CRISE INTÉRIEURE. BALE. TRAVAUX LITTÉRAIRES
énigme que la nécessité tranche chaque jour. Je suis tenue quant à oioi d'être conséquente, et j'en ai le loisir; je tarderai peut-étre^ peul-étre je n'arriverai jamais; mais vous qui avez à ^ivre, ne tardei point, .vivez; agissez comme si vous aviez des principes; mettez dans les faits l'unité que vous ne trouverez point dans les idées; coupez court au travers des inconséquences, l'inconséquence est la ccNadition de toute sagesse pratique ^ » — € Quel aveul s'écrie Vinet. L'action séparée de l'idée t La vérité pratique au prix de l'exclusion de la vérité spéculative! La logique sommée de s'écarter pour faire place à la vie t Et qu'on ne fasse pas d'équivoque : ce qu'on demande, ce n'est point seulement la reconnaissance de certaines bornes dans le domaine de la pensée, reconnaissance ■écessaire, inévitable dans tous les systèmes; ce qu'on demande^ c'esl un mensonge pratique, c'est le sacrifice des convictions, c'est un scandaleux divorce entre la pensée et la vie. Et qui est-ce qui le demande? Tout le monde; les plus généreux peut-être d'entre les mortels, les plus prudents, les plus utiles. Et qui est-ce qui s'y oppose? Deux classes d'hommes. La première composée des esprits téméraires, des logiciens durs et sans entrailles, des inteliigenoes égoïstes et féroces, qui s'assouvissent d'un syllogisme, fût-il tranpé de sang et de larmes, et marqué de la colère de Dieu et des hommes. La seconde, ce sont les chrétiens... non les chrétiens selon la tradition hiérarchique ou populaire, mais selon l'Evangile; les chrétiens qui savent que cet Evangile renferme la réduction^ en principe et en fiait, de toutes les dualités qui afQigent à la fois la pensée, la vie et la société. »
Telle est l'idée mère des Essais de philosophie morale. Elle se retrouve, du plus au moins, dans tous les articles; partout Jésus-Christ y apparait comme « le médiateur des pensées désunies et colluctantes '. » Le sujet n'est point traité d'une manière méthodique, ni même complète. Vinet est le premier à le recon-
• Introduction, pag. XXVIIL
• Pag. XXX.
naître. Mais de points divers et successifs, on est ramené vers ridée centrale; on voit des doctrines fort différentes s*ahsort)er en s'épurant, en se complétant et s'agrandissant dans ronité chrétienne. Comparés aux Discours sur quelques sujets reMgieuœ^ les Essais se font remarquer par une vigueur tonte nouvelle dans la discussion. Gela est vrai de tous les morceaux dont le volume se compose, mais particulièrement de rintroduction, que nous venons d*analyser. Les Discours sont timides en comparaison. Nul doute que cette vigueur nouvelle ne tienne à une plus grande assurance de conviction. La foi de Yinet a dû, dans rintervaUe» se tremper à nouveau, en sortant victorieuse soit des épreuves de sa vie, soit des combats de sa pensée. « C'est bien plus profond qu'il faut aller, s*écriait Yinet eu parlant de ses Discours, le besdn da siècle demande davantage, et si les tourments intellectuels d'autnii égalent ceux par lesquels j'ai passé, je n'ai fait qu'effleurer le grand problème. J'essaierai de redescendre dans mon Tartare; j'y chercherai encore quelques-uns de ces doutes insolents, et jusqu'à ces effroyables visions de la raison, contre lesquelles je ne sais qu'un asile ^ • C'est ce qu'il a fait; il est redescendu dans son Tartare; il en a évoqué plus d'un, de ces doutes insolents, et si l'on remarque plus d'assurance dans sa foi, c'est qu'U en a triomphé.
Est-ce à dire que les Essais soient justement cette œuvre plus profonde que demandait le besoin du siècle? Yinet n'a garde de le penser. Tout au plus en est-ce l'ébauche, et il semble qu'en la livrant au public son but principal ait été de susciter, si possible, l'ouvrier capable de l'achever, t Nous serions bienheureux, di^îl*, si cet Essai, devenant un appel, allait réveiller quelque part l'homme de cette œuvre, l'homme que cette œuvre astmd, si quelque philosophe chrétien, racontant, au point de vue de la science, ses expériences personnelles et ses découvertes, exposai!
« Lettre k M. A. Forel, du 19 février 1832. ' Introduction, pag. XXXI.
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an Tegird des sages l'iuiiverselle médiation da Christ, s'interposaa^ dans le mcmde de la pensée comme dans le mondé de la eoDflcieiice, entre les Térités contradictoires; rétablissant la contînnllè entre les idées par la continuité entre les faits; enseignant par rtMtioa, créant pomr instruire; complétant la pensée hmnaine en eomplécant l'existence humaine; nous donnant une nouvelle hunière en nous donnant un œU nouveau; appc^rtant au monde one Tie qoi est une Imnière, une lumière qui est une vie; paciiam; par un même pouvoir et par un même acte, le cœur et TinteUtgenee. Voilà le miracle dont il s'agirait d'exposer au jour les fiiees diverses. La tâche est grande et laborieuse, mais réjouissante, et digne d'employer les forces d'un esprit supérieur. JHgnus vmdke nodus \ »
Cependant la foi de Vinet ne croissait en fermeté que pour devenir pins exigeante, pour réclama impérieusement une vie de plus en plus pénétrée, jusque dans le détail, de l'esprit dirétien. Anssi le livre auquel il travailla le plus pendant ces années d'éprainFes et de faiblesse physique, ftit-il le livre intérieur et vivant, cekiide son cœur, c II ne tiendrait qu'à moi, si quelque chose tient à DOQB, éorivait-il en avril 1835, de tirer de gnoides bénédictions de ee long et prédeux sabbat que Dieu m'a ménagé '. > La manière dcmt il en profita se voit assez clairement, soit dans sa correspondance, soit surtout dans ses agendas. Continuons à suivre radièvement de ce livre-là, le meilleur qu'il ait écrit Les premiers fragments sont empruntés à des lettres écrites à M** Vinet, pendant
* La plupart des morceaux recueillit par Vinet dans les Essais ont paosë dans le volume de MékmgeSy publié en 1869 par ses éditeoxs. Mais quelques-uns des plus importants ont, pour une raison on pour une autre, été insérés ailleurs. Selon les éditeurs, les Essais n'étaient qu'un recueil < provisoire. » Il se peut, en effet, que Vinet en ait jugé ainsi plus tard ; mais historiquement et pour le biographe, c'est un livre qui a sa date, par Ik même définitif, et non l'un des moins intéressants qu'ait publiés Vinet.
