hélas 1 ce rôle ne me eaorient pas. Je te fais confident de toute ma faiblesse, je ne ravonerais pas à d'autres sans rougir '. >

Dans la même lettre Vinet annonçait à son ami une dlminu-

' Du 29 septembre 1828.

iion sensible de ses occupations officielles. 11 ayait pu se décharger de quelques-unes de ses leçons, les plus élémentaires, «I il espérait; si du moins la maladie lui laissait quelque relâche, avoir plus de temps pour étudier et conduire à bien les travaux qu'il avait entrepris; mais il jouissait à peine depuis quelques mois de cet allégement, qu'il fut entraîné daas une polémique qui devait pour un temps absorber tous ses loisirs.

Yinet continuait à suivre d'un œil inquiet et attentif ce qui se passait dans le canton de Vaud, et à collaborer activement au journal rédigé par M. Monnard, le Nouvelliste vaiudois. Le» articles qu'il y insérait roulaient sur des si^ets variés ; mais la liberté de conscience était toujours la première de ses préoccii' pations. La fameuse loi du 20 mai 1824 tombait en désuétude. Quelques-uns des magistrats qui avaient le plus contribué à la faire adopter en reconnaissaient ouvertement l'impuissance; les tribunaux répugnaient à l'appliquer, et la population, lassée d'excitations stériles, s'était calmée peu à peu. Dans les principales villes du canton , à Lausanne entre autres, sous l'oeil de l'autorité, les réunions religieuses avaient lieu publiquement ; dans les campagnes on y mettait plus de prudence; mais il était bien rare qu'un conventicule devint une occasion de troubles. Cependant la loi subsistait à l'état de menace, et, chose plod grave, elle pouvait d'un jour à l'autre devenir une arme politique entre les mains des partis. Le danger était d'autant plus grand que des questions politiques brûlantes s'agitaient alors. Il ne s'agissait de rien moins que d'une révision totale de la constitution. Celle de 1815 avait été en quelque sorte imposée ; on s'y était résigné plutôt qu'on ne l'avait acceptée. Elle était fortement entachée de l'esprit de réaction antidémocratique qui avait prévalu partout en Europe à l'époque de la restauration. Rien de plus ingénieux, rien de plus compliqué que le système imagmé pour la nomination du Grand Conseil, la première autorité du pays. Sur les 180 membres dont il se composait, 63 seulement étaient nommés directement par les électeurs; 63 autres étaient choisis

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par le Grand Conseil loi-même, 8ur une liste de plus de 200 candidats établie par Toie d'élection; 5i enfin étaient à la nomioaticm d*mie commission, dite Commission électorale, laquelle réonissaît dans son sein les principales autorités de Fétat. Les condjlkos de csqpacité électorale et d'éligibilité n'avaient pas été moins soigneusement calculées; le cens était élevé; la durée des fonctions considérable : douze ans pour le Conseil d'état, autant pour le Tribunal d'appel, autant pour la moindre municipalité. Celle machine compliquée, d'aristocratique apparence, était rdRiYre des magistrats patriotes qui avaient le plus énergiquemeot travaillé à maintenir et à sauvegarder l'indépendance du canloD; ils l'avaient élaborée, par prudence, dans un moment où il eût été insensé de ne pas céder dans une certaine mesure aux eijgimccs de la réaction européenne; mais elle n'avait pas tardé à diviser le pays en deux grands partis, dont l'un, ayant son point d'appui dans la campagne et se sentant en majorité, trou* Tait excellente une constitution qui devenait entre ses mains un imtmm^^nt de pouvoir, tandis que l'autre, dit parti libéral, se fatigoait à demander des réformes et des progrès.

