SEMEUB. PREMIERS DISCOURS. APPELS
tfaviit plus le cachet d'austérité de celle des apôtres et des réformilears. D'ailleurs l'église de Genève, dégagée de toute confessîtn de fDi^ était beaucoup plus libre en fait de doctrine que dans ses rappcMis avec l'état. Les prédicateurs du Réveil, entre autres le célèbre M. Malan, y avaient trouvé un terrain admirablement préparé, et la dissidence y avait fait des progrès plus rapides que paitoDt ailleurs; peut-être aussi y avait-elle été plus qu'ailleurs mModùie dans le mauvais sens du terme. Nulle part, on n'avait aotaot controversé sur les questions les plus épineuses; nulle pari» les troupeaux choisis ne s'étaient plus soigneusement séparés de b foole des mondains et des tièdes. Vers l'an 1831, la lutte prit enfin nn caractère plus lai^e. Une Société évangélique fut fondée; nn service religieux régulier fut organisé dans un local dont kspwtes étaient librement ouvertes au public, mais où n'étaient admis à prêcher que des pasteurs connus pour la pureté de leurs doctrines; puis la Société annonça l'intention de fonder une école de théologie, devenue nécessaire < parce que, disait une circulaire, les jeunes gens qui se rendent aux académies de France et de Genève, pour s'y préparer au ministère de la Parole de vie, y sool iostmits dans les doctrines unitaires. » Les promoteurs de Fentreprise repoussaient toute idée de dissidence; mais il était bien difficile que la Compagnie des pasteurs et le Ck)nsistoire Tissent d'un œil indifférent la fondation d'une Faculté qui ne pouvait qu'opposer à la Faculté officielle autel contre autel. Or parmi les personnes qui avaient signé les pièces destinées à annoncer la création de cette école privée, se trouvaient trois pasteurs ou ministres, MM. Gaussen, Galland et Merle, tous trois appelés à professer à la Faculté nouvelle. Leur conduite fut aussitôt déférée à Texamen du Ck)nsistoire, qui prit des conclusions et transmit son préavis au Conseil d'état. Ce préavis se transforma en un arrêté, par lequel M. Gaussen fut révoqué de ses fonctions de pasteur à Satigny, et se vit, ainsi que ses deux autres collègues, exclu des fonctions de la chaire dans les temples et chapelles du canton. Cet événement donna lieu à une polémique ardente, qui roula
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tant sur le fond de la question que sur les vices de la procédure instruite contre les ecclésiastiques condamnés. Yinet ne tarda pas à y prendre part. L'occasion était trop belle pour qu*il la manquât Il publia d'abord, dans la Revue chrétienne, en février 1832, un article essentiellement consacré à établir les faits de la cause; puis, le journal religieux intitulé le Protestant de Genève ayant relevé quelques inexactitudes dans son travail, Yinet répondit par deux lettres, qui parurent en avril et en juin 1832. Le débat ne prit que dans la seconde toute la largeur dont il était susceptiMe. Renonçant à insister sur des vices de forme, dont l'importance disparaissait devant celle des intérêts en cause, Yinet reconnaîfôait que la vénérable Compagnie et le Consistoire n'avaient fait que ce qu'ils ne pouvaient pas ne pas faire , ce qui était dans la logique et dans la nécessité de leur position; puis il s'armait de cet aveu pour s'en prendre à cette position elle-même, la plus fausse qu'il filt possible d'imaginer, car, selon lui, l'église, aa lieu d'être libre du côté de la doctrine et liée du côté de l'état, devait être libre du côté de l'état et liée du côté de la doctrine. Le I¥(h testant de Genève s'était félicité de ce que l'église de son pays n'avait point de confession de foi; Yinet répondit qu'elle n'en avait point d'avouée, mais qu'elle en avait une néanmoins^ et qu'il était assez évident que la lutte engagée entre M. Gaussen et la Compagnie n'était, en réalité, que la lutte d'une doctrine contre une autre. « Notre doctrine, comme corps ecclésiastique, avait dit le Protestant de Genève, c'est la Bible; » d'un autre côté, le même journal affirmait que « l'opinion est la reine du monde, et que ce fait, une fois reconnu, devient règle pour l'ordre ecclésiastique comme pour l'ordre civil. » Yinet rapprocha ces déclarations contraires et demanda avec sa logique pressante ce que ferait le /Votestant de Genève si par hasard l'opinion publique, qui n'aime pas à partager, se fatiguait un jour de partager avec la Bible. Suivrait-il la Bible? Suivrait-il l'opinion publique? De deux choses Tune : on a une doctrine ou l'on n'en a point. Si l'on a une doctrine, il faut la proclamer et la prêcher; si l'on n'en a point il Êiut
