SEMEUR. PREMIERS DISCOURS. APPELS 2S
le Seigneur vous inspire d'en faire; mais je ne puis me refuser aa ptéàr de transcrire un passage de la dernière lettre que^m'a écrite M. le pasteur Ed. Diodati, auquel j'avais cité des exemples de rhrarease influence qu'exercent vos Discours et vos articles dans notre Semeur, c Je n'hésite pas, dit ce digne ministre, à le
> regarder (c'est vous, monsieur, dont il s^agit) comme l'homme
• le plus éminent de la jeune génération théologique, comme
• celui qoi peut faire aujourd'hui le plus de bien. La largeur de
• ses principes et l'élévation de son christianisme lui permettent
• de répondre entièrement aux besoins du siècle et au vœu des
> âmes religieuses, ou même de celles qui aspirent à le devenir. ■ Si l*Evangile peut être reçu de tant d'esprits éclairés qui l'ou-
> blient ou le repoussent, c'est le langage de M. Vinet qui doit y
> réussir. Dieu, qui l'a doué d'aussi beaux dons, ne peut manquer » d'en bénir l'emploi, et il l'a déjà béni. Puisse-t-il envoyer beau-
• eoiqi d'ouvriers pareils dans sa moisson, je ne dis pas d'aussi
• distingaés, ils seront toujours rares, mais seulement qui mar-
> dieot dans la même ligne. » Dire que je partage de toute mon âme la conviction et les vœux de M. Diodati, c'est ne pas donner one juste et complète idée de ce que je pense et demande au Sàgoear, Je me permettrai seulement d'ajouter que c'est pour moi un besoin autant qu'un devoir de demander à mes amis s'ils vous ont lu, et de conjurer les esprits éclairés et dédaigneux de vous lire *. »
• Vinet n'a conservé presque aucune des lettres de félicitations qu'il reçut k cette époque. Si celle-ci fait exception, c'est, sans doute, parce qu'elle renferme d'importantes ouvertures de M. CousiD. relatives k un appel à Montauban. En revanche, il a conservé religieusement une lettre d'un ami qui le mettait en garde contre tout mouvement d'orgueil. « J'ai acheté et lu tes Discours, Ils sont excellents. Je sais que tu reçois de toutes parts des éloges. Dieu veuille qu'ils ne t'enflent pas. Ta sœur, que j'ai eu le plaisir de voir k Lausanne, m'a dit que Dieu te gardait. Il est puissant pour
ALEX. VIKET 15
De si grands éloges pourraient paraitre suspects. MM. Stapfer et Diodati étaient des frères d*armes de Vinet> engagés aôos 1& même bannière. Peut-être convient -il de mettre en regard de leur appréciation celle d'un juge plus désintéressé. « L'impression qu'on en retire, dit M. Sainte-Beuve, est celle de quelque chose d'aimable, de modéré, de sensé et d'accessible; tout y est simple, sans un ornement ni une digression de luxe, et allant droit an but. Le vif seul des observations morales, ou le touchant des prières qui terminent, ressortent par instants. Ce genre mixte, plus psychologique qu'oratoire, me représente assez ce que des hommes comme MM. Jouiïroy ou Damiron diraient, s'ils étalait pasteurs évangéliques, et parlant à des chrétiens assemblés , non sous les voûtes d'une cathédrale, mais dans une chambre*... Ce qui nous y frappe surtout, c'est l'esprit de lumière et de charité chrétienne infinie , qui fait que , pour des catholiques mêmes , bien des choses y restant absentes, aucune peut-être n'est expressément contraire ni à repousser. A part le discours sur la Foi d autorité, où encore ce genre de foi est ménagé par des expressions si générales, et où la vérité se réserve comme pouvant habiter dessous, on va en tous sens dans cette lecture en n'apercevant jamais que le chrétien. Quant aux deux discours sur YEtvde sans terme , nous y pourrions louer longuement le moraliste, et môme, dans le premier discours, admirer des traits d'imagination et de pensée colorée* plus forts, plus grands que le didactique du genre n'en permet d'ordinaire à M. "^net; mais ce serait mal conclure de telles pages que d'y trop attacher réloge, même l'éloge du fond. Il y faut renvoyer en silence ceux qui étudient ^ «
le faire. Mais comme elle ne voit pas le fond de ton cœnr, je crois qn'ii est assez probable que de temps en temps, et peut-être «oavent, des mouvements d'orgueil s'y font sentir. En ami et frère» je crois devoir te dire : « Prends garde. Qu'as-tu que tu ne l'aieB reçu?.... » etc.
""hrlraits contemporainSj II, pag. 23 et 24.
SBMEUB. PBSBflERS DISCOURS. APPELS 227
qwession générale fut qu'un genre nouveau, pour employer qiressîon de M. E. Schérer, prenait place dans la littérature ose. n y a dès lots si bien conquis sa place que Tattrait de auté s'en est plus ou moins effacé. H faut, pour en bien , se transporter à quarante ans en arrière. Ce n'était ni la tatîOD de l'ancienne école protestante, qui se réduisait le plus it à une simple exposition biblique des devoirs du chrétien, e des premiers pasteurs du Réveil, militante et dogmatiqueexaltée. Tout chez Vinet est mesuré, mais tout est vivant; le ) et la morale, la religion et la philosophie se fondent dans dkation; c'est une apologie, mais une apologie intime, essenlent psychologique. C'est bien du Réveil que Vmet a reçu ÎOQ religieuse; il en retient le principe, mais il l'élargit et mise. Le Réveil, dans l'efiTervescence de son premier essor, litait énergiquement la raison; Vinet le ramène à la raison. ste, il n'a pas l'ombre d'une prétention au rôle de réformai*û l'est, c'est sans le vouloir, sans s'en douter. H a le sentilœ sa prédication peut être utile; mais quand il en cherche se, il ne la trouve pas dans une supériorité de talent ou de nrétienne; il la trouve dans sa faiblesse même, qui le rap- $ des plus faibles, qui lui permet de comprendre leurs ^ leurs hésitations, leurs combats, et lui ouvre l'accès des . « Je ne puis, écrit-il à M. Merle, qui le presse de venir à e, je ne puis être connu de vos amis que par mes écrits. »-je été assez malheureux pour y déposer des expressions ^ à faire illusion sur le degré de ma connaissance spirituelle ma vie religieuse? Il me semble que je ne devrais pas le Ire, puisqu'un de vos compatriotes, M. Malan, m'écrivait e dernière (avec beaucoup de douceur et d'affection) que crits lui faisaient bien juger que l'esprit d'adoption m'était î étranger. J'en conclus que mes expressions n'avaient pas léfaut d'exagérer, je le crois encore. Vous en jugeriez encore :, peut être, par les sermons que je fais imprimer, et que je ais déjà pouvoir mettre sous vos yeux. Vous y reconnaîtriez
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un homme gravissant avec la foule les degrés du temple, se retournant pour inviter à le suivre ceux qui tardent, et ne connaissant encore du sanctuaire qu'un peu de lumière et de paribms, (}uo la porte entr'ouverle a laissés s'échapper jusqu'à lui *. »
Parmi les hommes à qui M. Stapfer parlait souvent de Vinet, il faut compter M. Cousin. Il le faisait moins, sans doute, dans on but de prosélytisme qu'en vue d'ouvrir une carrière en France à celui qu'il appelait « son cher et digne compatriote. » M. CoosîD comprit. « Hier, écrit M. Stapfer, vous avez été le sujet entre nous d'une conversation dont j'ai à vous rendre compte.... ■ A mes plaintes réitérées de l'abandon où le gouvernement laisse depuis trois ou quatre ans la faculté théologique protestante de Montauban, M. Cousin répondit d'abord par des lamentations sur la difficulté d'un choix à faire pour remplir la chaire vacante, dans le conflit des opinions et des prétentions opposées des deux partis qui divisent nos églises. Je tâchai de lui faire sentir la faiblesse de cette justification.... Il finit par me donner une commission que je me trouve heureux d'avoir à remplir, et dont le succès comblerait de
* Lettre du 23 juillet 1831. — La lettre de M. Malan k laquelle Vinet fait allusion est du 3 décembre 1829. On y lisait : « J'ai depuis plus d'un an le désir le plus senti de m'approcher de vous, de vous connaître et de vous aimer... La lecture de vos feuilles (Vinet avait reçu un ouvrage de M. Malan et lui avait rendu cette politesse en lui envoyant son Essai sur la conscience et la liberté rdigieuae) n'a fait que fortifier ce désir de votre relation. Vous y montrez que Ift vérité, telle qu'elle est en Jésus, ne vous est qu'imparfaitement connue et que l'Esprit d'adoption vous est encore étranger; et cette vue de l'état présent de votre âme ne peut que me ^aire souhaiter que la bénédiction que, par grâce, le Seigneur a fait parvenir sur un pauvre pécheur tel que moi vous soit aussi connue. Aussi n'ai-je pas hésité à vous le dire, et c'est 9>vec un abandon que votre caractère justifie, que je vous demande de correspondre avec moi... »
* Lettre du 27 août 1832.