An moment où nous a conduits la suite de ce récit, en 1829, le parti de l'opposition, (iavorisé par les fautes de ses adversaires, laisait de rapides progrès, n avait pour organe principal le SouveBâte vaudois; celui du gouvernement était représenté dans la presse par la Gazette de Lausanne, Le premier comptait on lÎMrt noyau d'bommes vraiment libéraux, à la tête desquels se trouvait le professeur Monnard; d'autres s'y ralliaient dans des vues moins désintéressées, et les babiles du parti, songeant plus au succès qu'au principe, ménageaient soigneusement» en vue d'une coalition, les mécontents de toutes les calégories. De là les tiraillements qui eurent lieu plus d'une fois entre le principal rédacteur du NouvétUste vaudois et le comité qui dirigeait la marche générale du journal. Le parti gouvernemental avait à sa tête un homme émlnent, un de ceux doot le nom est resté le plus populaire dans le canton de Vaud,

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le landammaa Muret, l'un des vétérans de Findépendance vaudoise. Patriote éproavé, diplomate d'une incomparable habileté^ homme d'esprit s'il en fut jamais, Muret avait représenté le canton de Vaud, de 1803 à 1815, dans les circonstances les plus difficiles, tant à la diète fédérale qu'auprès des puissances étrangères ; il avait été mêlé à toutes les négociations délicates de cette époque on^ geuse. Peut-être l'expérience lui avait-elle moins appris à se confier dans la liberté qu'à se défier des Intrigues des partis et des ambitions de l'étranger. Aussi ne voyait-il de salut pour le canton de Vaud, cet adolescent dont l'enfance avait couru tant de hasards, que dans la fermeté du gouvernement et l'union da peuple rallié tout entier autour de ses institutions. Ce principe fit d'un citoyen excellent un magistrat intolérant. La loi du âO mai 1824 est en partie son œuvre. Il avait trop d'intelligence,

trop d'élévation naturelle pour partager les préventions et les

haines populaires; mais il voyait dans l'esprit de secte un danger politique. Saper l'église nationale, c'était affaiblir l'unité nationale. Un peuple divisé ne saurait être un peuple fort, et les dissensions rebgieuses ne pouvaient, selon lui, que préparer la ruine de l'état. Nul doute qu'il n'y eût dans le parti gouvernemental un grand nombre d'hommes dont la politique peu libérale tenait, comme celle du landamman Muret, à un principe élevé; mais autour d'eux s'agitaient en foule les petits intérêts et les passions de bas étage.

La lutte venant à s'envenimer, on ne pouvait manquer de saisir la première occasion d'attirer les chefs du parti libéral sur un terrain dangereux, celui de la liberté religieuse, et d'exploiter contre eux l'mtolérance populaire. L'occasion ne tarda pas. En janvier 1829, un évangéliste dissident parcourait le canton de Vaud; il s'arrêta à Payerne et y présida une réunion, qui toi dissoute par un attroupement. L'évangéliste fut arrêté, puis mis en liberté sous caution ; mais au moment où il quittait U ville, la populace s'attroupa de nouveau et le couvrit de huées et de boue. La presse s'émut de cet événement. Le landamman

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loret intarvint dans la discussion, qui roula Inentôt non-seolemm sur rinddent de Payerae, mais sur la dissidence en général et sur la liberté religieuse. < Ils se disent chrétiens, s'écriait-il dans un article de la Gazette S ne le sommes-nous pas ? Pourquoi donc cet esprit inquiet, qui porte au changement ? Valait-il la peine d'une église nouvelle pour y publier les mêmes vérités ? Voyez DOS temples, voyez ces monuments augustes de notre piété. Ds ont vn passer les siècles et s'éteindre les races ; ils ont vu les gteéntions adorer le Christ avant vous.

> Avant vous, nos pères ont reçu la sainte eau du baptême ; afittt VDQS, ils vécurent honnêtes, ils moururent chrétiens. Qu'on se garde des révolutions religieuses f Souvent elles préparent la eonqoéte des peuples que deux croyances avaient divisés.

• Qu'on se garde des convulsions civiles f Un peuple heurté et pris an rebours s'indigne et s'inquiète aisément II commence par la boue, il finit quelquefois par du sang. >

Le Nouvelliste releva vivement ces dernières paroles, qui ressemblaient à une menace. La Gazette riposta par un article de son Tédactenr, M. Miéville. Les violences populaires lui paraissaient répréhensibles, sans doute ; mais ceux qui les avaient pro- ▼oqoées ne l'étaient guère moins à ses yeux. « Voyez, disait-il, œs quatre à cinq individus qui, sans vocation, sans titre légitime, se constituent en pouvoir ecclésiastique au cœur de ce canton, érigent un sacerdoce, créent des églises nouvelles, délèguent des pouvoirs, nomment des missionnaires et des prédicateurs, les chargent d'aller annoncer l'Evangile, les arment contre une église qu'ils disent adversaire ' et osent publiquement appeler le schisme et la désunion ! >

• Numéro du 27 février.