' Lettre k M. Forel, du 10 avriL
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un voyage qu'elle dm faire dans le canton de Vaad^ en 1834.
c' U septembre. — Je ne veux décliner aacun des reproches que, involontairement, ta m'adresses au sujet des enfknts, c'està-dire des reproches que tu te fais et que je m'applique. Je les prends au sérieux, et je demande à Dieu de m'aider à mieux remplir mes devoirs de père. Toutefois, il ne faut rien exagérer, il ne faut surtout pas méconnaître ce qui est bien. Les parents à qui ta portes envie te porteraient envie à toi-même, s'ils voyaient la droiture, la simplicité de cœur, la bienveillance naturelle de tes deux enfants. Tu as une fille qui n'a pas, à ma connaissance, fiiit un seul mensonge depuis qu'elle est au monde, qui a le cœor juste et l'esprit droit Les mensonges d'Auguste ne sont pas d'une espèce noire; il ment parfois à son dam; c'est de la légèreté et on esprit que la solitude fait rêver. Ces enfants ne paraissent point malheureux. Je ne dis cela que pour balancer le compte et poor être juste, car, du reste, je reconnais combien je leur ai nui par mes négligences et mes impatiences. »
c 16 septefnbre. ^ Aujourd'hui, un dimanche fort tranquille. J'ai lu la Bible avec les enfants. Ils ne se sont point évaporés; le temps s'est passablement rempli. Le soir, par un beau clair de lune, nous aimions, Elise et moi, à vous voir, tes bons parents, ta sœur et toi, respirant le frais dans le petit cabinet du jardin; mais peut-être étiez-vous attablés à quelque gros goûter^ je ne sais où. Soyez où vous voudrez, pourvu que Dieu soit avec vous.
> Auguste m'a donné une composition géométrique singulièrement bonne. Oh! si j'avais de la patience et de la constance, je ferais quelque chose de lui I »
c 20 septembre. — Le poè'te Knapp, grand et gros homn», pasteur de campagne, à la figure douce, sereine et gaie, aux manières simples et bienveillantes, encore plus imprégné de christianisme que de poésie, m'a fait grand plaisir à voir. Voici l'extrait qu'il nous a fait d'un poème de Schwab :
* Très à la mode dans les campagnes vaudoisei.
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> On prétend que Kant est rinventeur de l'impératif catégorique (le [Nincipe qui commande l'obéissance à la loi du devoir); on se trompe. Ce système fîit trouvé cent ans avant lui par un ministre de la Bohême, ncmiQié Johannes. Ce ministre, revenant d'un voyage, traversait un soir une forêt, n est assailli par des voleurs, qoi, après l'avoir dépouillé de l'aiigent qu'ils trouvent' sur lui, lui demandait s'il n'a plus rien, et sur sa réponse négative, le laissent aller. Srati de leurs mains, il pense avec satisfaction qu'il a sous* trait â leur rapacité quelques pièces d'or cousues dans l'étoffe de soB habit Alors l'impératif catégorique élève sa tête et sa voix de lioo et loi dit : « Tu as menti. — Mais j'ai besoin de cela pour > contiiiner mon voyage. — Tu as menti. — Mais mes enfants • en ont besoin. — Tu as menti. — Mais, mais.... — A chaque » nuxi» l'impératif catégorique répète : — Tu as menti. » Alors Johannes rebrousse chemin dans les ténèbres; il cherche les voleurs, il les trouve occupés à partager son argent, et s'avançant au milieu d'eux : •— c J*ai menti, leur dit-il, et voilà mon or. » Les Toleiurs se prennent à rire; mais presque au même instant Timpéralif catégorique élève au milieu d'eux sa tête de lion et leur dit : « S'il a menti, vous avez volé; s'il a violé le huitième commande- » ment, vous avez violé le neuvième. • H le leur dit et le leur répète avec une force qui les terrasse; ils confessent qu'ils ont péché, ils s'humilient devant celui qu'ils ont dépouillé; ils lui demandent de prier pour eux; le ministre et les voleurs prient ensemble.... Et c'est ainsi que fut trouvé l'impératif catégorique. »
« Î7 septembre. — J'ai eu hier la visite, de qui?... de M. César Malan. Abord affectueux, aimable, puis conversation, c'est-à-dire monologue;... puis prédication, conune de juste, sur l'assurance du saint, doctrine qu'il est, selon lui, si facile de persuader et de reeevoir. Sur cette facilité, j'ai cru devoir élever une objection, à laquelle on a répondu en me demandant une conférence, qui aura lien demain, chez moi, à onze heures....
» Le soir, je suis allé à la réunion d'adieu de M. Bonnet.... La parole a été déférée à M. Malan, qui a choisi avec beaucoup de
bonheur l'épitre de saint Jean à Gains, mais qoi a détroit le bonheur de ce choix en parlant de toat autre chose. De qod donc? Eh! vraiment, de l'assurance du sahit.... Cela ne valait pas son sermon du matin, duquel j'ai oublié de te dire qu'il n'était nullement Croissant, quoique sérieux et fort....
• J'ai oublié de citer deux traits que j'ai relevés dans le sennon de M. Malan : « Le premier soin, a-t-il dit, de celui qui oonomence » à croire, c'est de s'assurer que sa foi est bien dans le cceur, qu'elle > est bien une affection de l'âme. » Et le même honmie nous répèle à tout moment qu'il ne faut pas consulter ses sensations» mais nniquement la Parole écrite. Deux fois dans ce même sermon fl a dit avec insistance : c Le Samt-Esprit n'est donné qu'après qn'on a » cru. » Ainsi donc, nous croyons par nous-mêmes, nous nous dcmnons la foi; il y a dans l'œuvre de notre conversion quelque chose qui n'appartient pas à Dieu! Et cependant Paul a dit : c Nul ne » peut, sinon par le Saint-Esprit, dire que Jésus-Christ est le Fils de » Dieu. > Si l'occasion s'en présente, je lui ferai ces observations.