SEBfEUR. PREMIERS DISCOURS. APPELS 229
jole nos firères en Christ; je rapporterai ses propres expressions : Je serais enchanté que M. Yinet pût et voulût venir à notre seeoors. Je ne pois encore proposer au ministre de le nommer ^rofesseor titulaire de morale et de théologie pastorale à la faculté de Montaaban; mais je lui promets et garantis le traitement entier du titulaire (mille écus) et la jouissance de tous ks émohiments à percevoir pour examens, promotions, etc. Plus tôt 41 pourra entrer dans ces fonctions et mieux ce sera. Je le feni nommer suppléant du professeur dont la place est vacante : cela suffira pour le moment. A la fin du premier cours qu^il aura tait, rien ne s'opposera à ce qu'il soit installé titulaire. Seulement, pour £su;iliter la chose, je lui ferai dans Fintervalle obtelâ naturalisation exigée par nos lois, et, de son côté, s'il peut Cure donner le diplôme de docteur, dans le cas où il ne Tait pas déjà, il remplira une des conditions légales d'éligibilité au professorat dans nos facultés, condition toutefois qui n'est pas abscrfoment de rigueur. Obligez-moi de lui écrire le plus tôt possiWe; j'écrirais moi-même si je ne devais pas, comme membre dn conseil chargé des facultés protestantes, ne pas exposer le gooremement à un refus. La vocation lui sera adressée aussitôt que je saurai qu'elle ne serait pas infructueuse. » Dès qu'on eut vent de ces pourparlers dans le midi de la France, les lettres arrivèrent en foule. Plusieurs étaient moins des lettres que des sommations, pleines d'une ardeur toute méridionale. On pressait Vinet de se rendre à Montauban, à peu près comme Farel aTait pressé Calvin de rester à Genève. D n'en fallait pas tant pooT le faire réfléchir; il en eût fallu davantage pour le décider. Peut-être, si on l'eût mieux connu, l'eût-on moins sommé. Il refusa. On revûit à la charge. « Voici la troisième fois que je suis appelé à Montauban, écrit-il à son ami Leresche. Décidément ces messieurs me croient savant ; trouves-tu que je m'en sois donné les airs? Je réponds pour la troisième fois que je suis un âne. Peutêtre qu'ils m'en croiront ^ »
• Lettre du 24 mars 1833.
On ne l'en crut point; mais pendant qu'on tentait on deniier et inutile effort, d'autres ouvertures le jetèrent dans une réelle perplexité. C'était à Paris qu'on voulait l'attirer. Le Semeur continuait son œuvre. Il n'était point encore ce qu'il fut plus tard. Certaines branches importantes étaient trop négligées. L'écrit littéraire, marqué dans quelques articles, faisait défaut dans un grand nombre d'autres. Un comité, composé de cinq personnes, dirigeait l'entreprise comme font la plupart des comités, $ans cette suite et cet effort de tous les jours qui peuvent seuls assurer le succès. Cependant le nombre des abonnés grandissait; le journal pénétrait lentement, mais enfin il pénétrait dans la classe qu'on voulait surtout atteindre, celle des hommes cultivés. Les articles de Vinet continuaient à être particulièrement remarqués. V. Hngo avait désiré savoir quel était le critique qui mettait tant de finesse et de courtoisie dans des jugements parfois sévères. Ne doutant pas que ce ne fût quelque homme de mérite caché dans Paris, il l'avait fait mviter à venir le voir. M. Cousin faisait au Semeur l'honneur de le mentionner et de le combattre dans la préCace de ses Fragments phUosopkiques. Ces encouragements^ ces commencements d'un vrai succès faisaient sentir doublement la nécessité d'une rédaction plus soignée, d'une direction plus forte. On désirait trouver, pour représenter le journal à Paris et en être la personnification vivante, un chrétien véritablement homme de lettres ou un homme de lettres véritablement chrétien. Le comité jeta les yeux sur Vinet, comme le plus propre à remplir cet office, On lui demandait, en outre, de concourir à l'œuvre de révang^lisation de Paris, dans la mesure où le lui permettrait sa santé. Il pourrait, par exemple, pour décharger les pasteurs en titre, prêcher quelquefois le dimanche soir dans un local du faubourg du Temple, ce qui lui prendrait peu de temps. L'auditoire étant essentiellement composé de pauvres gens, «r comptant plus de sabots que de souliers, de blouses que d'habits, » il suffisait d'une prédication très simple, qui, disait-on, n'exigerait pas de préparation, H pourrait aussi prêcher à la chapelle Taitbout, devant un auditoire
SEMBUB. PBEMIBBS DISCOURS. APPELS 231
plus difikrile; mais on ne Toulait pas le charger au delà de ses forces^ D'aflleurs, on le tenait quitte de tous les soins matériels qu'exige une entreprise telle qne le Semeur. M. Hemi Lutteroth, qfiii jusqu'alors avait été plos partieolièrement l'homme de la directîQii, continaerait à s'occuper de la correction des épreuves. Ce qu'oD lui demandait, c'était la direction littéraire et une coUaiMfation aussi forte que possible.
Une oifire pareille avait de quoi le tenter beaucoup plus qu'une diiire queloMique dans une faculté qui végétait et dépérissait. Paris l'avait plus d'une fois attiré, Montauban jamais. Les fonctions qu'on lui offirait n'étaient point sans rapport avec ses goûts et ses takots. Néanmoins, sa première impression fut de reculer devant les difficultés de la tâche. D'abord il ne considérait pas comme un petîl surcroît cette prédication aux ouvriers du faubourg du Temple. L'idée de se préparer moins pour un public moins cultivé n'était pas de celles qui entraient dans son esprit. Il était bemeux, sans doute, de collaborer au Semeur , il eût même désiré pouvoir lui donner plus de temps; mais diriger était une autre afiEaire. Et puis, comme pour Montauban, comme pour Genève, il ne se croyait pas à la hauteur de l'œuvre qu'on lui proposait; il s'efirayait des lacunes de ses études et des faiblesses de sa foi. Sa première réponse fut encore un refus.