• L'ëvangéliste arrêté h Payeme, nommé Lenoir, était porteur d*ime lettre d*introduction auprès des églises dissidentes. On y lisait entre autres : « Priez que Celui qui conduit toutes choses lui donne de n'être épouvanté en rien par les adversaires, »

156 CHAPITRE 7n

C'était porter la discussion sur le terrain favori de Vinet, qaï répondit aussitôt par une lettre destinée au Notweïïiste, maû dont le comité du journal refusa Tinsertion. Vinet chargea M. Monnard de la publier, sous forme de brochure. Elle parut, sans nom d'auteur, sous le titre d'ObservcLtions sur Varticle «*r les sectaires inséré dans la Gazette de Lausanne du 13 mon 1829 \ Elle fit grand bruit et l'édition tout entière, mille exemplaires, fût écoulée en quelques jours. Jamais Vinet n'ayait été plus hardi, jamais plus éloquent. H poussait l'audace jusqu'à appeler impie cette unité si chère à son adversaire.

c La société doit veiller à l'unité du culte, » avait dit la Oth zette, < C'est lui imposer une rude tâche, répond Vinet L'histdre en fait foi, l'étude de nous-mêmes suffirait à nous l'apprendre, le bon sens le déclare. Quoi t toutes ces imaginations, toutes ces âmes, tous ces êtres moraux et volontaires, vous voulez que la société les amène à la même religion; vous voulez qu'à moins d'adopter votre culte ils restent sans culte t Quelles forces nouvelles a donc reçues la société? Voilà quinze siècles que les princes les plus puissants et les plus habiles échouent dans cette entreprise; et vous avez le courage de la conseiller! Vous qui reprochez à quelques zélateurs d'attiser les discordes et de préparer les révolutions, mesurez, si vous le pouvez, les maux qu'a versés sur le monde ce système fatal d'unité que vous venez défendre; et, après cela, vantez-nous encore cette unité impie 1

» Impie est le mot; car si c'est une impiété de nier Dieu, n'en est-ce pas une aussi grande de nier la conscience», qui est sa volx^ son organe, son représentant dans nos âmes ? Nier la conscience, n'est-ce pas le nier lui-môme ? Car s'il n'y a pas de conscience, il n'y a pas de distmction entre le bien et le mal ; et s'il n'y en a point, qu'est-ce que Dieu? Or, vous niez la conscience lorsque

• Cette brochure a été réimprimée par les éditeurs de Vinet dans le volume déjà cité, Liberté des cuUes,

MSCDSSIQNS. FBOGàS MONNABD ET VINBT 157

uns fiâtes dei gui si^iposent qu'elle n'existe pas^ oq qui exi- 1^ qu'elle ne luurle pas... ' »

Ube ibis ea verve, Vin^ ne s'arrôte pas. L'article de la Qazette danindaît' comment il faut app^er le citoyen qui brave la loi. t Yemlki chercher le mot, » disait-il. — « Eh 1 il n'y a pas tant i ehercber, répond Vinet Le mot, c'est séditieux, factieux, re- Mfe, sanfà établir la synonymie. Oui, rebelle pour celui qui a fùlla kû, rebelle aux yeux de la loi. Mais prenez garde, les lois eBMHDéffles sont quelquefois rebelles ; rebelles à la loi étemelle éa juste, à la loi suprême de Dieu. Placé entre ces deiax bis, tel eiloyen peut se souvenir qu'il est homme, qu'il est croyant. Et lion, dans U nécessité de choisir entre ses semblables et son MaËre, entre les hommes et Dieu, il se décide pour celui par qui les rois r^ignent, par qui les législateurs font des lois, par qui les ■agistrats exercent la justice. Inscrit ici-bas sur les listes de prosaîpdon, il s'attend que son nom sera gravé là-haut dans le Uvre éb vie. Q veut bien être citoyen rebelle dans la société des honmeSy pour être citoyen loyal et fidèle dai^ la société des élus. Qu'esljl réellement? Le grand jour révélera tout; mais la conideDoedu genre humain a quelquefois devancé l'arrêt du grand juv. fit ce père qui, dans des troubles civils, fut accusé de n'avoir pas révélé l'asile de son fils proscrit, put, aux applaudissements du gewe humain, répondre à ceux qui lui alléguaient la loi : « J'ai