» Après-midi — La visite que j'attendais est venue. IL Kalaii a commencé par me demander une pipe; Bonnet, qui est snrveoD, a pris la sienne; moi, la mienne, et l'on a causé en fumant. Tai en que je devais être franc et ne pas avoir l'air d'adhérer à tout par mon silence. J'ai fait les observations ci-dessus, auxquelles on a très faiblement répondu, mais, la pierre jetée, je ne me sois pas amusé à l'entendre rouler; je sais que, par son poids, elle airtrera au fond, et cela sulQt. D'ailleurs on peut faire qudque chose de mieux que de disputer, et réellement il a été fort édifiant ILBoor net parti, il m'a entrepris. C'est le : « Comment va votre âme? > Tai pris la question comme elle m'était faite, sans m'agenonillfir, et Je l'ai généralisée, sans esquiver l'application individuelle; en un mot, j'ai été simple, ce qui vaut mieux que les finesses; pull 11 m'a parlé de lui, de ses projets, de ses travaux, toujours avec édification, et m'a proposé la prière, à quoi j'ai bien vokxitièis consenti. »
c 3 janvier 1835. (Agenda.) — Ce soir, j'ai adievé de lire à
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Sopliie le sermon de Theremin sur le figuier stérile. Tai été bien fri|ip6 de ce qu'il dit sur les actes et les pensées par où devrait oomoieiieer diaque journée.
> 9 janoier. — J'étais très faible. J'ai sous tous les rs^pcHrts peidu ma journée. Je me laisse extrêmement a}ler à la volonté de mon malaise.
9 10 jcawier. — La première chose que j'ai faite à mon réveil, c'est de juger et de condamner mon prochain; cela ne ressemble pas aux cooseils de Theremin.
» 11 jarmer. — Visites sans interruption. *- Après midi, nous «TOUS lu, M. Cha(q[)uis et moi, quelques pages des Méditations de Roehat sur Ezéchias; et la confession que fait ce prince de ses pédiés avant d'implorer la guérison, m'a fait réfléchir à l'imporde4a confession comme moyen et comme signe de progrès^ ^X)qne décisive dans la vie spiritueUe.
9 \^ janvier. — Il y à en moi un f(»uls de malignité prêt à se soulever comme une fine poussière, au plus léger souffle, pour se rqiaiidre sur tout ce qui m'entoure.
» Î3 janûier. — La théologie du Réveil impose une marche au développement de la vie religieuse, n y a une histoire orthodoxe de la conversion et de ce qui la suit. Les choses doivent se passer d'mie certaine manière, et dans un certain ordre, et non autrc- ■KBt Bien averti de tout cela, on s'y prête; on s'impressionne artîideUement; on se fait des sentiments factices. L'âme perd tome naïveté, la spontanéité disparaît, et la religion du cœur de- Tîeat une mécanique.
» 25 jaswier. — Quelque faiblement que l'esprit se porte vers Dieu et vers sa parole, il en résulte une mfluence invisible sur la pasôe et sur l'action. Mais qu'on est abandonné et misérable lorsque, au commencement de la journée, ce regard en haut a manqué.
> 29 janvier. — A partir de ses premières Méditations, je vois dans Lamutine un imitateur... de lui-même.
» 25 février. •— Travaillé à ^avan^propos de la Ckrestomathie.
Je remarque combien, depuis quelques amiées, ma compositioEL est plus laborieuse, plus soigneuse du détail. Je ne crois pas qu'elle y ait autant gagné que perdu. Le jet, le mouvement sont moindres; je ne sais si j*ai acquis en précision et en ordre. Mais en tout cas , ce soin tient en partie à un principe que je ne puis pas approuver.
» 26 février. — J'avais attaché un grand prix à la possession de quelques livres. Quand je les ai eus, j*ai vu combien aisément j'aurais pu m*cn passer. Ainsi de tant de choses! Que de puérilité! que de frivolité, chez quelqu'un qui se laisse appeler chrétien!
» 5 mars, — Cogito, ergo mm. L'entrain de la pensée est une des marques que je suis mieux.
» 11 mars. — Le soir, le docteur est venu. Il nous a lu, dans Fontenelle, l'éloge de Bœrhave. J'y ai remarqué la conscience avec laquelle ce grand homme, attentif aux petits devoirs comme aux autres, ne profitait jamais, comme professeur, des incidents qui pouvaient diminuer sa tâche, et remplaçait toutes les leçons qu'il pouvait avoir été dans le cas de manquer.
» 1«' avril. — Un songe pénible m'a réveillé à trois h^ires. Dieu s'en est servi pour me tirer d'un autre sommeil que celai des sens.
* 2 avril. — Ce beau soleil de printemps, cette chaleur presque d'été n'ont pu me ranimer un instant. C'est une étrange sensation que de voir autour de soi tout renaître, tout se réjouir» et de ne pouvoir participer à cette vie qui se répand partout.
» 8 avril. — J'ai été toute la journée d'une extrême faiblesse. Rien n'a pu me ranimer. — Bonheur de ces quelques jours passés en tête-à-téte avec Sophie!
» 18 avril. — Ce retour d'une crise qui a été si longue et m'a tant affaibli, m'inquiète et me reporte vers des pensées bien sérieuses, qui devraient m'occuper plus souvent et volontiers. Grâce à Dieu, j'ai pu m'élever à quelque confiance.
» 28 avril. — Tai composé, avec plaisir et facilité, deux notices sur le dialogue de Sylla et sur le style du cardinal de Retz. D y
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sviit longtemps que je n'avais eu ce plaisir à écrire. Il m'a semblé revivre.
