DISCUSSIONS. PROCÈS MONNARD ET YINBT
Avant d'écrire cette lettre, M. Monnârd avait inséré dans le NouceUiste on article de fond , signé , dans lequel il examinait les deux brochures de Yinet avec calme et sincérité, en critique autant qu'en ami, et faisait une sorte de profession de foi, qui ^ablissait paiement ses convictions chrétiennes et son peu de goût pour les exagérations et le formalisme de la dissidence. Il y gagna des insultes de la part de quelques sectaires outrés, et ks remeieiments les plus sincères de Vinet , qui sentit le calme renaître dans son cœur.
Yinet s'était reconnu l'auteur et l'éditeur de la brochure. Le Conseil d'état, croyant néanmoins pouvoir atteindre M. Monnard, prît on arrêté qui le suspendait de ses fonctions; en même temps, fl ordonnait au procureur général de le poursuivre devant les tribunaux.
Le 25 aMil, M. Monnard écrivait à son ami: < Me voici suspendu depuis onze heures et demie, que j'ai reçu l'arrêté que vous lirez dans le NouvelUste de mardi, et auquel je ne veux pas aujourd'hui enlever sa fleur. J'ai donné ma dernière leçon en Belles- Lettres à dix heures, ce matin. En arrivant j*ai trouvé ma chaire couverte de fleurs; j'ai dit quelques mots, qui ont pu se faire jour à traven l'émotion que ces jeunes gens m'ont fait éprouver. Ils y oot répondu par des applaudissements. J'ai donné ma leçon, puis recueilli mes fleurs ; j'ai dit deux mots d'adieu en descendant, peut-être pour la dernière fois, de cette chaire de laquelle je ne croyais pas qu'on m'arracherait. Les jeunes gens m'ont laissé sortir, immobiles, silencieux, recueillis; mais à peine ai-je touché le seuil de la porte que les applaudissements ont de nouveau éclaté et m'ont accompagné jusqu'au bas de l'escalier... Le Conseil d'état ne m'a pas troublé une seconde; mais ces amis si jeunes, si délicats dans leur affection, m'ont bouleversé.
» Ne croyez pas que ma fermeté s'ébranle ; ce que j'éprouve est une volupté de Tâme, ce sont des délices chrétiennes et humaines dans le sens le plus pur du mot. Je laisse à mes ennemis le pUnsvr des dieux, ils ne peuvent pas même me donner une
idée da ressentiment. Tout à vous, de cœur et pour la vie. > Vinet, en apprenant cette nouvelle , eut un premier mouvement de vive colère, qu'il n'essaya pas de cacher; il lui fallut quelque temps pour revenir au calme de la confiance et de la ré* signation. Le 30 avril, il s'adressa au gouvernement de Bâle, le priant de s'entremettre auprès du gouvernement du canton de Vaud, pour obtenir d'être mis en jugement comme auteur et seul éditeur de la brochure. Le gouvernement de Bàle l'ayant renvoyé à s'adresser directement à celui du canton de Vaud, il se rendit en toute hâte à Lausanne, où il arriva le 8 mai, le jour où devait être décidée la question préalable de la mise en accusation. La mise en accusation était demandée sur deux chefs, Tun de fond, l'autre de forme. Le délit de fond n'était ni plus ni moins qu'une provocation à la révolte; il fut écarté par le tribunal, qui jugea que si les passages cités par la partie publique renfermaient une doctrine hardie et qui pouvait paraître dangereuse, ils ne renfermaient cependant pas une provocation directe faite a quelqu'un de commettre un crime ou un délit L'affaire fut portée devant le tribunal d'appel, qui ratifia le jugement du tribunal de première instance, non toutefois sans qualifier plus sévèrement les passages incriminés, lesquels, disait le jugement, c renfermaient renonciation irréfléchie d'une théorie dangereuse sur la faculté de l'homme de résister à la loi d'après le dictamen de sa conscience. » Quant au délit de forme, il était insignifiant, mais réel. Une disposition de la loi sur la presse exigeait que tout auteur domicilié à l'étranger soumît préalablement à la censure les écrits qu'il voulait publier dans le canton de Vaud. Vinet avait perdu de vue cette disposition de la loi. Il passa condamnation sur ce point, et l'affaire suivit son cours régulier. Un arrêt du tribunal libéra M. Monnard, et condamna Vinet à quatre-vingts francs d'amende.