• obéi aune loi supérieure à toutes les vôtres, à la loi de la na-

• tore! »

• Certes, ce n'est pas nous qui contesterons aux lois le droit d'être respectées. Mais une distinction naturelle se présente. Une loi injuste doit être respectée par moi, qumque injuste, lorsqu'elle ne blesse que mon mtérêt; et mes concitoyens, également lésés, lui doivent le même respect. Mais une loi immorale, une loi irréligieose, une loi qui m'oblige de faire ce que ma conscience et la loi de Dieu condamnent, si l'on ne peut la faire révoquer, il faut

• LOferté des cuUes, pag. 361 et 362.

158 CHAPITRE yn

la braver. Ce principe, loin d'être subversif, est le principe de vie des sociétés. C'est la lutte da bien contre le mal. Supprimez cette lutte ; qu'es^ce qui retiendra l'humanité sur cette pente du vice et de la misère où tant de causes réunies la poussent à l'envi? C'est de révolte en révolte, si l'on veut employer ce mot, que les sociétés se perfectionnent, que la civilisation s'établit, que la justice règne, que la vérité fleurit *. »

Vinet terminait en reprenant les paroles de son adversaire:

« Voyez ces quatre à cinq individus » — t Voyez, s'écriaitHS,

ces douze pécheurs, qui, sans, vocation (humaine), sans titre légitime (aux yeux de la chair), se constituent en pouvoir ecdésiastir que, érigent un sacerdoce, nomment des missionnaires et des prédicateurs..... Ces douze pécheurs étaient les apôtres.

> Voyez ces quelques hommes qui, au XVI« siècle, sans vocar tion, sans titre, se constituent en pouvoir ecclésiastique, érigeitf un sacerdoce C'étaient nos glorieux réformateurs.

» Voyez dans tous les temps ces illustres champions de la tah mière, qui, envoyés par eux-mêmes, sans aucun titre que celui qu'ils s'attribuaient, sont venus ériger parmi les hommes le sar cerdoce de la vérité. Comment les ont appelés leurs contemporains ? Comme Rome païenne avait appelé les apôtres, comme Bome papiste appela les réformateurs, comme vous-mêmes appelez ces importuns sectaires. Ce que vous dites d'eux^ on le disait de Paul et de Céphas, on le dit plus tard de Calvin et de Luther, on le dit de Ramus et de Descartes. Esprits turbulents, ambitieux, schismatiques, tels sont les noms qu'ils se sont légués, tels sont les titres que vous donnez à quelques-uns de vos concitoyens. Convenez que la ressemblance à cet égard est parfaite ; convenez que Paul, Céphas, Luther et les autres ne paraissaient pas moms excentrir quesque vos sectaires; convenez que leurs contemporains n'étaient pas moins sûrs de leur fait, en les blâmant, que vous en blâmant ces sectaires. En tout temps aussi, sous ce même titre

* Ouvrage cit^ pag. 368 et 364.

DISCUSSIONS. PBOGàS MONKABD ET YINET 159

de ehampkms de la vérité^ des insensés on des imposteurs se sont ékrés» om prodoit la même impression que les nobles héros dont flf parodiaient le zèle, ont encouru le même décri. Même sort les aoQofoDdiis, pour quelques jours, avec ces nobles témoins de la tnmière. Mais, enfin le temps a prononcé. Laissez prononcer le teinps '. >