» 5 maL — Journée pénible et souffrante. ^ Tout pour le peuple éL nm par lui, voilà ce que l'on a osé professer. Tout par le peiqAe et rien pour lui, voilà ce qu'on pratique sans le pro-
9 6 moL — Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand^.. Je lui dis entre autres : — Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en toute saison. — Je l'interroge sur le christianisme des Ehtdes historiques, — Le christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose. — Ce que j'ai contredit et rectifié. Et conune je lui paraissais peu oonviniea du progrès, il me dit : C'est que vous vivez à Baie, où l'on est prévenu contre le mouvement actuel; vous êtes dans le cas des dissidents.
» 24 mai, — A onze heures est arrivé notre ami Vemy, qui ajpassé le reste de la journée avec nous. Je me suis levé après le dîner, et nous avons passé quelques heures en plein ah*. — Goii* venation sur le progrès, auquel il paraissait avoir cessé de croire; Il m'a semblé que le progrès social dérive inévitablement du progrès matériel, lequel est une suite nécessaire et constante du mouvement continu de l'intelligence stimulée par llntérèt.
> 25 mai. — Le christianisme fournit le seul exemple de progrès social découlant essentiellement d'éléments moraux. Ea général, le développement social, s'il eût été confié à notre nature morale, aurait bien peu progressé.
• 19 jidn. — On ne se prescrit pas la force et la constance; chacon en puise l'élément dans sa constitution morale ou les motifs hors de soi.
> Se conduire avec nos amis comme s'ils poavaient un jour devenir nos ennemis : règle odieuse. Hais ne jamais perdre de vue avec eux, même dans le plus grand abandon, leur faiblesse et la
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nôtre, et noas conduire d'après cette connaissance : rëg^e prudente et d'accord avec la charité.
» âO junL — Dans la société, les affections et les besoins précèdent les théories et les suggèrent. — Les (kits sont les rtm pères des théories, lesquelles se raisonnent après coup.
» 21 juùi. — n y en a qui parlent bien de ce qu'ils aiment; moi, je parle bien de ce que je hais.
> 26 jum. — Lu ensemble, avec admiration et attendrissement, les premières scènes du Guillaume Tell de Schiller.
> 30 juin. — n ne faut se soucier d'autrui que par amoor.
» 15 Juillet. — Je me suis occupé d'Auguste; refait ayec lui tel mêmes choses qu'il y a un an, deux ans, trois ans. Oh! si Itfea m'accordait de pouvoir m'occuper assidûment de lui!
» rai ressenti dans ma santé les effets de mes imprudences. Puis-je trop la ménager, la respecter? Est-elle à moi? N'en saisie pas responsable de plusieurs côtés?»
« 18 juillet. (Lettre à M. Ford.) — Vous ne vous êtes sans doute pas aperçu ce matin qu'un ami commun nous mettait en contact, ou du moins me conduisait près de vous. Cet ami comnum, e'est Jean Racine, à qui, au fort de mon malaise, j'ai demandé de me consoler, et qui m'a fait oublier tous mes maux et mes soads tant que j'ai lu son Bc^jaxet. Je n'ai pu cacher mes ravissemenlB.^ Quel poëte! quel écrivain! quel moraliste! Et tout cela d*an seul coup et par la même impulsion. Plus j'avance, i^us Racine me devient cher, plus sa lecture me devient précieuse; et si jamais j'étais professeur d'homilétique, j'y trouverais pour mes disd]^ •^heureux si pour moi-même) les règles et le secret d'un bon 8e^. mon. Aussi dans la nouvelle édition de ma Chrestomathîe (3^ vol.) je me suis donné carrière sur cet admirable écrivain, et je me suis dit, comme quelqu'un : t Parlons^n tout à notre aise. > n faut ramener les esprits vers ces « grands gaillards du XVIi* » siècle, » comme dit notre ami Manuel. »
« 19 juillet. (Agenda.) — Les défauts des femmes sont pro-
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en aoeros par leur ignorance. Avoir Tequrit vide et à la fois actif, quel dangerl
» tt >aDè^. --ReçQ de Zurich ime lettre de M. Darby^Anglai^^ tmi de mes parents de Veytanx, contenant une traite de vingtdaq livres sterling, qu'il m'offre pour les soins de mon rétablisseBSBL Je n'ai pas accepté ce don; mais j'accoeille et je serre dans mcm cœur cette marque précieuse d'affection fraternelle dte homme que je ne connais pas, qui ne m'a jamais vu, qui a d'antres qpink>ns que les miennes» et à qoi je n'ai pas même aujué réception des lettres qn'il m'a écrites et de la communication qu'il m'a faite de ses écrits. Puissent tant d'exemples m'en** ifligner et m'insj^er la bonté !
> 26 Jidaet. — n faut bien admettre, d'^)rès 1 Jean m, 18, 19, iiy qœ l'assurance du salut a quelque autre fondement que la nue dédaration de la Parole écrite.
» 13 août. (ALongirod, chez M. LerescPui.) — Journée pleine de tristesse, de heimweh, où je me sens peu soutenu, peu consolé. Qoe senit-ce si je n'étab pas auprès de ces bons amis?
« 14 août. (Idem.) — Deux orages avant et après midi
> Passé la journée dans un état inexprimable d'angoisse et de tristesse, tempéré quelquefois par l'attendrissement à la pensée "de l'amie qœ Dieu m'a donnée, et par l'affection des excellents amis fi m'oni accueilli.
« ii août. (Idem,) *- Dans cette famille, l'union des parents avac leurs enfants, l'intimité et la gaieté de leurs relations me tatt penser avec plus de regret à tout ce dont j'ai privé, dans ce genre, mes enfants et mo^méme.
> 31 août. (Idem.) — Mes prisées sont souvent bien noires, ei je me sens de bien petite foi. La conversation, les distractions ■e relèvent; mais, livré à moi-même, je ne sais pas me relever. Diea me soit en aide ! Oh 1 si je pouvais l'invoquer avec une vraie foi!