SBMEUB. PBSUIBBS DISGOURS. APPELS 215
laisser la chaire librement ouverte à toutes les doctrines^ sans distiBCtion ni exception. C'est à ce dilemme que Yinet accule ses adrersaires, et il les laisse dans rembarras du choix \
La Sodété évangélique de Grenève, ayant protesté de sa largeur et hautement annoncé son aversion contre la dissidence^ ne pouvait donner one meilleure garantie de la sincérité de ses déclarations qa'eii a^^iant Yinet à l'une des chaires de sa Faculté. Elle l'avait fût d^ dès l'année précédente, par l'Intermédiaire de M. Merle. Viaely on l'a vu, n'avait pas de très vives sympathies pour le Révefl genevois, tel du moins qu'il s'était manifesté au début; mais l'oBOvre entreprise par MM. Gaussen, Merle et leurs amis lui parut le commencement de cette dissidence large, libérale, purement évangélique, nationale peut-être, qu'il annonçait dans une brochure précédente', et rien ne l'eût empoché de s'y associer franchement et d*im cœur joyeux, n refusa néanmoins. « Je ne vous remercierai pas, rendit-il à M. Merle, d'avoir songé à moi; vous n'accepteriez pas mes remerciements; la seule chose que je puisse me p^mettre, c'est de vous dire combien une ouverture si honorable m'a rendu confus; jamais la pensée ne me fût venue que je pusse être appelé à concourir à vos travaux. M'y intéresser vivement, y prendre une part, indirectement, par mes prières, c'est tout ce gœ je me réservais dans cette belle œuvre. Votre lettre n'a fait qoe me rendre plus vif le sentiment de mon incapacité. De cette ineq>aclté, vous pourrez juger a priori, pour ainsi dire, si je vous dis que j'ai fait à l'académie de Lausanne les études les plus bibles, les plus insignifiantes, qu'il n'y a pas jusqu'à mes humanUés que je ne dusse refaire; que, sorti de Lausanne deux ans avant ma consécration, je me suis trouvé dès lors engagé dans une carrière où, si j'ai été jusqu'à un certain point utile aux autres, je ne l'ai pas été à moi-même; que, pendant quatorze ans, je n'ai pas gagné en instruction théologique ce qu'une année de
* Tons les écrits de Vinet relatifis k cette discussion ont été zeeneillis dans le volume déjk cité, Liberté rdiffieuse et questions êedêsiasUques, — * Voir pag. 197.
bonnes études, d*études régulières, aurait pu me. procurer; que des soufifrances physiques ont absorbé une grande partie de mn loisirs; que j*ai été mauvais économe du reste, et qu'à l'IienVB qu'il est je me trouve dans Tétrange position d'an homme qi ne se sent plus à sa place, et pour qui il n'y a de place presqw nulle part. Je ne dis pas qu'il ne puisse se présenter qœlqyB carrière où je pourrai entrer sans faire violence à mes indinaSiOM^ ni à ma conscience ; mais, quoique vous ne me disiez point précîié' ment "k quoi vous comptez m'occuper, je vois bien, en consîdéraBi l'ensemble de votre œuvré, que je ne suis point fait pour elle.
» Il vous faut pour cette lutte (car c'en est une) des homniei forts, des hommes préparés, des hommes qui joignent à la vota la science; il vous faut des théologiens, des savants armés de toutes pièces, suffisants non-seulement pour une sphère assignée^ mais pour une fouie de besoins et de circonstances qu'on ne sinrait prévoir. Je ne suis point de ces hommes-là. Mes forces intiilectuelles et physiques sont au-dessous de ces conditions. Mais I vous faut surtout des hommes de foi, des chrétiens complets, dei serviteurs éprouvés; oht monsieur, cherchez-les ailleurs. Vous ne savez pas que celui que vous appelez à votre sainte guerre esta peine un chrétien commencé; qu'il y a dans sa foi et surtont dias sa vie de profondes lacunes; qu'il ne marche pas^ qu'il chancelle; qu'il ne parle pas, qu'il balbutie; qu'il ne veut pas, mais seulement qu'il voudrait. Il lui en coûte de se développer ainsi à vos regards; mais voudriez-vous que dans une œuvre où il &nt de U décision, de l'énergie, une couleur franche, il vous affligeât par sa faiblesse, vous retardât par ses lenteurs, ou que, pour paraître m avec vous, il se prescrivît un langage qu'il peut admirer en voii% qu'il vous envie^ mais qui serait, pour à présent, une enfirwkm exagérée et par conséquent infidèle de sa vie intérieure. Ne verM pas cette eau insipide dans le vin généreux que vous avez presrf; cherchez de plus dignes compagnons d'œuvre *. »
« Lettre du 23 juillet 1831.