0 y avait dans cet écrit plus de conviction et de généreux en* tninement que de prudence politique, j*entends de cette prudence qak ménage les hommes et tourne les obstacles. Le landamman Itoet était trop un homme de gouvernement pour laisser passer mie théorie aussi hardiment individualiste; il était à craindre d*aflleiirs, sous la forme où elle se présentait, que le peiq)le vaudois, qui n'a jamais brillé par un excès de spontanéité, ne fût, en gnuide majorité, de Tavis de son landamman. La Gazette profita immédiatement de ces avantages. Elle isola dix phrases de Yinet^ les plus hardies, sans oublier, cela va sans dire, la fameuse phnise sur les sociétés qui se perfectionnent de révolte enrévolte« les présenta comme le résumé fidèle de la brochure, et les accompagna de quelques observations, qui se terminaient par une mauee : c C'est aux dépositaires des intérêts publics à examiner s'ib doivent tolérer ou réprimer une telle doctrine, la consacrer par leur ûlence ou Tétouffer avant qu'elle ait débordé nos institU' tioBS et nos mœurs '. »

La réponse ne se fit pas attendre; elle était datée de Bâle^ 1« avril 4829, et signée «. Vinait faisait sentir tout ce qu'avait d'artkitraire la tactique de la Gazette; il rétablissait le sens des phrases incriminées et profitait de plus d'une occasion pour reprendre l'offensive avec plus de vigueur que jamais. La Gazette

* Ouvrage cité, pag. 366 et 367.

* Numéro du 27 mars.

* NcuvdUs observations sur un nouvel article de la Gazette de Lau" 9a$me, du 27 mars 1829, sur les sectaires, x>ar A. Vinet, Lausanne 1829. Cette brochure a été réimprimée dans le même volume que la précédente.

avait eu Timpradence de ranger parmi les hérésies de Vlnet cette assertion que tout citoyen doit braver une loi qui l'oblige à' faire ce que condamnent sa conscience et la loi de Dieu. « Condamner ma thèse, répond Yinet, c'est admettre la thèse contraire. Ooùdamner cette proposition: Qu*tl vaut mieux obéir à Dieu qu'oMB hommes, c'est admettre celle-ci: Qu^ilvaut mieux obéir auœ ?iommes qu'à Dieu. C'est dire que toute la morale consiste à obéir au gouvernement. C'est dire que chaque gouvernement, à son entrée dans le pouvoir, vote une morale de sa foçon, comme on vola la liste civile au commencement d'un règne. C'est dire : H n'y a point de morale, point de devoirs; et puisqu'il faut obéir aux h(Hih mes plutôt qu'à Dieu , il n'y a point de Dieu. C'est, en voulant défendre la religion de l'état, fouler aux pieds toute religion. Yoib insinuez, Monsieur, à la fin de votre article, que les déposUairet des intérêts publics ne doivent point tolérer mes doctrines. Prenez plutôt garde à vous. Car si notre gouvernement ne voyait pas, ainsi que moi, une inadvertance dans cette profession indirecte de matérialisme, je ne doute pas qu'il ne déférât à la vindicte des lois le défenseur d'aussi funestes principes. Pour moi, dans le cas môme où vous auriez prononcé avec réflexion ce dogme détestar ble, je ne provoquerais point contre vous la rigueur des lois. D*nn côté, j'accorde aux opinions une latitude très étendue; de l'autre» j'ai la confiance que ceux de nos concitoyens qui n'auront pas souri à votre inadvertance, auront eu horreur du sens que présentent vos paroles \ »

Il ne s'élevait pas avec moins d'énergie contre l'idée que la souveraineté de la conscience ouvrait la porte à toutes les fimtair sies du sens individuel; il demandait seulement qu'on lui donntt des hommes qui eussent de la conscience, et il promettait d'en (isure un peuple où il y aurait de l'unité et de la subordination; puis, s'attaquant directement à la théojrie de son adversaire, il exposait en quelques pages lumineuses les principes généraux sur lesquels

* Ouvrage cité, pag. 370.

DISCUSSIONS. PROCÈS MONNARD ET YINET i6i

reposent les sociétés humaines et Tordre public, par quoi il n'entendait point une tranquillité extérieure, obtenue par le sacrifice des drnts d*ane minorité aux passions de la majorité, mais une psîx véritable, fondée sur le respect de droits mutuels.