» 6 septembre, ( Veytauœ,) — Je trouve dans un exemplaire
i66 CHAPITRE XI
de mes Discours (première édition) la note saiyante de M. Dartyy. c Comme dans les sermons que j'ai déjà lus de M. V.^ il y à les > mêmes traits d'une philosophie juste et profonde. — n croit sincèrement; mais il n'a pas encore la connaissance de la foi, sans laquelle il est impossible de prêcher Jésus-Christ dans le monde effectivement; mais je prie Dieu de le conduire par la route où il est, car c'est une (âme?) qui par sa grâce aboutira là. >
» 30 septembre. (Idem,) — Nous ne voyons pas la moltitade, les myriades de péchés dont nous nous entourons, jusqu'à ce qod la lumière divine tombe sur ce fond obscur. Ainsi la poussière qui voltige dans une chambre nous demeure invisible jusqu'à ee que, le soleil y pénétrant, nous voyons dans un de ses rayons ces grains de poussière s'agiter par milliers.
» A octobre. (Idem.) — Le soir, je me suis laissé aller à discuter avec une vivacité déraisonnable des questions de politiqne^M Ce temps perdu^ et plus que perdu, aurait pu être employé à lire la Parole de Dieu.
» 6 octobre. (Idem.) — Je veux bien qu'on dise : Qui tror vaille prie, pourvu qu'on ajoute inséparablement: Qui prie, travaille.
> 10 octobre. (Idem.) — Ce matin Dieu m'a donné de prier de cœur avec Sophie.
» 15 octobre. (Idem.) Visite à M. et à M""» Wilks. Appelé à me prononcer sur l'impartiale candeur de Yulliemin au sujet des réformateurs. Si leurs faiblesses, vues de tout le monde, n'ont pas nui à leur œuvre, pourquoi le récit de ces faiblesses aj^rteraM plus de préjudice à celle que nous continuons après eux?
» 28 octobre. (Idem^) — EsMl possible d'être homme d'action et parfaitement impartial ?
» 30 octobre. (Bâle.) — Ce matin, à cinq heures, Auguste a en une nouvelle attaque, mais plus forte, du mal inconnu (?)^ dont il a été atteint à Arlesheim, en juillet 1833.
* Le point d'interrogation est de Yinet.
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) soir, le malheur dont nous sommes atteints dans la peffÂDgaste m'a percé l'âme de toutes ses pointes. novembre. — Fouiller au fond de son malheur pour y ^ de la poésie.
, novembre, — n est visible que le poëte s'ennuie. (Vinet es Chants du crépusctdey de Victor Hugo.) Or l'ennui, !-le tant qu'il vous plaira, jamais vous n'en feres; sortir de ie.
n'y a qu'une chose aussi poétique que le doute , c'est
novetnln-e, — Ces métaphores surprenantes, c'est de l'esplus ni moins que les antithèses de Delille. Homère n'en a
novembre. — Vemy et ses amis (MM. Emile Souvestre et e) ont dîné chez Rœper. Us viennent pour le café chez mcH, QL De Wette, Passavant, Tauchnitz et Faesch. Longue disi sur la Bûdung par les sciences naturelles. On n'a oublié
définir le mot BUdung. Pour moi la culture complète est rmonie de l'homme ^vec Dieu, soi-même, les hommes et le des sens.
• décembre. — Dans la civilisation et dans l'art actuels tout
et tout tend à Tégoïsme.
décembre. — J'ai quelque envie d'écrire un article pour T combien il est sensé de supposer que le christianisine, orvécu à toutes les attaques de la pensée humaine, ne tien- $ ocmtre le livre de M. Strauss!
décembre. •— La dernière soirée de l'an m'a été bien péhysiquement et moralement. Le pauvre Auguste nous donne velles occasions de nous livrer à l'angoisse sur son avenir.
le passage d'une année à l'autre n'a été plus mélanco*
^janvier 1836. — Commencé l'année dans les larmes et prière. Lu ensemble le psaume LXXXV, dont plusieurs es nous frappent dans notre situation.
» ^janmer, — Visite de M. Vaillemnier ' ; il réyeille dans la conversation une idée que j*ai trop perdue dé vue, sur Futilité des exercices qui ont pour objet la mortification de la diair.
» ^^ janvier. — Ecrit presque d*une haleine un article pour le Semeur, Ayec mes leçons, il a rempli ma journée. Je n'avais pas en depuis longtemps autant d*entrain. Mais je vois qu'il faut fiiire une halte. Ces travaux de tête affectent mes ner&.
» 2 février, — Se réjouir de l'Injustice, quelle détestais chose et combien commune! Nous nous empressons d'inscrire sur nos registres les torts d'autrui à notre avoir, comme un gain. La belle recette!
» 25 février, — Tourné encore autour de mon artide, dont l'écheveau semble se débrouiller; je n'ose pourtant pas trop y compter, et je sens toujours mieux combien mon esprit est, non pas mal fait de nature, mais mal formé, mal préparé à des iravaux vers lesquels je ne sais quelle force me ramène sans ee^e^
» 2 mars. •— Après avoir vu chez tant de personnes la vertn inférieure à ce que leur profession de christianisme faisait attaidre, ne m'est-il pas permis de bien espérer sous le rapport reli* gieux de ceux dont la vie m'édifie, lorsque d'ailleurs je ne sais rien de positif au désavantage de leur foi?
» 13 mars. — J'ai passé la journée à travailler à mon second article sur Jocelyn. n est très long et très sérieux. J'ai retrouvé quelque chose de mon ancienne verve.
» li mars. — Faire montre d'énergie dans les petites ohosesy caractère des hommes faibles. Tous leurs muscles se tendent pour arracher l'aile d'un papillon. C'est une vérité que j'ai rami^sée aujourd'hui.
» 23 mars, — On aime mieux être dominé qu*endoctriné. Ca^ sinrîr Périer e^t plus tôt accepté que M. Guizot
» 30 m^rs. — Condition pour le bonheur : très peu d'idées x» des idées très bien réglées.
' Pasteur k Bâle, plBs tard professeur It l'académie de Lausame*.
CaiSS INTÊRIEUaS. BUX. TRAVAUX LITTERAIRES f&9
B 7 otniL — Deux choses qui vont très bien ensemble et vienleH peut-être Tone de Taotre, se défier outre mesure et se confier tors de inropos.
» 90 iwnL — Premiers beaux jours de printemps.... Promelade avec Serbie. Le plaisir touchant que je trouve au milieu de a nature, a pour moi un contre-coi^) pénible, un sentiment de lédin, d'existence précaire, de destination manquée, de fautes rr^jKurables.