Le OHuité lui dépêcha alors deux de ses membres, MM. Lutteroth et Wilks, qui le virent longuement, lui exposèrent la situation en détail, réfutèrent l'un après l'autre les arguments de sa modestie, et le conjurèrent de ne pas leur opposer un refus absolu, de tenter au moins un essai. Vinet, plus ébranlé que convaincu, promit de réfléchir. Des lettres pressantes vinrent, après le départ de ces messieurs, donner à leurs arguments une force nouvelle. Le comité lui écrivit, puis M. Grandpierre, d'autres encore. « Si TOUS ne venez pas, lui disait un de ses correspondants, j'ai la presque certitude que le Semeur tombera. *
« Mes vacances, de quatre semaines, commencent aujourd'hui, répondit Vinet à M. Grandpierre; elles sont presque entièrement
2oâ CHAPITRE X
retenues par le Semeur, à qui je dois ou ai promis un article sor VEssat de M. Charpentier (Histoire littéraire), au moins deux articles sur les Mélanges de Jouiïroy, et cinq ou six articles sor la Destination de Vhomme par Fichte, articles qui m'imposent rétude sommaire de toute la nouvelle philosophie allemande. Yoos savez ou vous ne savez pas que je compose laborieusement, qu'un seul article me prend une semaine, que je le refais souvent jusqu'à trois fois, si bien que tout mon travail extra-ofQciel est consacré au Semeur, Je ne vous dis tout cela que pour vous faire comprendre que jusqu'à ce que les lectures, les méditations et les écritures relatives à ces articles soient finies, je ne puis absolOf ment pas appliquer mon esprit à une délibération si importante pour moi... U m'est impossible, d'ici à quatre semaines, de m'occnper de cette question. Ce sont les questions soulevées par Kant et Fichte qui vont m'occuper; il y a loin de là à la mienne '. »
Pendant ce temps Yinet consulta ses plus intimes amis, de Lausanne et de Morges. « Les voilà donc réalisées ou sur le point de l'être, lui répondit M. A. Forel, ces vives craintes, qui, depuis quelques années surtout, ne me quittaient plus. Je le sentais, à moins d'avoir de suite à vous offrir ici le poste qui pouvait vous convenir, nous devions nous attendre à vous voir sollicité de toutes parts; nous devions nous attendre à la plus grande perte que pouvait faire ce pays *. » Puis examinant de près la question, M. Forel, parlant en son nom et au nom de quelques amis très intimes, le suppliait de ne s'engager qu'à bon escient, et en tout cas de ne pas s'engager définitivement. On faisait appel à son patriotisme, en lui laissant entrevoir la possibilité d'un retour dans le canton de Yaud. U savait bien qu'il y avait à l'académie une chaire dont la vacance prochaine était probable, et à laquelle l'opinion publique l'appelait d'une voix unanime.
« Je me suis retiré à la campagne, répond Vinet *, pour y vaquer
« Lettre du 13 juiUet 1833. - « Lettre du 2 juillet 1833. » Lettre du 17 juillet 1833.
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svec plus de Uberté à mes trayam, peu importants en eux-mêmes, miis oUigatoires et retardés. Là, je ne venx qu'étadier. En attendant, je TDOS dirai que je vds de grandes difficultés et des objections d*mi cidre grave à l'acceptation qu'on attend de moi, ou pimôt à retirer mon premier refus, car j'ai refusé, et ce serait fait et fini sans la visite de MM. Lutteroth et Wilks, qui m'ont mis au coeur la nécessité d'un examen plus approfondi de la question. Ce qui est venu la compliquer ou du moins en entraver l'examen, ce sont de nouvelles sommations relatives à Montauban. J'ai un paqœt de lettres ou mandements relatifs à cette place qui, vraiment, sons le rapport de la chair, des convenances temporelles*, poorrait m'attirer beaucoup; mais l'esprit proteste contre la chair. 0 en est de même quand je songe à Lausanne. H y a, par rapport à ce dernier poste, quelques objections de moins ; mais la plus finie subsiste. H se pourrait donc fort bien que je n'allasse nulle part, et que je continuasse, sur les flancs de la grande armée, mon métier de partisan, le seul peut-être qui me convienne bien. 11 faut, quand il s'agit du choix d'un métier où le cœur est le principal outil, il fout connaître son cœur; il faut craindre de prendre soù Imagination pour son cœur; il faut se placer avec son moral, sa bi, sa vie intérieure en face de certaines questions qu'on ne peut pas éviter et de certains conflits dont l'occasion est fréquente. L'armure de vélite ne va pas bien à toutes les rencontres. Et quoi de plus eflrayant que ces positions qui ordonnent d'être offlciellement et systématiquement convaincu, fidèle, vivant! où l'on représente, en vertu même de son titre, tout l'ensemble d'une doctrine publique! Je leur dis tout cela; mais ils ne veulent pas consentir à me l'appliquer; ils invoquent contre moi mes écrits. Hélas! me serais-je, dans ces écrits, dépassé moi-même, exagéré moi-même ? L'hypocrisie commandée par une position, voilà à mes yeux la dernière des infortunes. »
* Les conditions qu'on lui offrait & Montauban étaient relativement supérieures k celles de Paris.
Vinet mit du temps à se décider. Enfin, vers Fantoinne, U annonça son intention de faire pendant six mois un essai des fonctions qui lui étaient proposées à Paris, mais en se réservant toute liberté. « U est probable, dit-il à M. Scholl, que j*irai habiter Paris pour quelque temps. Tous les goûts, tous les désirs de mon cœor, je puis dire tous mes intérêts me retiennent en Suisse; mais j'ai craint d'avoir des reproches à me faire, si je n'essayais pas au moins les travaux qui me sont offerts ^ » Un mois après il ajoute, toujours au môme : « Si je pouvais donner à tous les Vandois les sentiments de votre sœur, non-seulement par rapport à moi» mais par rapport à tout, il me semble qu'à tout prix je volerais à Lansanne^ fût-ce pour y couper du bois.... Il y a encore au pays de Vaud d'autres braves et chères gens; peut-être même plus qu'en aucun lieu du monde, et je ne parle pas des parents que j'y ai et que j'aime tendrement. Eh bien, malgré tout c^la, je ne sais quel eiïrol la pensée de Lausanne m'inspire. Je ne m'en rends pas compte. Vous le dirai-je? à certains égards Paris m'efiùraye moins. C'est peut-être que Paris est une solitude où l'on est bien et dûment enterré, invisible, quand on ne fait pas partie des deux i trois cents notabilités du jour. Mais Bâle me plaît mieux eociNre. C'est parce qu'il me plaît tant que je m'en défie. Je me dis quel* quefois que je m'acoquine à cette paix, à cette monotonie, à eetl|9 bonne volonté qui m'entourent, et qu'il faut, pour ma santé moialÇi sortir de cette boîte de coton *. »
* Lettre du 11 novembre 18S3.
' Lettre du 2 déeembre.
Intérieure. — Nouveaux refuB. — Encore Bâie. littéraires. — Vinet, directeur de conscience.
A partir de 1833, Vinet fit de son agenda un véritable journal, qui penne! de suivre de très près le cours de sa vie intérieure. Ofty voit combien étaient sérieux les scrupules qui lui faisaient TeftMT soccessivement les postes les plus honorables. On y voit Moaâ comment, dans l'anxiété de la délibération, il fut ressaisi par une de ces crises morales dont il nous a donné déjà quelques exemples. U s'étudie, s'examine, se demande s'il est chrétien, s'il l'est de cœur ou d'imagination, de fait ou de nom. Ce journal est véritablement intime. U est écrit en partie en chiffres. Chaque fois que le chi£hre remplace les signes ordinaires du langage, on peut être sûr qu'il s'agit de quelque expérience chrétienne, entre lui et Dieo; à moins que ce ne soit d'une tierce personne, d'un ami, dont il ne médit point, mais dont il lui est impossible, à certains moments, de ne pas apprécier les paroles ou la conduite. D'ailleurs, fl serait difficile de parler plus simplement de soi. Les détails d'intérieur occupent une grande place dans ce journal, une place d'autant plus grande que c'est dans les réalités de la vie de famille, dans les devoirs positifs et de tous les jours, que Vinet trouve la
véritable pierre de touche de l'esprit chrétien. Un des reproches qu*il se fait le plus souvent concerne ses enfants, qu'il s'accuse de négliger. L'aînée, Stéphanie, avait treize ans. Elle était timide, délicate, bonne, douce, elle avait beaucoup de sens naturel; mais elle semblait ne pas se développer entièrement; on eût dit une fleur en bouton à qui manquait la force de s'ouvrir. Son père faisait pour elle un cours particulier de langue française et de littérature élémentaire. Quelques-unes de ses compagnes, admises à y assister, en parlent encore aujourd'hui, après quarante ans, avec rémotion de la reconnaissance, et un étonnement toujours nouveau des soins qu'il leur donnait et du temps qu'il trouvait à y consacrer, tout en continuant à s'accuser de négligence. Auguste, d'un an plus jeune que sa sœur, enfant précoce, avait fait concevoir d'abord de grandes espérances; malheureusement, il était devenu sourd à cinq ans; son développement s'était ressenti de cette infirmité, qui, malgré tous les remèdes et tous les soins, n'avait fait que grandir. On avait dû le retirer de toutes les écoles; son p^ s'était alors chargé des leçons de latin, mais sans pouvoir y Sjpj^' ter la régularité qu'il eût désirée. Un jour, souvent plus d'un jour se passait sans leçons. L'enfant oubliait, et tout était à recommencer. A la surdité s'ajoutèrent de graves et douloureuses complications. Il était bon, d'ailleurs, et droit; il avait la gaieté franche, du naturel, de l'amabilité, de l'esprit. On eût voulu le dédommager par une éducation plus complète, par une vie de l'ûitelligenoe plus riche, des jouissances que lui refusait son mfirmité; mais il eût fallu le suivre de près, lui donner régulièrement et exclosivement plusieurs heures par jour. Vinet ne le put jamais, et ce fût sa croix, comme nous Talions voir par quelques extraits du journal.