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Tutt de conscience, tant d*h!unilité ne pouvaient être qu'un lilre de i^ns. M. Meiie et ses amis revinrent à la charge, expliquant à Yinet qu'il s'agissait d'un enseignement pour lequel il était mieux préparé que personne, quoi qu'en pût dire sa modestie. Q s'agissait, en efifet, de ce qu'on appelle la théologie pratique, dans laquelle on comptait faire rentrer, outre les cours ordmaires dlKMniiétiqae, de prudence pastorale, etc., un enseignement compld SOT les questions qui se rattachent aux rapports de l'église et de récat Vînet réfléchit de nouveau et maintint son refus : « Les ototades qae j'ai indiqués dans ma première lettre, écrivait-il en date du 23 août, subsistent toujours; et loin de les lever, votre donière communication m'a mieux fait sentir l'étendue et la djfficollé de la tâche qui m'est proposée. Dieu a trouvé bon aussi que, dans l'intervalle de mes deux réponses, un accès redoublé des maux corporels auxquels je suis sujet depuis bien des années, TÎBl m'avertir à temps qu'une santé profondément altérée ne me permettait pas de songer à entrer dans une carrière où ce n'est lias trop des forces entières d'un homme sain. Je suis donc forcé de persister dans ma première détermination; j'y persiste à regret, mais en bonne conscience; j'y persiste moins comme un homme gui TOUS refuse son concours, que comme un homme qui veut fiiire place à un plus capable et à un plus digne. »
Ainsi Vinet restait à Baie, quoique dès cette époque il eût le sentiment qu'il n'y était point tout à fait à sa place. Les barrières que les habitudes de la société bâloise élevaient trop souvent entre elle et les nouveaux venus s'étaient abaissées depuis longtemps. Le docteur Burkardt avait été le premier des amis bâlois de Vinet.. Ds étaient devenus nombreux dès lors. En dresser la fiste serait abusif. Bornons-nous à un nom qui revient sans cesse dans sa correspondance, et toujours avec un accent particulier de reconnaissance et d'affection, celui de la famille Passavant. Les plus distingués d'entre ses élèves devenaient ses amis en devenant hommes : M. André Heusler, par exemple, le fondateur de la société académique, M. Adolphe Christ, qui devait fournir une longue
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carrière dans la haute magistrature bâloise, et plusieurs «ares. VijQiet eut aussi la bonne fortune de se voir, à Bâlc même, entouré d'une parenté. M. Fsescb, employé à la chancellerie, de la môme famille que le cardinal, et M. Rœper, professeur de botanique à Tuniversité, aiyourd'hui à Rostock, épousèrent des cousines de Vinet. Bientôt les trois fomilles eurent des réunions régulières et fort gaies. On soupait les uns chez les autres une ou deux fois par mois.
Les relations de Vinet se multipliaient également en Suisse et à l'étranger, quoique la mort eût fait plus d*un vide dans les rangs de ceux qu'il avait aimés et vénérés. En i 832, mourut, entre autres^ le doyen Curtat, dont il avait si chaudement pris la défense dans son premier opuscule. < J'apprends, écrit-il à M. Leresche, la mort de M. Curtat et j'en suis encore tout frappé. Tout ce qu'il a fait pour l'église et pour nous se présente vivement à ma mémoire, et je trouve dans mon cœur un deuil filial. Etait-ce par une sorte de pressentiment de sa fin prochaine que je me sentais pressé, il y a quelque temps, de lui rendre un hommage qui devait être public et qui ne l'a pas été? C'est peut-être une faiblesse; mais j'ai du regret qu'il ait été supprimé. Je sais tout ce que nous avons pu regretter dans M. Curtat; mais je te connaîtrais bien mal, si je ne te supposais pas de moitié dans ce que j'éprouve à cette heure. Dieu qui lit dans les cœurs a lu dans celui du vieux pasteur, et je crois qu'il y a vu bien plus de christianisme que quelques pa^ sonnes ne lui en ont accordé ^ » On ne sait pas ce que devait être l'hommage dont il est question dans ces lignes; mais on sait que Vinet fut vivement sollicité de répondre aux derniers écrits de M. Curtat contre les sectaires, et qu'il s'y refusa constaounent En revanche, il profita d'une occasion que lui fournit un article de journal, peu de temps après la mort du doyen, pour faire une réparation publique aux chrétiens dissidents, contre lesquels il avait décoché, onze ans auparavant, en 1821, un trait de satire qui lui
' La date précise manqae.