(Jnd es lobnt sich wahriich nicbt der Mûhe, Lange hier zn sein *.
» 23 avril. — Je me suis laissé prendre au désir de travailler or la manifestation de la conviction religieuse, sujet que la sotété de la morale chrétienne met au concours depuis plusieurs mnées.
» 3 mai. — La question psychologique et morale du rire m'a eaucoup occupé ces jours-ci, ainsi que le remplacement de l'anie& patriotisme par l'amour des idées libérales.
> i mai, •— Responsabilité de l'écrivam, alors même qu'aucim nit n'accompagne ses publications, n a semé, et ce qu'il a semé, oit qu'il dorme ou qu'il veille, germe en silence, et devient dans I pensée de ses lecteurs un principe^ une affection, une habitude.
> 8 mat. — Rencontre d'un pauvre artisan, père de famille, ne son travail n'a pu tirer de la misère. R^exion sur la vie, m hors de Jésus-Christ me parait « ein schlechter Spass '. »
» 9 mai. — Voilà le premier jour qu'Auguste passe sous d'aures soins que les nôtres. (On l'avait conduit en pension.) C'est le remier jour d'une épreuve importante. Dieu veuille la bénir! )îea veuille bénir ce pauvre enfant» pour qui j'ai fait si peu!
> 24 mai, — Voltaire parle à son aise du bonheur. L'homme le eut infini.
* Vers dn poëte allemand Claudias : Il ne vaut vraiment pas la leine de vivre longtemps ici-bas.
* Une mauvaise plaisanterie.
270 GHAPITBS XI
• 26 mai. — Ne parlez de certaines choses qoe de Tabondance du cœur. L*àbus des paroles de piété est ce qu'il y a de plus propre à affaiblir dans le cœur les sentiments qu'elles expriment.
> 30 mat. — Je devrais presque désirer que chacune de mes fautes eût les suites qu'elle pourrait avoir. Hais ce ne sont pas les conséquences naturelles d'une faute qui seules peuvent corriger, il faut une autre force.
» 9 Juin. — Dans le soin de rendre à chaque vérité et à chaque partie de la vérité ce qui lui est dû, il y a plus de force, et par conséquent plus d'éloquence, que dans tous les emportements de la pensée et de la parole.
» 20 Juin. — J'ai été amené à réfléchir sur les égards auxquels on peut manquer à force d'en être soi-même l'objet, sur l'habitude qu'on peut prendre, dans ce genre, de recevoir sans donner, fy veux prendre garde. Ma maladie m'a trop rendu partie prenante.
» 25 Juin, — Je souffre davantage, toujours de manière à me faire rentrer en moi-môme.
» 2SJuin. — De plus en plus souffrant et accablé; je commence à me livrer aux plus tristes prévisions. -— Entretien sur le catholicisme, sur la non-probabilité, selon moi, de son réveil. La ftace matérielle n'a jamais été que l'instrument de la force morale, qui seule est réelle dans la société.
» 6 Juillet. — Tiens ta langue en bride.
» 1 Juillet. — Si tout esclavage est un désordre, tout désordre est un esclavage.
» Autour du mot ordre, comme autour de celui de liberté, les plus mauvaises passions peuvent se rassembler.
» i^ Juillet. — Continué, avec une certaine facilité, mon discours sur 2 Timothée ni, 7 '. Mais cette facilité, cette espèce de verve, tient-elle à un principe dont je puisse me féliciter? Composé-je avec le sérieux qu'il faudrait? Suis-je écrivain ou prédi-
* Sar ceux « qui apprennent tous les jours et qui ne penvest jamais parvenir à la connaissance de la vérité. »
GBISB IMTéBIEUBB. BALS. TBAVAUX UTTBRAIRES 271
Mais enfin sur ce sujet je p^arle d'expérience. Ces vérités, }e les ai vues marcher.
> iSjuûlet. — Le faux bonheur dissipe, le vrai dilate.
t 9 août. — Les recommandations de saint Jacqaes de tenir sa langiie en bride me seraient fort à propos revenues en mémoire ces derniers jours, et particulièrement aujourd'hui. — 0ht le silence! le sUence interrompu seulement par la charité! quelle belle chose!
> iO août. (Arlesheim.) — Le désintéressement de nos hôtes (de boones gens qui avaient une famille nombreuse, dix enlants) m'a donné des sujets de m'édifier et de m'avertir. Qu'est-ce vraiment que nos vertus apprises auprès de certaines vertus natuleUes? n y aurait un discours à faire sur les vertus naturelles.
V 11 août. (Idem.) — Enoncé le soir, dans notre réunion, une idée d(mt je me repens, sur la nécessité de dire le mal comme le Um des hommes grands ou bienfaisants, et dit mal à propos que des soapçons pèsent sur les mœurs de saint Vincent de Paule.
» 31 août, {Bâle.) — Gardons-nous d'une erreur qui serait de rîBpatitude. n y a dans le plus mauvais jour de la condition la moiBS favorisée de quoi jeter à genoux devant Dieu chacune de ses créatures. Les biens abondent. Tout ce qui est bon vient de Dieu, tout ce qui est mal reste à notre charge, soit que nous en soy<«s les auteurs, soit que nous n'ayons pas voulu le convertir enlnen.
» 32 septembre. — J'ai dû passer la journée au lit Tai été en Cait de lecture une véritable autruche. La deux ou trois discours de Massillon, deux de Sailer, cinq ou six pages en grec de Ghrysostome, quatre journaux, une partie de V Ecole des Pères, de Piron, bien des feuilletons de Geoffroy, quelque chose de la vie de Frédéric U, par lord Dover, etc.
> !«' octobre. — Je me suis noirci l'imagination et attristé le cœur par la lecture de Ccdeb Williams, livre empoisonné.
» 10 octobre. — Repris la lecture du Paradis Perdu; ces beautés me jettent dans un véritable ravissement.
272 GHAPITRB XI
» 19 octobre. -- Cette simple phrase : « Aimei vos entmlB > pour eux-mêmes et non pour vous, » bien méditée, Yned prile à cœur, renferme tous les secrets de l'éducation naorale.