« i*' janvier 4833. — Reçu une lettre de M. Monnard qui me presse d'accepter la place de conseiller de l'instruction publique au canton de Vaud. Je ne puis m'y résoudre, et je sens de Feffiroi au sujet de Paris. Je me sens l'âme pau\re, la foi morte, le cour rage nul.
CRI5B INTÊRIEUBE. BÂLB. TBAVAUX UTTÉRÂIBES 237
» 5/am»er. — Le soir, réunion xeligieuse chez M. B. J'ai parlé sur laeqnes in, 8, contre le zèle amer et Tesprit de contention. Ce sQjet ne tronrait guère d'application, je crois, dans notre assemblée, n n'y ayait^ peut-être, que moi à qui mes exhortations pussent s'adresser.... Deux fautes contradictoires : le manque de zèle et Je zèie amer. C'est la contention remplaçant le zèle, Tamour- IMTOfire remplaçant l'amour.
» S janvier. — Une nouvelle preuve que je ne puis pas me vaincre avec le pauvre Auguste. J'en suis désolé et honteux, — et malade par-dessus. Tout cela est bien une preuve que je ne suis pas régénà^. Oh! si Dieu ne m'aide pas! J'ai eu d'ailleurs c(^autres grands torts. Je ne me suis occupé de l'enfant que pour le gronder. D est fort en arrière.
» it janvier. — J'ai senti un de ces jours, pour la centième fois, qu'il ne faut pas sortir de son repos pour une démarche, pour one visite, pour une lettre, pour un mot, sans se mettre expressément sous la garde de l'esprit de Dieu, surtout pour qu'il nous tttse voir, à chaque moment, les choses comme elles sont, et nous empMie de nous faire illusion sur la valeur et le sens de ce que nous Cùsons et disons. La vanité et nos autres passions nous font vivre eonstamm^t dans une sorte de demi-ivresse ou de rêverie dont il faut nous tirer à chaque moment.
» \Zjamner. — Quand on est heureux, loué, porté par le vent de la faveur publique, il faut faire sa prière constante de ces pante : c Seigneur, une épine de ta couronne 1 »
» fidjamner. — Toujours de nouvelles preuves de la dureté et de la malveillance de mon cœur, qui se réjouit de l'injustice.
» ^janvier, — Je manque absolument de support; je vois les torts réels, je les vois jusqu'au fond, et par delà le fond; je trouve one volupté amère à les reconnaître, j'éclate de ne pouvoir les dire.
• 3() janvier. — Dieu aime celui qui donne gaiement. Cela s'applique à toute sorte de service. En suis-je bien pénétré?
» 2 février. — Je me suis débattu je ne sais combien de temps,
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la pkime à la main, avec la qaestion de l'optimisme. Ces difficaltés m'ont troublé.
» Z février, — L'orgueil est le* dernier et inviolable asile de l'égoïsme. C'est pour cela que les humiliations qu'on s'inflige manquent si souvent leur but. Celles qu'on subit valent mieux.
» 10 février, — J'ai du regret de quelques phrases de mon article sur M. Drouineau. Sans être injuste, j'ai l'air de l'être, et de me contredire. Il faudrait prier avant d'écrire, et après avoir écrit
» 2 mars, — Réunion chez M"*...; c'est moi qui ai parlé, sur Jean }gy. Et bien mal, parce que je n'étais point préparé et par d'autres raisons. La prière était meilleure. Je ferai bien de me tenir à l'écart pendant quelque temps. Une grande imprudence est un grand péché.
» 4 mars. — Première leçon sur J.-J. Rousseau^ L'attente n'a point été satisfaite. J'étais abattu; j'avais à peine ma tête à mol. fl y avait des vérités intéressantes à développer; je n'ai pas sa les faire valoir; à peine les ai-je exprimées clairement. C'est mauvais; mais d'un autre côté c'est bien bon. C'est une épine de la couronne.
» 8 mars, — Je m'étais reproché hier au soir de n'avoir pas gardé ma langue. Je ne l'ai pas mieux gardée aujourd'hui. C'est que mon cœur est plein d'amertume et de fiel. Je cherche paitool le mal parce qu'il est dans mon cœur. Je ne sais point quel vicP je n'ai pas.
» 25 avril, — Que je serais prud^t si j'étais charitable!
» ^ijuin, — Un de ces rares moments de tranquillité passés avec Sophie sans que des préoccupations ou des pensées pénibles viennent les troubler. Un jour de bonheur domestique. Quelque chose qui serait infiniment doux, si cela pouvait durerl »
La teinte déjà sombre de ces réflexions intimes s'assombrit encore vers la fin de l'année, au milieu des souffrances d'une maladie prolongée.
« 7 décembre, — Ce long loisir de ma maladie, mal apprécié et mal employé, m'a jeté dans un affadissement intellectael et
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danft mi missmuMffes Wesen (humeur morose), dont je souffre et dont je suis honteux. le ne suis propre à aucun travail, ni mé' dilatîoii, ni étude.
» 10 décembre, — La maladie d'un côté et tant de faveurs de raotre, ranoot l'affection des miens, auraient dû m'amollir le eoBiir, et Je le trouve plus dur que jamais.
> 31 décembre. — Ici finit une année de ma vie. Année qui me eoiivre de confusion, où j'ai reculé au lieu d'avancer, où j'ai les bienfaits de la Providence sans l'adorer, où je me suis mieux que jamais sans devenir meilleur, où ma négligence de rédocation de mes enflants a porté des fruits visibles, où j'ai été mille fois ingrat envers ma femme, mille fois injuste, amer, prompt à penser le mal et à le dire, et où ma conscience a semblé le caelâriser. Dieu me soit en aide l'année prochaine, si je dois la vivre! »
An mihea de ces luttes sourdes et angoissantes, Vinet voyait 8*;a|q[Voeher le moment de son départ pour Paris et s'en effrayait de plos en plus. Enfin, il sentit distinctement l'impossibilité de répondre, même provisoirement, à l'appel qu'il avait reçu, et il rellBsa.
« Bon et cher ami, écrivait-il à ce sujet à M. Grandpierre, le 19 Janvier 1834, cette lettre est la seconde édition d'une lettre as- SB loDgue, écrite depuis huit jours et que vous ne recevrez point. Le lettre non avenue pour vous ne le sera pas pour moi. En croyant vous écrire, c'est à moi-môme que j'ai écrit, et ce moment, jiéparé par bien d'autres, peut être une époque dans ma vie.