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duayait encore la oonsdence. n le fit par une dédaratkm datée da lî flyn 1832, et insérée dans le Nouvelliste vaudou. On peut voir par le texte de cette pièce, ea trois points, et dont tous les tennes aont pesés, quelle importance attacha Vinet à remplir exaclenott ce devoir de justice : c l* En représentant, disait-il, la doctrine da conventtctUe de RoGe comme nouvelle et comme un euriemof mélange dhumiUié et cTorgueil, je jugeais sans connaioe et je jugeais mal. ^ En attribuant à certaines personnes le dessein de former une secte et de fonder des conventtctdes, je poruis on jugement téméraire. 3* En défendant M. Curtat contre on passage où son caractère chrétien semblait mis en doute, je ne peosais nullement à faire l'apologie d'aucun écrit de sa plume. >
Cependant les vides faits par la mort se comblaient, ~ si pour un eœor aimant ils peuvent jamais se combler, — par les amis pta jeunes qu'attiraient autour de Vmet la largeur de sa piété et rinflaence bienllaisante d'une âme si délicatement religieuse. Ses travaux lui valurent aussi de hautes relations littéraires. On venait jostement de fonder à Paris (septembre 1831) un journal MMlomadaire, le Semeur, dont la mission était d'aborder, dans on cqHit chrétien, les sujets d'étude les plus divers, philosopiriqœs, littéraires, politiques, etc^ « Je me suis réjoui comme vous, écrit Vinet à M. Scholl, de l'apparition du Semeur, et les premiers numéros répondent bien à mon attente. Voilà ce qui 1008 manquait. C'est une simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la religion droit de cité dans la science et dans les arts; on verra qu'on peut être chrétien et Inmme tout ensemble ^ > Cette idée était éclose dans le cercle des meiilears amis et des plus vrais admirateurs de Vinet, le groupe Stapfer; on comptait sur sa collaboration, qui ne fit point défaut A l'entendre, il n'aurait apporté qu'un humble tribut : c On m'a
* Liettre du 28 septembre 1831.
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engagé à donner quelques articles à ce journal; je Fessaye, mais avec un sentiment d'incapacité qui va croissant. » c Hélas I di^il encore, je sème peu; de temps en temps je ramasse quelques feuilles sèches; c'est moi qui ai ramassé celles de Victor Hugo. > De fait, il sema tant et si bien qu'il fut bientôt le plus en "vue des semeurs. Dans les questions de morale religieuse et plus encore dans la critique littéraire, les premiers rôles lui furent promptement dévolus; souvent môme, il fit quelques excursiûiis hors de son domaine ordinaire, du côté de la politique et des questions sociales les plus variées. Le Semeur devint son jou^ nal. Auparavant il avait dispersé ses forces, profitant, selon les occasions, du Nouvelliste, de la Discussion publique, de la Feuille religieuse. Le Semeur, sans les absorber entièrement, les concentra et les stimula, en luttant par une heureuse insistance contre les pièges que lui tendait une défiance de soi-même dont il y a peu d'exemples chez un homme de ce talent. Il fut sollicité à produire, et il produisit beaucoup. Dès les débuts, on devina sa plume dans de remarquables études sur ['Utilitarisme, sur les FeuiUes d automne de Victor Hugo, sur Volupté de Sainte-Beuve, etc. Quoique, dans l'origine, ses articles ne fassent pas môme signés des initiales qui les désignèrent plus tard, ils fixèreni sur le Semeur l'attention du public lettré. Sainte-Beuve, l'œil tooyours ouvert, fut un des premiers à les remarquer. Un billet sans adresse ni date, remis sans doute à la direction du journal, exprimait ainsi sa reconnaissance : < J'ai à remercier profondément l'auteur des articles sur Volupté, et pour la grande indulgence et bienveillance littéraire dont il a usé à mon égard, et pour les conseils chrétiens et le point de vue moral qui dominent son jugement Si ma prétention d'écrivain a été plus que satisfaite en lisant ces articles, j'y ai trouvé à réfléchir fiructueusement et à m'examjner sur d'autres points bien plus essentiels. J'ai senti combien il me reste à faire dans l'avenir pour n'être pas indigne de tels jugements, qui honorent encore moins qu'ils ne touchent en secret et qu'ils ne provoquent aux pensées sérieuses. »
SBMBUB. PRBMURS DISCOURS. APPELS 221
Dans le même temps paraissaient les Discours de Vinet sur quelques stifeis reUgietuv, CSe recueil, auquel une erreur d'impraskm dcmna d'abord le simple titre de Discours, subit des dungements considérables d'édition en édition. Dans la première (1831), il ne comprenait que quatorze discours; dans la seconde (1832), l'auteur en ajouta quatre, autant dans la troisième (1836), on enfin dans la quatrième. (1845.) Cette quatrième édition fut ea outre corrigée avec un soin tout particulier. Pour le biographe, qui dierehe à saisir la suite des pensées de Vinet, l'édition première est la vraie.