Cependant les menaces de la Gazette avaient déjà produit leur effet Le Conseil d'état avait chargé les juges de paix du canton d'informer pour découvrir l'auteur, l'éditeur et l'imprimeur de la première brochure de Yinet. Le juge de paix de Lausanne n'avait pas en de peine à apprendre que M. Monnard avait prêté son concours à l'impression de l'opuscule incriminé. Tout le monde en était informé à Lausanne, et c'était justement à lui qu'en voulait le goovemement, dans l'espoir de le déconsidérer aux yeux du public, de l'atteindre dans sa popularité et de se débarrasser ainsi d'un adversaire dangereux. Mais, avant de s'engager, le gouvernement fit faire une enquête à Bâle, par l'intermédiaire du Petit Conseil de cette ville. Vinet eut un moment d'anxiété cruelle. € Voas croyez donc qu'ils dorment? écrivait -il à son ami, le 11 avril. Ah I j'en ai des nouvelles plus sûres. Es préparent des rets poor vous envelopper. S'ils sont restés quelque temps immotiUes, c'est qu'ils attendaient le résultat d'une enquête qu'ils font faire îd. Je dois être entendu lundi sur des questions dressées à Laosanne.Toutes sont dirigées sur vous, à l'exception d'une seule '... Oh! à présent ne me dites pas de ne pas me tourmenter; j'ai supporté passablement bien la perspective de tout ce qui pouvait m'attendre , mais ceci m'accable. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé une angoisse pareille à celle qui me serre le cœur dans ce cmel moment. Vous voyez bien que ma déclaration d'auteur et d'éditeur ne servira de rien : ils ont movcn do vous tenir autrement, et leur but de vous donner un bon coup de massue avant la session ' sera atteint... Ce que j'éprouve dans ce moment ne

* Le Petit Conseil de Bâle, qui, dans toute cette affaire, se montra plein d'égards pour Vinet, lui avait transmis d'avance la liite des questions qu'il était chargé de lui poser.

■ Session du Grand Conseil, dont M. Monnard était membre.

ALEX. VLVET H

162 CHAPITRE YII

peat s'exprimer. A peine me sens-je capable de me traîner vers le Fort des forts^ gai m'a tant de fois secomra; je ne sens encore que la main qui m'écrase. Et pourtant, puisque leur conduite est un tissu d'injustice et de mauvaise foi, ne se trompent-ils pas ? Cette idée si lâche d'essayer de bâillonner un homme qu'ils redoutent, cette idée les déshonore; elle doit soulever contre eux l'opinion de tous ceux qui ont gardé quelque pudeur. Us ne peuvent triompher longtemps. — Dès ce moment, je fais bon marché de moimême; tout ce qu'il y a de plus dur ne m'effraye pas; j'ai déjà regardé mon bonheur présent, tant de faveurs de la Providence, comme un prêt qu'il faut se hâter de rendre; mais vous! vous enveloppé dans ce tourbillon qui ne devait emporter que moit vous atteint à cause de moi dans ce qui vous est le plus cher, le pouvoir de faire du bien à votre pays 1 0 Dieu I pardonne-moi, et ne m'épargne qu'un seul chagrin, celui de faire tant de mal à un généreux ami! »

M. Monnard était beaucoup plus calme. < Au nom de Dieu, répondait-il à Vinet, au nom de votre famille, calmez- vous et soyez tranquille sur mon compte... Hélas t il s'en faut bien que j'aie la ferveur de piété que je voudrais avoir; mais ce culte de la vérité, auquel je me suis consacré, est, je le sens, un hommage agréable à Celui qui veut être adoré en esprit et en vérité. Il y a longtemps que je n'ai éprouvé une joie intérieure aussi pure et aussi vive que dans toute cette affaire. Je n'ai pas fait une concession aux considérations d'intérêt personnel; je me suis renfermé dans les limites de l'obéissance aux lois; je n'ai consenti ni à pallier ni à taire la vérité. Que faut-il de plus pour être calme? — Je vous en conjure, ne vous affligez pas. Quelque parti que la violence et l'injustice prennent à mon égard, je n'en serai pas troublé ; j'espère n'en pas ressentir d'autre émotion qu'une profonde pitié pour ma patrie et pour les esclaves de passions aussi misérablement mesquines '. »

« Lettre du 15 avril 1829.

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