» Dq)uis la dernière lettre que vous avez reçue de moi, j'ai été fort malheureux dans mon intérieur. La terreur que m'inspirait on séjour à Paris, au milieu des plus excellents amis et dans le cercle d'activité le plus beau, était trop singulière pour ne pas être approfondie. Des circonstances de ma vie intérieure, des avertissements que j'appellerais providentiels, si tout n'était pas providentiel, ont peu à peu dissipé cette demi-rêverie où j'étais depuis quelque temps, m'ont ramené à cette vue de moi-môme qui m'est
familière, mais que les impressions extérieures ou les passions obscurcissent trop souvent, et m'ont reporté au point précis où j'étais lors de ma première réponse au Semeur, Tété passé, et lors de ma première entrevue avec MM. Wilks et Lutteroth. Les difficultés, ou, pour mieux dire, les impossibilités spirituelles, auxquelles la candeur de leur foi, leur humilité et leur charité les empêchaient de croire, me sont redevenues plus évidentes que jamais, et je me suis demandé avec reproche comment j'avais pu jamais croire que je pusse entreprendre ou même essayer la tâche que Tamitié me confiait. J'étais plein de cet effroi lorsque je vous écrivis il y a huit jours; mais je n'avais point encore pris de parti. En vous développant mon angoisse, je la sentis redoubler; je me connus mieux encore; je me rappelai toute ma faiblesse et tontes mes faiblesses; je vis que, jouet tant de fois de la vivacité m(»n6atanée de mes impressions, d'une certaine chaleur d'imagination et de ma vanité, je le serais encore dans l'essai projeté; que mille causes, où je comprends vos bontés, reformeraient le bandeau qui venait de tomber de dessus mes yeux, et qu*à moins de fuir le danger je courrais au-devant du plus grand des malheurs : je ne veux pas le nommer. Cette conviction à laquelle personne ne s'est aidé, car je n'ai fait part à personne de mes pensées, pas môme à ma femme, s'est accrue de jour en jour, d'heure en heure. Elle s'est formée dans l'état de tête le plus tranquille, elle a jeté dans mon àme une terreur que je ne puis vous peindre, et lorsque, pour conclusion, j'ai pris le parti, que j'ai communiqué à vos amis, de renoncer moi-même à l'essai que je m'étais proposé^ j'ai senti que ma conscience respirait librement; et à mesure que je me sonde, je ne sens en moi, à côté du juste regret d'avoir donné une fausse attente et fatigué mes amis de mes oscillations, aucun reproche intérieur, aucun trouble, aucun doute.
» Il est inutile que j'entre dans plus de détails sur les considérations qui viennent de me déterminer. Je les ai, dans le temps,CEût connaître assez à vos amis et à vous. Je ne puis pas vous en démontrer la réalité; vous ne pouvez pas m'en démontrer la Caos-
CaiS£ INTJBBIECBB. BALB. TRATAUX LITTÉRAIRES 241
selé. Ce sont de e^ choses indiridiielles, intérieures, dont nul n'est juge que Dien. Croyec, du reste, que je regarde conune un mal celte iBeompatibilltô avec les fonctions qui me sont offertes, car il 8*a^l, OQ&e des convictions particulières que je n*ai pas, et que je n'anrai peut-être jamais, au moins dans Fàme, il s'agit surtout d'eue vie qui me manque, qu'il faut avoir, qu'il faut montrer, et que je ne veux pas simuler. Croyez donc que je me condamne, non de ce que je fi^ à présent, mais de ce qui m'oblige à le faire, et croyes que je n'estime pas qu'il y ait un autre bonheur que cefeii de joindre, à la fermeté de convictions que Dieu vous a donnée, la chaleur chrétienne, la vie qu'il vous a donnée aussi. Priezle donc pour moi, et en le bénissant de m'avoir fait faire un pas dans la connaissance, demandez-lui de m'en faire faire dix autres dans la vie.
• Dien dcmnera les ouvriers; mais il ne promet pas de donner des bénédictions à des ouvriers qui ne sont pas appelés, n en promet aux plus infirmes lorsqu'ils demeurent à leur place, lorsqn'Bs demeurent d'accord avec eux-mêmes, lorsqu'ils demeurent sincères et vrais, n m'a mis en position de consacrer à son œuvre, an mc^ns teUe que je l'entends et sais la faire, la plus gr^de partie de mon temps; je l'en remercie, et puissé-je en profiter! Mais je ne veux pas le tenter en me mettant dans une sorte de nécessité de sortir de mon caractère et de la vérité.
» Voilà, en substance, ce que j'ai écrit à vos amis. Je ne leur ai rien cadié ni rien déguisé. Je n'ai point de répugnance à ce que des amis chrétiens connaissent le fond de ma pensée, ni à ce qu'il la disent à d'autres, s'ils étaient dans le cas d'expliquer la vraie cause de ma démarche. Je ne demande rien de mieux que d'être connu,et surtout je désire que ceux qui ont pu s'intéresser à cette aibire sachent bien que la certitude de mon indignité et de mon incapacité est l'unique motif qui me fait retourner en arrière.
> Je ne renonce pourtant pas à vous voir, cher ami. Une fois les choses bien entendues, si je puis croire que la visite d'une espèce de transfuge n'est pas désagréable à mes amis, je serais heureux
ALEX. VIIŒT 16
d'aller les voir, libre de toute préoccupation comme de tout lien. Je serais bien aise, non pas tant de voir Paris que de voir le petit monde chrétien qui se meut au milieu du grand monde païen, et de consulter mes amis sur la manière dont je puis, dans ma solitude, être le moins inutile à la culture d'un champ où je puis peutêtre tracer quelque sillon entre le terrain végétal et le grayier.
» A présent, je n'ai plus qu'à finir par où j'aurais dû commencer, par vous remercier encore une fois, et du meilleur de mon cœur, de l'oflre que vous m'avez faite et des choses affectueuses que TOUS m'avez dites. Vous êtes un bon et cher ami. Que Dieu vous bénisse! Que Dieu vous bénisse dans votre âme, dans votre œuvre, dans votre femme, dans vos enfants. C'est un des vœux les plus chers de votre faible, pauvre, mais dévoué ami et firère. >
Peu de semaines après, Vinet refusait également les offires du Conseil d'état du canton de Vaud, alléguant toujours son incapacité; mais il insistait moins cette fois sur la faiblesse de sa vie rehgieuse que sur celle de ses études et sur un manque d'esprit pratique, qui devait le rendre peu propre à être un honune de direction et d'action : « Je ne sais bien quoi que ce soit, écrivait-il à M. Jaquet, qui était revenu à la charge, je suis un ignorant frotté de science; j'ai ce qu'il me faut pour la tâche qui m'est confiée; mais à un pas au delà le terrain me manque aussitôt. Ajoutez-y, je vous en supplie,les incurables inconvénients de mon caractère, qui me refuse la présence d'esprit, la sûreté du coup d'œil, la fe^ meté et la conséquence. Je n'ai peut-être pas l'esiHrit moins juste que bien d'autres; mais l'élément pratique lui manque presque absolument. Souvent, je sais après coup très bien ce qu'il aurait fallu faire; avant et pendant l'action, je n'en sais rien. Presbyte au moral, comme je suis myope au physique, il me faut voir toute afTâire à distance pour la bien voir.... Composer et dans l'occasiai parler au public, ce sont là mes uniques et encore bien laîbleft
capacités '. »
« Lettre du 26 février 1834.
GBISB INTÉRIE1IRE. BALE. TRAVAUX LITTÉRAIRES 243
D*aatres prétendants vinrent encore heurter à sa porte. Je renonce aies énmnérer tons. La liste en est trop longue, et Thistoirc en devient monotone. Je me borne à signaler encore mie place de professeur de littérature française à Berne, et celle de pasteur de réglise française à Francfort, également refusées. Au point de vue des avantages matériels, cette dernière était la plus belle de beaucoup. Vinet la refusa trois fois, le cœur serré, songeant à sa famille, à ses enfants surtout, dont il était l'unique soutien; mais il y avait toujours le grand argument : heureux de prêcher de temps en temps, il s'effrayait à l'idée d'être pasteur, d'avoir directement et positivement charge d'àmes. L'état de sa santé lui faisait sentir doublement le regret des avantages dont il privait ses enfants. • Je sonflfire des moindres vicissitudes de la température, lisonsnous dans une lettre àM. Forel; je fais l'apprentissage des rhumatismes, je ne supporte le travail qu'à faible dose, j'ai rarement de la joie à composer : c'est vieillir trop tôt. Et par l'effet de circonstances très particulières, je me ferme les unes après les autres les portes qui s'ouvrent pour moi du côté du repos et de la tranqoQlité. Trois fois celle de Fsancfort s'est ouverte, trois fois j'ai boehé la tête, et cependant il y avait là tout, oui, tout ce qui peut déterminer. C'est un bon exercice de confiance en Dieu, pour moi elpour ma famille. Il est presque aussi doux de compter sur Dieu que de recevoir de lui. On le dit! Je voudrais bien le savoir par expérience *. »
De refus en refus, il restait à Bàle, roulant, comme il disait, du substantif au participe et du participe au substantif. Malgré sa discrétion, on ne fut pas sans savoir dans le monde universitaire tout ce qu'il avait sacrifié à une position peu digne de lui. C'eût élé le cas de le décharger d'un enseignement trop élémentaire, de loi ouvrir, à l'université même, une carrière plus assurée et pUis haute, de le dé<lommager de tant de sacrifices. On ne fit rien, ou plutôt on se borna à lui donner, sur sa demande expresse, cer-
• Lettre du 4 octobre 1834.
taines garanties de stabilité qui lui manquaient encore. Nombreux furent les particuliers qui lui témoignèrent une vive et affectueuse reconnaissance; mais le gouvernement se tint à Técart.