> 28 octobre. — On n*est pas maître du jugement que l'on porte sur les personnes; mais on devrait Tôtre jusqu'à on oortaiâ point de ses sentiments à leur égard.
> 9 novembre. — Déserté par ses espérances, on s'emnek^^ dans ses souvenirs.
> U novembre. — Toutes les fds que j*ai composé avec venre et de manière à être content, il m'a semblé qu'un autre dictait » que j'écrivais, et en me relisant je croyais relire l'ouvrage dte autre. Le mot d'inspiration est bien juste.
» 26 novembre. — Ce sont les autres qui sont chaigéB de nous révéler à nous-mêmes, ainsi que les étrangers iq^[Hrenneiit i un pays ce qu'il est.
» l*" décembre. — Vi^te de M. Nouguier '. Rédi intéresml qu'il me fait d'une partie de sa vie. Que je me sens petit pite de ces volontés fbrtes, persévérantes, et vieux auprès de cee vieillards) Qu'il m'eût importé, même humainement, de me rctonqûr à la source que Dieu a ouverte! 0 Dieul daigne m'y plonger tout entier! Ne pourrais-je donc revivre, même à la onzième heure; et, après avoir tant babillé christianisme, devenir enfin chrétiênt >
Ces longs extraits donnent une idée de la manière dont Vinet entendait et pratiquait envers lui-même les fonctions d'un dtreeteur de conscience. Tout commentaire serait inutile et déplacé. Mais il ne saurait être sans intérêt de le voir revêtu des mêmes fonctions auprès d'autres paonnes. Après avoir rêvé dans sa jeunesse « un presbytère avec Sophie, » il refiosa obstinémoit, nous l'avons vu, d'entrer dans le saint ministère, l(»rsqn'ime fiois il en eut compris toute la gravité, n poussait même le scmpirie jusqu'à se dérober aux occasions qui s'offiraient à lui de remplir
* M. Nougpiier, de Nîmes. On lui doit plusieurs institutions de
charité.
GBDB OrriBIBUBB. BALE. TRAYAUX UTTÉRAIRES 273
ès des malad des affligés le rôle d'un pastenr. D en donfoor raison qu'il y avait trop à reprendre en loi pour qu'il Tepraidre et exhorter son prochain. H ne se départait de cette ) de omduite que dans les cas exceptionnels où il s'y s^tait Bdement appelé. Ces cas ne forent point rares, et l'on peut que Yinet eut aussi sa clientèle d'âmes travaillées et char* , qui attendaient de lui des directions et des consolations; il ta paroisse de malades, n aimait à communiquer avec eux ^crit, et souvent, quand il avait dû faire quelque visite pase, il prenait la plume au retour, et ajoutait une lettre à la ersatîon, afin de marquer le point juste et de réparer ce qu'il mit y avoir eu d'irréfléchi et d'inexact dans les paroles. Raret il donnait des conseils directs; mais il cherchait, dans lœ occasion, la règle évangélique, et s'efforçait de la mettre ilâne lumière, de la rendre clairement visible à l'œil de la ideoce. Sa manière d'exhorter les autres était souvent de iMMler lui-même. Un de ses cantiques les plus goûtés dans les les où on les connaît, celui qui est intitulé YAmofor difficUe, soB^iosé pour une dame qui n'aimait guère la morale chrè- M^ mais qui aimait beaucoup Vinet, et qui venait à lui dans moments de tristesse et de dégoût, quand elle était lasse de 0*00 appelle le monde. Vinet écrivit ces strophes sous l'im- Bioo d'une de ses visites, et les lui envoya immédiatement ^ kNiceur, le tact, l'humilité s'associaient chez lui avec une ^ franchise, et il savait parler net au besoin. J'en trouve un Dfriie remarquable dans une lettre que Vinet adressa à un
* Il est aisé de te haïr, Monde qui plais, monde qui trompes, Aisé de maudire et flétrir Tes biens, tes voluptés, tes pompes.
Quand on a bu peine et plaisir Au vase que tu nous présentes, Quand on connaît ce que tu vantes, Il est aisé de te haïr.»., etc.
ALEX. VIHET 18
274 GHAPITBB XI
rabbin, son ancien élève, n est bon de dire, à ce propos, goe Tm^ avait des égards particuliers pour ceux de ses élèves qui étaient d'origine juive, n honorait en eux une race illustre etpersécotée. Aussi plusieurs lui témoignèrent-ils un vif attachement, et restèrent-ils, leurs études achevées, en relations avec loi. Celui d(fflt nous parlons lui avait soumis un sermen; il reçut la réponse vivante.
c Vous m'avez dit que dans les discours appelés derasàiah (si Jo m'en souviens bien) vous vous appliquiez à relever par des commentaires l'insignifiance du texte. Je suppose que le texte dont vous parlez n'est pas celui de la loi, car tout a, dans la k», une haute sigoificalion. Quand il s'agit d'un texte tiré des saimtez Ecritures^ on ne peut prétendre qu'à se tenir au niveau. ( Je ne parle ici ni d'art ni de talent, mais de doctrine. ) Votre texte est religieux; n'exprimàt-il qu'une vérité morale, il serait religieQX dans sa source; toute morale, dans la Bible, est religieuse, et, si j'ose le dire, votre discours ne l'est pas assez. Vous ne rattachei point assez fortement vos exhortations à l'idée de Dieu; vos préceptes, vos conseils appartiennent trop à la morale humaine, et certes vous savez aussi bien que moi que la régénération de votre peuple et de l'humanité, en général, ne peut se puiser à cette source. Je ne puis que m'étonner que, prédicateur d'une loi éminemment théocratique, où tout, jusqu'aux plus petites choses, est rapporté à Dieu, où les moindres préceptes, les plus minutleufles ordonnances reçoivent cette solennelle sanction : « Ainsi a dit l'E- » temel! » vous puissiez négliger de donner cette même sanctika aux exhortations que vous adressez à vos frères. Votre discours est plutôt le discours d'un philosophe, d'un philanthrope, que celui d'un Israélite.