Vinet a publié plusieurs volumes de discours religieux. Celui-ci dnme assez exactement l'idée de ce qu'était sa prédication à Bâle. Les discours dont il se compose furent d'abord de véritables sermons, prêches dans l'église française, et les corrections que l'auteur peut avoir jugées utiles en vue d'une publicité plus étendue, n*en ont point fait disparaître le caractère primitif. Plus tard, il y eot soovaat une différence marquée entre les sermons qu'il publia et ceux qu'il prêchait. Ceux-là ne furent parfois que des études, auxquelles il donnait la forme du sermon; ceux-ci étaient de véritaUes discours, souvent improvisés en partie, et dont plusieurs B'am pas été écrits. A l'époque où nous en sommes, Vinet ne s'aventurait encore à improviser que lorsqu'il le fallait absolument n écrivait ses sermons et les apprenait.
n est possible d'analyser un sermon; mais en analyser quatorze serait abusif; il ne le serait pas moins de choisir. Notre rôle ne peut être que d'en indiquer l'esprit général et de marquer reflet produit. La première partie de cette double tâche n'est pas difficile à remplir; Vinet lui-môme s'en est chargé, dans quelques réflexions prélimmaires, et nous n'avons qu'à suivre ses traces. L'épigraphe déjà est significative; elle est empruntée à Pascal : c Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bien heureux et bien persuadés. Mais pour ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur imprime lui-môme dans le cœur, sans quoi
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la foi est inutile aa salât. > Dès Tannée précédente, Vinet smât publié deux sermons, sur V Intolérance et la Tolérance de VEwmgûCy et les ayait fait précéder d'un court ayertissement ainsi conçu : « Des personnes avancées dans la connaissance chrétienne et dans la piété trouveront, nous le craignons, peu d*aliment dans ces discours. Aussi n'est-ce pas à elles que nous nous sommes senti appelé à parler; il nous conviendrait mieux de les écouter. Nous avons défendu à nos paroles de franchir les limites de nos émotions personnelles; une chaleur imitée ne serait pas bénie. Cependant, pour bien des personnes, nous croyons avoir dit tm mot à propos, et nous le jetons dans le monde, en le recommandant à la bénédiction divine, qui peut en faire sortir, pour l'ég^ chrétienne, quelques fruits de sanctification et de paix. » Les réflexions préliminaires, placées en tête du recueil des Discours, s'ouvrent par la citation de ces lignes, qui devaient encore une fois servir à l'auteur d'apologie et de justification; puis, s'enha^ dissant à des aveux plus explicites, Vinet ajoute : c Faible, je m'adresse aux faibles, je leur donne le lait dont je me suis nooni moi-même. Plus forts les uns et les autres, nous réclamerons en* semble le pain des forts. Mais j'ai cru que ceux qui sont eneore au commencement de leur croissance avaient besom que quelqu'un, se plaçant dans leur point de vue, leur parlât moins conmie un prédicateur, que comme un homme qui les précède à peine d'un pas, et qui est jaloux de faire tourner à leur profit le peu d'avance qu'il a sur eux. »
Puis Vinet msiste sur le devoir de la sincérité en matière de prédication. Il pense qu'on l'observe trop peu, que le prédicateur n'est pas assez lui-même, et c'est à quoi il attribue une certaine uniformité qui dépare et appauvrit l'éloquence de la chaire. Poa^ quoi ne pas donner essora la généreuse liberté du christianisme? Pourquoi cette déférence craintive pour un langage de convention et une vaine orthodoxie de tournures et de formes? Est-il complètement sûicère, l'homme qui adopte comme expression de son individualité un type collectif, dont l'empremte lui est toi^oors
SBMEDR. PBEMiraS mSGOURS. AI^ELS 223
en qœlqae point? Ne serait-il pas déplorable d'introdote TéOqaétte dans le christianisme et la prédication? Toutes ki routes sont bonnes qoi mènent au pied de la croix. GaiHons' d'en fermer aucune, et de diminuer ainsi les voies de com^
entre CSirist et les âmes altérées.