Il faut dire, à la décharge de Baie, que les temps étaient critiques pour la ville, et pour l'université surtout. La Suisse, plus divisée que jamais, s*était, ou peu s'en faut, séparée en deux Suisses. Plusieurs des cantons, entraînés par le courant démocratique, avaient formé une alliance particulière, dans le but de se garantir réciproquement leurs constitutions. BâJe-ville, Neucbâtel et les cantons du centre, représentants des tendances conservatrices ou aristocratiques, avaient répondu à ce défi par une autre ligue, la ligue dite de Sarnen, qui, ne se contentant pas de suivre l'exemple qu'on lui avait donné, se fit une diète à part, et refusa d'envoyer ses députés siéger à côté de ceux de Bàle-campagne et de Schwyiextérleur, un moment détaché de l'ancien canton. Un conflit était inévitable. Un des membres de la ligue de Samen en prit Tmitiative. Schwyz marcha contre ses anciens sujets, et la lutte reconh mença aussitôt à Bàle.Le succès douteux des Schwyzois,la défoite des Bâlois à Pratteln et la ferme attitude de la Diète, réunie alors à Zurich, coupèrent court à la guerre civile. Les troupes fédérâtes occupèrent aussitôt les cantons récalcitrants, et la ligue de Samea fut dissoute. On parvint, non sans peine, à réconcilier les Sdiwyzois; à Bâle, la séparation fut maintenue, et un tribunal arbitral, siégeant à Aarau, fut chargé de la répartition des biens de Fétat entre la ville et la campagne. Parmi ces biens se trouvaient ceox de l'université, — bibliothèque, musées, dotations en argent, — qui furent partagés, comme les autres, d'après le chiffre de la population.
Personne ne désapprouva plus énergiquement que Yinet Talliance de Bàle et des cantons ultramontains; personne n'en soaflhit davantage; néanmoins il ne douta pas du patriotisme suisse de la vieille cité; il trouva dans les injustices dont elle avait été Yc^ei l'explication, la cause première des fautes qu'elle commettait» et, transportant dans les choses de la politique son esprit de charité,
ciusB mrÉBismœ. bàlb. travaux littéraibes 245
il la défendit avec ardeur. Un de ses amis, M. Grandpierre, s*intéressait vivement aux affaires de Bâle, où il avait séjomné plusfeors années comme pastem*. Vinet lui écrivait souvent. Une de ses lettres, ayant le caractère d'un mémoire, tomba entre les mains éa doc de Broglie. Vinet le sut et s*effiraya des conséqotsûCBS possibles. De toutes les accusations qu'on dirigeait contre Bile, la plus populaire, la plus explœtée, était justement d'entretenir des intrigues à l'étranger et de préparer les voies à une înltfve&tîon. Aussitôt Vinet écrivit à son ami : « J'apprends que S..^ (on des amis les plus particuliers de Vinet), à qui j'avais donné une copie de ma lettre à vous sur les affaires de Bâie, a fiiit part de cette pièce à M. le duc de Broglie. B a bien fait; mais je crois dev<Mr à cette occasion expliquer le point de vue d'où je déike que cette note soit jugée. J'ai conclu de quelques paroles pnùùÊfcées à la tribune que le fond des affaires de Bâle n'était pis bien connu; j'ai cru qu'il importait de fournir des renseignements aux personnes qui sont en position d'exercer une grande influence snr l'opinion, et par l'opinion sur les faits. Mais il faut que j*ajoate (et je vous prie de faire que ceci parvienne là où ma noie est parvenue) que je repousse de toute ma conscience l'idée d'Osé intervention étrangère, que je regarde la Suisse comme moralement perdue si cette intervention a lieu et sous quelques auspices qu'elle vienne, que le salut de la Suisse doit partir de son sein, que tout autre salut est une ruine déguisée, et que tout ce que Bâle peut demander, c'est qu'on ne donne pas droit à ceux qui la calomnient et qu'on ne donne pas lieu à ses adversaires de se flatter d'un appui étranger. Dans mon opinion personnelle, si Bâle devait opter entre la perte de son procès et son gain dans llnterventicm, elle devrait s'arrêter au premier parti. Du reste, je croîs que si on laisse se modifier et se débattre les uns par les antres, et tous par le temps, les éléments qui se font la guerre dans notre patrie, les choses finiront par s'accommoder, et nous serons sauvés si nous nous accommodons nous-mêmes. C'est probablement par ce sentiment que Bâle n'a jamais, ni directement
ui indirectement) fait la moindre démarche auprès de rétranger, et j'ai la conûance qu'elle ne le fera jamais \ »
Mais si Yinet avait peine à s'empêcher de plaider la cause de Bùle au moment même où cette cause était compromise par les plus regrettables alliances, ce fut bien autre chose encore quand l'arbitrage fédéral eut décidé le partage d'une fortune qui ne pouvait être partagée sans grand dommage pour la science, et sur laquelle, du point de vue non de la politique, mais de la pure et simple justice, la campagne n'avait réellement aucun droit. Alors il ne se contint plus; il éclata en cris de douleurs : < Aujourd'hui, écrit-il à M. Jaquet^, l'homme que la Diète a chargé de disposer souverainement des intérêts de cette ville a décidé que la fortune de notre université, corporation indépendante, propriétaire, administrant son bien légué par des particuliers et grossi par elle, que cette fortune était un bien de l'état, et entrerait dans le par* tage. La décision était écrite avant qu'il eût entendu les plaidoyers des parties. Notre université, à dater d'aujourd'hui, n'existe plus. — La bibliothèque, contemporaine de l'invention de l'imprimerie, collection monumentale, riche en manuscrits, en* tableaux précieux, en souvenirs, trésor de la gloire antique de Bâle, l'une des bases de son avenir, va être partagée, et les trois cinquièmes transportés dans quelque grange de Liestal, puis brocantés. Car ce peuple, à qui Ton a fait espérer de l'argent comptant, tète par tête, ne se soucie ni de nos in-folio ni de nos tableaux. — Nos professeurs partiront, une colonie lettrée n'existera plus, un foyer de lumières sera éteint. La patrie des Ënler et des BernouiUi retombera vers les soins du négoce, où une pente fatale, fortifiée par les événements, ne l'attire que trop exclusivement. On tue du même coup son passé et son avenir. L'œuvre d'une vieille envie est consommée. Mais, en revanche, l'académie de Zurich aura une rivale de moins.... »
* Lettre du 24 mars 1833.
* Lettre du 10 novembre 1833.