Pendant que la cause suivait son cours devant les tribunaux, elle était également discutée au sein du Grand Conseil. Le Conseil d'état, dans son rapport annuel de gestion, mentionnait la suspension de M. Monnard. La commission chargée de l'examen de ce
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rapport ûnita le Grand Conseil à demander sur ce pcûnt un rapport plus détaillé au CoBfieil d'état. Gelol-ci déféra à ce vœu, et présenta» le 30 mai, mi nouveau rapport, qui vint à Tordre du iour k 4 juin. M. Monnard le réfuta victorieusement en ce qui le conciliait; mais la majorité du Grand Conseil était acquise au CoDsefl d'état, dost les explications furent trouvées satisfaisantes. Vinet fiit assez maltraité dans ce débat. Personne ne parut flotîr ee qu'il y avait de généreux et de noblement libéral dans tt conduite et ses convictions. Plusieurs orateurs , adversaires du fomremement, se firent un bouclier des critiques qu'ils dirigèrent contre loi. Les plus bardis eux-mêmes blâmaient la vivacité în^nidente de son langage. Quant au raj^rt du Conseil d'état, il ne voyait rien moins dans la brochure de Vinet qu'un outrage à te religion, une insulte aux autorités supérieures du CBnUm et une provocation directe au crime ou au délit. A peine rentré à Bâle, Vinet oitreprit une réfutation complète des doctrines de ce rapport, qui se compteisait dans une longue introduction théorique. EUe parut sous le titre d'Essai sur la conscience et svar la liberté religieuse. Ce travaU, divisé en trois parties, comprenait un extrait do rapport du Conseil d'état, la dèTense qu'avait préparée Ymet pour le cas où son affaire aurait été plaidée au fond, enfin une discussion de doctrines, ou un examen approfondi et comparatif des théories en présence en matière de liberté religieuse. Cet écrit, assez long, suppose, pour être bien compris, une connaissance détaillée des diverses circonstances du procès. La marche en est parfois embarrassée, lente, pénible. Vinet sentit fort bien ce déCaot, et s'accorda le plaisir de profiter du voile de l'anonyme pour critiquer son propre ouvrage, dans une brochure qui parut pende temps après ^ Néanmoins V Essai sur la conscience ren-
* Observations sur V Essai sur la conscience et sur la liberté reHgiensê de M, A, Vinet, Genève 1829, Cette brochure de douze pages, j eompris une assez longue note de M. Bochat, ne fiedt guère qu'ajouter k la première quelques coupe de pinceau énergiques. — On
ferme nombre de pages qui n'ont rien perdu de leur intérêt. La dernière partie^ entre autres, mérite d'être lue par quiconque voudra se faire une idée complète du développement des idées de Vinet. Je me borne à signaler comme particulièrement importantes les pages où il se demande ce que c'est que cette conscience, dont le nom était si souvent revenu dans le débat ^ Il la définit un fait inexplicable, un fait primitif de notre nature, la nécessité de me^ tre nos actions en harmonie avec notre persuasion. C'est là, selon lui, l'idée simple et élémentaire de la conscience. Ainsi comprise, elle doit être envisagée comme la première des lois où plutôt comme la seule loi véritable. « De même que tout ce qu'on ne fait pas dans la persuasion est un péché, de même tout ce que nous dicte notre persuasion est le devoir dans un sens absolu et souverain, selon cette règle de saint Paul : « Que chacun agisse » selon qu'il est pleinement persuadé en son esprit. » — Tous les raisonnements du monde ne sauraient renverser cette vérité, car cette vérité est une partie de nous-mêmes. » Nous pouvons tout sacrifier à la société, mais nous ne pouvons pas lui faire le sacrifice de notre conscience, parce que nous sommes par rapport à elle dans une autre position que par rapport aux biens de la terre. « Ces biens, dit l'auteur, nous appartiennent, mais nous appartenons à notre conscience; c'est à nous de disposer de nos biens, c'est à la conscience de disposer de nous. »
Le nouvel opuscule de Vinet arrivait à propos. Le Conseil d'état avait pris soin de lui donner un intérêt d'actualité par une dernière mesure de rigueur. La suspension de M. Monnard n'avait été d'abord que provisoire. Il s'agissait de prendre une décision définitive. Absous par les tribunaux, M. Monnard aurait dû, semble-t-il, être purement et simplement réintégré dans ses fonctions. Une très petite minorité du Conseil d'élat, composé alors de treize membres,
la trouve, ainsi que V Essai sur la conscience et la liberté religieuse f dans le volume déjà cité, Liberté des cultes, * Ouvrage cité, pag. 434 et suivantes.