pirlant ainsi, Vinet veut justifier le ton de ses Discours, qâ n*e8t pas du tout prêcheur. C'est celui d'un honnête homme, on disait autrefois, qui, parlant à des auditeurs instruits, connaître d'autre langage que le leur, c Je me suis, dlt-i( , involontairement, sans préméditation, tourné vers cette nomlM'euse d'hommes cultivés qui, élevés dans le sem du , et imbus, si j'ose m'exprimer ainsi, de préjugés >, luttent péniblement, ou contre leur propre cœur, que k térieox du christianisme effiraye, ou contre cette prévention trop générale, que le christianisme, si nécessaire, si beau, si consotat, ne saurait se justifier aux yeux de la raison. »
Cest donc à justifier le christianisme aux yeux de la raison foe YÊnet se sent appelé par une sorte de vocation intérieure. La finpvt des quatorze discours de la première édition ont un ca* TMtàan apologétique; ils tendent à montrer combien il y a de sagate dans la folie de la croix, et jusqu'à quel point des mystères qoi passent notre raison lui sont cependant nécessaires, combien ils conformes au grand mystère que nous avons sous les yeux fous les siècles comme dans tous les pays, le mystère de la Batore humame et de ses besoins éternellement contradictoires. Les sermons intitulés : les Religions de Vhomme et la Religion de Dieu, les Mystères du christianisme, VEvangûe compris par le cœur y plusieurs autres encore, sont fortement empreints de cette pensée.
Ceci conduit Vinet à s'expliquer en quelques mots sur les rapports de la foi et de la raison. Nous ne l'avons pas encore vu direetemait aux prises avec cette grave question, qui l'occupera souvent dans la suite. Nous verrons ce qu'il en pensera plus tard; bornons-nous, pour le moment, à ce qu'il en pensait en 1831 : < Le
point de départ de toute science est on mystère, dit-il, et tout système commence par un article de foi. Voilà ce qu'aucun philosopha ne nous contestera, les esprits légers sont les seuls qui ne s'en doutent pas.... Le philosophe et le chrétien sont jusqu'ici dans une position identique, hors d'état de prouver leurs prémisses par elles-mêmes. En conséquence, ne pouvant puiser leurs preuves au dedans de l'objet, il faut qu'ils les cherchent au dehors. Le philosophe et le chrétien sont tenus de prouver qu'ils sont bien informés; et le philosophe ne peut le faire, puisqu'il n'admet de révélation que celle de la raison; il retombe donc toujours sur la preuve a priori, que nous avons reconnue impossible; le chrétien, de son côté, invoque une révélation positive à l'appui de sa foi; ici commence pour lui le rôle de la raison; rôle considérable, car outre qu'elle est appelée à donner des preuves historiques de cette révélation, elle est autorisée à en faire sentir le besoin et à développer la convenance de cette révélation avec l'inmiuable nature du cœur humain. Le chrétien, et plus particulièrement le prédicateur, a donc beaucoup à faire de la raison, mais on voit dans quelles limites; elles sont circonscrites fort nettement, et l'on doit reconnaître qu'il est également faux de dire que le christianisme est tout raison, et que le christianisme est tout foi. CSe^la n'est pas même simplement faux, cela est absurde ^ »
L'impression produite par ces Discours sur le public religieux fut prompte, durable et profonde. Je ne sais s'il a été publié en français, dans le courant de ce siècle, un recueil de sermons qui ait, au même degré, captivé l'attention. Les témoignages de reconnaissance, de sympathie, d'admiration, arrivèrent de toutes parts à Vinet. « Je ne chercherai pas à vous exprimer tout ce que je pense de votre talent, lui écrivait M. Stapfer ', et de l'usage qœ
* Tout ce passage a été profondément remanié; il n^est plus reconnaissable dans les Béflexiona préliminaires des dernières éditions.
* Lettre du 27 août 1832.