CBISB INTÉRIEUBE. BÂLE. TRAVAUX UTTÉRAIRES 247
Citons encore, pour en finir avec les affaires de Bâle, quelques extraits d'one lettre à M. Porel, antérieure à la précédente, mais admirable de jet et de véhémence généreuse, celle de toutes, peut-être, qui rend le mieux l'impression finale que laissèrent à Vinetces longs et tristes débats : c J*ai le coeur plein. Notre avenir m*inqaîète peu; j'admets que les choses en resteront là; j'accepte autant qu'il est en moi ce qui est consonuné et que je vois accepter bien plus courageusement par d'autres qui en souffirent réellemeat et gravement. Mais ce que je ne puis encore accepter, c*est la fomi^re, oui, la lumière que tt*ois ans d'expérience et les derniers événements m'ont donnée, malgré moi, sur la nature humaine, qui est ma nature. J'ai vu pendant trois ans la calomnie s'acharner sur une malheureuse ville, empoisonner tous ses actes, toutes ses int^tions, lui créer audacieusement des crimes, jeter dans le public des faux matériels à sa chaîne, trouver toutes les oreilles ouvertes, les occuper, les remplir et les fermer à toutes les paroles de la vérité; j'ai vu le manteau de la charité la plus inconoevable jeté sur les plus scandaleux excès d'un parti, une vive lumière appelée sur les fautes de l'autre, un parti pris, un plan formé de perdre et de détruire, et la crédulité du grand nombre, la connivence de plusieurs, aidant la perversité de quelques-uns. Une puissance inouïe a été décernée au mensonge, afin que l'injustice des hommes accomplit la justice de Dieu, et que cette ville reçût le châtiment que, de la part du Seigneur, elle avait mérité. Si quelque voix impartiale s'élevait en faveur de ces malheureux Albigeois de la Confédération, on cherchait ce qui la tiaisait parler, on la supposait prévenue, on la récusait Et nous, je parle des étrangers mes collègues, établis comme moi depuis des années dans cette ville, nous, assistant à tous les actes d'un gouvernement percé à jour, de qui rien n'est secret, et qui agit au milieu de ses subordonnés comme un père dans sa famille, nous, témoins de sa fière droiture et de son imperturbable candeur, nous avions le cliagrin de voir que ces qualités étaient trop rares maintenant pour qu'on crût à leur réalité, que, plus il y avait de
sincérité plus on soupçonnait de ruse, parce que cette austérité était trop inconcevable, que les démarches les plus droites et les plus nettes devenaient par là même les plus suspectes, que le calcul, la banque en matière politique (mot favori de mon ami Monnard) étaient toi]jours supposés, que ce gouvernement avait beau faire, que le siècle avait voulu qu'il pérît, qu'il périrait 1
» Je vous le dis, mon cher et honoré ami, comparant incessamment les faits à moi connus, par moi palpés, avec leur interprétation, que dis-je? souvent avec les faits qu'on leur substituait» peu s'en faut que les sombres anathèmes d'Aiceste ne soient mille fois sortis de ma bouche. Je voyais de plus une cité qui m'est chère mise en demeure de ne commettre que des fautes; et certes elle en a commis de graves; je la voyais sur une pente où l'on ne peut plus retourner en arrière, où l'on ne peut plus avance qw pour tomber. Lorsque, pour dernière et inévitable faute, eUe s'allia, au nom du droit, avec des cantons retardataires ou rétrogrades, lorsque je vis la goutte de vin pur se perdre dans une masse d'eau fade, je poussai un cri d'efiûroi. Je savais qu'il ne s'agissait que d'une protestation.... » Ici Vinet fut interrompu, et l'interruption dura huit jours; mais M. Forel ne perdit rien pour attendre. Ecrite à bâtons rompus, du 22 août au 14 septembre, comme pourrait l'être un journal irrégulièrement périodique» c^te lettre, épanchement d'un cœur qui déborde, n'en fut que plus complète. Elle se termine par la mention d'un sermon que Vinet prêcha devant un bataillon vaudois qui faisait partie des troiqws d'occupation. Il avait choisi pour texte la parabole des vignenns, qui finit par ces mots : « U les fera périr et donnera la vigne à d'autres. > — c Cette menace, dit-il, de faire passer à d'autres les biens spirituels que nous possédons, et de produire une famine de la parole de Dieu, a dû paraître peu vraisemblable. Que n'ai-je osé leur dire que tout près d'eux un peuple entier venait de se voir enlever ses guides spirituels, presque tous évangéliques» et de les voir remplacer par des hommes... qui tous n'ont été accueillis par le nouveau gouvernement qu'à cause de leurs opi-
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pditiqu » On a vu par une allusion de cette lettre que ViKt ec Moniuu J Cuu^diuaient à juger différemment les afiEsdres de fiâle; ils évitaient d*en parler, en s*écrivant lis appréciaient mBBi difléremment un h(Hnme qui joua un grand rôle dans tous ees débats, l'historien Zschokke. t Vous avez honoré Zschokke, éorîTOt Vinet, ea lui prêtant de nouveau, pour passer dans notre langue, le secours de votre ms^n habile et forte, n n*est pas malbeureux; je me^ permettrai d'ajouter qu'il est plus heureux qu'il ne mérite. Sa manière oractUeuse n'est pas la vraie gravité, et je doute qu'il puisse contempler les événements du haut d'une eoasdence pure ' >
Cependant les sombres prévisions de Vmet relatives à l'université de Bàle ne furent pas réalisées. A leur part d'in-folio poufÊmtLy les can^^agnards préférèrent une somme d'argent, et la gètérosité des citoyens répara les brèches faites à la fortune de eette vénérable institution.
L*(Nrage passé, il fallut bien se souvenir de Vinet. En 1835, il fut professeur ordinaire de littérature française à l'université; on ne songea pas à le décharger de ses cours au psedagogimi, où enseignaient aussi la plupart de ses collègues, de sorte gaU gagna à son avancement un titre et des fonctions de plus, et n'en roula pas moins du substantif au participe et du participe an sobstantifl
Pendant ces années, qui devai^t être les demièries de son séjour à Bâle, la santé de Vinet fût plus mauvaise que jamais. !loiiB l'avons déjà vu très abattu à la fin de 1833. En 1835, il fat atteint d'une fièvre muqueuse, qui dura neuf mois. « J'ai été bien londié de l'intérêt que vous prenez à mon état, écrit-il à M. Monurd, en date du 9 janvier. H est sans doute ce qu'il doit être, mais ■on pas tel que je le voudrais. Voilà deux mois et demi que je mine une maladie sans nom, presque sans souffrance, mais qui me rend incapable de tout travail et m'incarcère dans ma chambre.
• Lettre du 9 janvier 1835.
impatient de ma chaîne, j*ai voula retomner à mes travaux, et j'ai payé cette imprudence d'une rechute plus sérieuse que la première atteinte du mal. Toutefois si je manque de patience, je ne manque pas d'espoir, et j'ai lieu de croire que Dieu yeut me ménager. Du reste, comment se plaindre d'une si légère épreuve quand de meilleurs en ont de si rudes? > En avril, les nouvelles ne sont pas plus favorables : c Ma maladie, toujours sans douleur, a eu des phases diverses, mais une marche généralement ascendante, et au moment où je vous écris, je ne la sens pu encore descendre, du moins vers la guérison \ •
Un séjour à la campagne, dans une jolie ferme, entre Bàle- et Arlesheim, un autre séjour à Veytaux, furent traversés de drconstances fâcheuses et n'amenèrent que peu de soulagement. L'an* née 1836 fut meilleure, mais avec des rechutes qui donnèrent liea à des craintes sérieuses. Dans de tejles circonstances, Tactivité littéraire de Vinet ne se déploya que par intervalles. Néanmoins ces années ne furent point perdues.
Dès 1833, Vinet avait achevé un cours sur les moralistes Itançais, commencé l'hiver précédent devant un auditoire considérable, — on y venait de Mulhouse, — et dont l'attention sympathique ne se démentit pas un instant. Ce fut par ce cours queViUet se fit réellement connaître du public bâlois, et donna pour la première fois sa mesure comme professeur. Le souvenir en est resté vivant et profond. Sous le nom de moralistes, il n'entendait pas seulement ceux qui ont écrit des traités de morale, mais encore ces moralistes descriptifs, romanciers ou poètes, qui ont reproduit en témoins naïfs les mœurs, les idées, les besoms de leur époque. Partant du Xyi« siècle, il poussait jusqu'au XYDI*, s'arrôtant à tous les écrivains capables de lui fournir des renseignements authentiques sur les conceptions morales qui, de génération en génération, ont eu cours dans la société. Son but était moins d*ea
* Lettre à M. Forel, du 10 avril 1835.
CRISE mréRIEURB. BALB. TRAYAUX LITTÉRAIRES 251
saisir l'enchaîneiDent, d'en retracer la filiation hlstorigne, que de les examiiier, de les comparer entre elles> et surtout de les comparer avec la morale parfaite, celle de l'Evangile : « Tous les systèmes hmsiains, disait*il dans sa première leçon, peuvent se réduire à quatre ou cinq idées principales, qui se succèdent les unes aux autres, et^ à des époques plus ou moins distantes, occupent la scène du monde. Elles reviennent sans cesse les mômes, maïs sous des aspects et des noms différents. Chacune reçoit du temps qui l'introduit une physionomie particulière : ainsi, par exeiiq>Ie, l'ancien système d'Ëpicure et l'épicurisme du dixhuitième siècle. Ce sont ces divers essais qui nous occuperont; nous verrons ce que l'homme a cherché et ce qu'il a trouvé. Un tûi nous frappera : l'homme à lui seul n'a jamais rencontré qu'une paitie de la vérité. Ce sont des fragments cherchant à se rejoindre, et ne pouvant en vemr à hout. L'homnle ne s'est jamais tout à fait trompé; dans ses plus grossières erreurs reste toujours un lambeau de vérité. En morale, aucune erreur absolue; mais vérité incomplète, vérité exagérée, vérité mal appliquée. Tous les systèmes^ à commencer par celui de l'intérêt, présentent toujours quelque côté vrai. Ce sont les débris d'un corps vivant, qui sem- Ueni s'appeler, se rechercher, mais qui, dans le fait, restent isolés et sans vie. Comme un tronc mutilé, des rameaux arrachés, des feuilles dispersées, autant de parties substantielles d'un arbre, demeurent épars sans qu'il soit au pouvoir humain de leur rendre rensemble et l'être, de même il est au-dessus des facultés humaines de composer un tout de ces éléments divers; le lien de la Tenté morale vient d'ailleurs. •
On reconnaît ici l'une des maîtresses idées de Vinet, savoir qu'en morale le critère de la vérité est dans le rapport des doctrines avec les besoins multiples et en apparence ox)ntradictoires du cœur humain. Connaître l'homme, voilà le commencement de la sagesse, et c'est pour nous fournir cette base première que la littérature i-»t appelée au conseil. Son témoignage est le plus universel, le
plus désintéressé, le plus authentique. L'étude de Ut littérature se transforme entre les mains de Vinet en une étude de psychologie chrétienne.
Tel est, si nous Tavons bien compris, le principe fondamental de sa critique. Il en a multiplié et varié les applications^ dans ses articles du Semeur et dans ses cours académiques; mais jamais il ne s'y est plus strictement attaché que dans ce premier eonrs, professé à Baie. Ici, point de digressions, point de haltes, point de causeries d'agrément; tout va directement au but, tout est soixffdonné à la chose essentielle; la littérature est ici un pur instrnment de morale.
Sous ce rapport, ce premier cours de Vinet peut être envisagé comme la souche de tous les autres. Malheureusement, il ne ftit point écrit. Mais Vinet y revint plus tard, en 1847, l'année mèn» de sa mort. Ses notes et celles de ses auditeurs, tant à Lausanne qu'à Bâle, quelques extraits donnés au Semeur, ont permis i ses exécuteurs testamentaires de publier le volume qui a pour titre : Moralistes des seizième et dix-septième siècles, (Paris, 1850.) Les premières leçons, sur Rabelais et Montaigne, de même que l'introduction, appartiennent plutôt au cours de Lausanne, iBte^ rompu par la dernière maladie de Vinet. La suite, entre autres les leçons sur La Rochefoucauld et La Bruyère, peut donner qœlqQe idée du cours de Bàle, autant du moins qu'il «st possible de re* constituer un cours avec des matériaux dont l'insuffisance est évidente '.
Ce premier essai d'un enseignement supérieur et public absorba pendant quelque temps toutes les forces de Vinet, et retarda d'autres travaux, qui eurent leur tour, à mesure que le permit l'état de sa santé. Ce fut en 1834,. au plus fort de sa maladie, qn'il
• Les notes du cours professé à Bâle sur les moralistes du XVIII» siècle (le second cours, celui de 1833) ont été utilisées pour V Histoire de la littérature française au XVIIP siècle. On a évité ainsi les doubles emplois.
CaiSB INTÉRIEURE. RÂLE. TRAVAUX LITTÉRAIRES !£53
la sdcoDûe édition de sa ChrestomcUhte, enrichie des lettres à MM. Monnard, Forel et Gindroz, et sur laquelle nous n'afons pas à revenir, non plus que sur celle des Discours, qui avait paru l'année précédente, et qui allait être suivie d'une troisième, rane et l'autre fort augmentées; enfin, il continuait à eoridNlr le Semeur d'articles nombreux et variés. A cette époque, la veine philosc^hique est peut-être dominante. Nous avons vu Yinet» en 1834, fort occupé de Fichte et de Kant, au moment où il reeevail la visite de MM. Wilks et Lutteroth. Deux ans plus tard, en i89S, il réunit quelques-uns de ses articles et les livra à l'imprimeor. c Revu mes manuscrits pour Risler ( l'éditeur), dont j'ai hil on paquet, dit-il dans son agenda, n aurait fallu les garder Meore quelque temps pour pouvoir juger si vraiment ils sont qualifiés poor l'impression. Gela m'a paru bien faible au total \ » De là sortit le volume intitulé : Essais de pMosopfiie morale et de morale religieuse. (Paris, 1837.) C'est donc encore de morale qoll s'agit; mais à part quelques morceaux plus littéraires, à la iada volume, c'est de morale spéculative. Jamais Vinet n'a plus looguement ni de plus près côtoyé la métaphysique.
Une introduction, écrite après coup, au moment où le livre allait faraàm (Arlesheim, 31 août 1S37), augmenta considérablement la valeur el la portée du volume, en lui donnant un centre visible. Sans cette introduction, on aurait pu se demander quelle était ronité da recueil; on l'aurait bien trouvée, sans doute, dans l'espril chrétien qui y est partout répandu; mais grâce à cette introdœiioD, on voit ces études diverses converger vers un but plus précis. Vinet y passe rapidement en revue les principaux systèmes de la philosophie moileme et s'efforce de montrer qu'elle est engagée dans une impasse. Elle a tenté tous les chemins, essayé toutes les théories, et jamais elle n'est arrivée au but qu'elle poursuivait, jamais elle n'a pu saisir l'unité de l'univers et de la vie humaine. La logique l'a poussée à des abîmes, devant lesquels,
•»i juillet 1836.
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malgré son audace, il a fallu qu'elle reculât, car si la pensée humaine est dévorée d'un besoin étemel d'unité, jamais cependant elle ne consentira à le satisfaire en se mutilant elle-même. Tant d'efforts inutiles ont engendré une grande lassitude, et de l'impuissance de la philosophie est née une philosophie nouvelle, qui n'en est que la négation. Elle s'appelle l'éclectisme, et elle professe qu'en philosophie et en morale la vérité est partout et nulle part, que toute doctrine en recèle une partie, que nulle ne la renferme tout entière, et que la science est une sorte de sagesse médiatrice qui les arrange pour le mieux, en faisant à chacune sa part et en exigeant de chacune dos concessions. Vinet n'a pas de peine à montrer que cette prétendue médiatrice n'a point de titres aox hautes fonctions qu'elle s'attribue, qu'il lui faut un principe pour choisir, que ce principe doit être lui-même une philosophie, en sorte que la science nouvelle, qui se promet de si grands résultats, débute par un cercle vicieux. L'éclectisme est nul comme doctrine; c'est la banqueroute de la philosophie. Néanmoins, il est possible de lui appliquer ses propres théories, et de lui reconnaître une part de vérité, vérité d'instinct, mais qui n'en a pas moins d'im* portance. L'éclectisme manque de l'instrument nécessaire ponr l'œuvre qu'il veut accomplir; mais il a eu le mérite d'entrev(nr que la vérité est dans la conciliation des principes contraires. Quelque sujet que nous abordions, toujours et partout nous rencontrons deux idées maîtresses, aux prises l'une avec l'autre, également nécessaires, également puissantes et cependant contradictoires. S'agit-il de Dieu, il le faut infini et pourtant il le fout personnel; s'agit-il de morale, la justice et la bonté s'opposent l'une à l'autre avec des droits égaux, l'une demandant que tout soit pardonné, l'autre que tout soit puni. Même lutte entre le principe de l'obéissance et celui de la liberté, entre l'individualisme et la sociabilité, entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, entre l'être et le non-être. Que faire au milieu do ces difficultés? Proclamer le divorce de la théorie et de la pratique? Plusieurs Font fait. « Je cherche, dit une certaine philosophie, le nœud d'une