» Non-seulement, dans un tel sujet, vous deviez beaucoup pa^ 1er de Dieu, mais vous deviez parler du Messie. A ce mot, n'allex pas croire que je vous veuille prêcher ma religion. Non, monsieur, je ne vous parle pas en chrétien, mais en Juif; je me fais Israélite en ce moment, et cela m'est bien facile, car quel chrétien n'est
CBISE mréBIEUBE. BÂLE. TRAVAUX LITTERAIRES 275
pas Isnâite en on certain sens? Or, votre religion est pleine d'un Le Messie est la clef de votre loi, la justification de votre ï, la lumière de vos destinées. Sans le Messie, tout cela est une énigme. Sans le Messie, vous ne savez ni pourquoi vous souffirex ni pourquoi vous existez. C'est l'attente du Messie qui vous tient réoDis. Otez le Messie, ce que vous avez de mieux à faire et de pfos pressé, c'est d'abdiquer comme nation et de vous perdre le plus tôt possible parmi les gcmiy comme une rivière dans l'océan. Sans le Messie, vous n'avez d'espérance ni pour ce monde, ni poor Vautre, où vous arriverez sans introducteur, sans patron, sans garant, chargés de tout le.poids de vos péchés, dont per- SQone ne vous aura déchargés, n faut donc bien, aux termes de votre loi, aux termes de vos livres prophétiques, au nom de vos intérêts étemels, que vous parliez d'un Messie quelconque. Et je ne OHiçois pas, monsieur, que vous puissiez faire une prédication, je dis une seule, sans entretenir vos auditeurs d'un Messie. Si TOUS y croyez, pourquoi n'en pariez-vous pas? Si vous n'y croyez pas, qu'est-ce alors que la nationalité et la religion juives? Un vûa mot, un non-sens....
» Je livre, mon cher monsieur, ces idées à vos réflexions, dans la persuasion que vous avez une notion juste et complète de la oatore de votre ministère, et que vous ne vous regardez pas comme un officier de morcUe, mais comme un ser\iteur du Dieu vivant, du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui sont vivants à sa droite. La religion, c'est un travail vers l'éternité. Dans ce cas, vous sentirez certainement la vérité des réflexions qoe je viens de vous communiquer. Votre discours respire un Trai zèle et annonce un vrai talent : que l'un et l'autre soient ccmsacrés à tourner les cœurs de vos frères vers la volonté divine et vers les choses étemelles *. »
Cette correction fratemelle ne manque ni de fermeté ni de force; cependant Vinet préférait les voies plus douces. Sa corrcs-
• 12 octobre 1834.
pondance en ofilîre des exemples nombreux et touchants; mais c'est à peine si nous osons lever le voile de discrétion dont s'entoure cette humble charité, qui s'efface en agissant. D le font bien pourtant. Il a tant parlé de ses impatiences, de ses aigreurs, de son cœur do pierre, que si nous nous taisions sur les bienfaits qu'A répandait autour de lui, on pourrait se méprendre sur la portée de ses aveux. Un exemple d'ailleurs suffira; il nous oblige à antidpor sur la dernière année de son séjour à Baie; mais peu importe.
Un homme distingué, instruit, sérieux, qui porte un nom devenu célèbre, mais qui n'avait donné aux choses religieuses qu'une attention distraite, lut par hasard les Discourt de Yinet La semence parut être tombée dans un bon terrain et y k^ poussé quelques racines. Le 7 février 1837, Vinet reçut de lui une lettre dont il fait mention dans son agenda en ces termes : « Lettre de M. B... au sujet de la lecture qu'il a faite de mes 2)»cours, — C'est un grand motif de louer Dieu, qu'une telle lettre.» Huit jours après, il en arriva une seconde, « vraie et touchante comme la première, » dit Vinet; puis une troisième : t Troisième et excellente lettre de M. B.;.. sa confiance en moi, son opinion de moi me rendent confus et triste. — Pourquoi n'en pas tirer autre chose? » Les visites succédèrent aux lettres, et il se forma entre Vinet et son disciple, si on peut l'appeler ainsi, de touchantes relations d'amitié. Cependant Vinet n'avait plus que quelques mois à rester à Baie; il voulut au moins rendre à son jeune ami le service de lui laisser des amis chrétiens, t Vous m'avei UûX espérer, lui écrivait-il, en date du 26 mars, que vous nous dédommageriez bientôt de la privation que ma maladie et l'état de souffrance de presque toute ma maison nous a imposée. Je ne tarde pas, comme vous l'allez voir, à réclamer l'effet de cette promesse, et je viens vous demander s'il vous serait possible de diriger vos courses de manière à passer avec nous la journée de vendredi prochain. Je me promets pour ce jour -là le plaishr de vous ftire connaître un homme selon votre cœur^ qui, lui -môme, sera vraiment heureux de vous serrer la mahi et de s'entretenir avec
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yxnsL C*est un de nos pins chers amis, M. le pasteur Passavant^ bomme qui, après avoir appartenu au monde, et au grand monde, jQsqu'à l'âge de près de trente ans, s'est dévoué sans partage (il esl resté eélibataire) au service de Dieu et des hommes, et depuis lors, às^poàs près de vingt ans, est une bénédiction dans cette ville, el on organe de la Providence auprès de ceux qui soufilrent. L'étendue de son esprit, son aménité, la sérieuse douceur de son diristûmlsme, donnent à son commerce un attrait qu'on éprouve nronent, et j'ai le pressentiment le mieux fondé que vous regardera coname un heureux jour celui où vous l'aurez rencontré. roobliais devons dire qu'il est français comme son nom, quoiqu'il prédie en allemand. Taurai aussi M. Vuilleumier, un bon ami, qui m'a parié avec effusion des quelques moments qu'il a passés mercredi avec vous. C'est un cœur d'or, un chrétien simple, sans fcrmide, allant an centre, à l'esprit de la chose, un adorateur bomble du Sauveur.
» Baissons easemble, cher monsieur, ce Sauveur que nous ivoos la douceur de connaître, et dont la main puissante nous CDlèTe d'un coup au-dessus des incertitudes où s'embarrassent la plopm des hommes, qui simplifie toutes nos pensées et toutes nos voies, et rassasie notre esprit de sa lumi^e, comme notre cœur de sa bonté, n n'y a point de noble joie que nous ne lui devions, eelle de connaître comme celle d'aimer. Et cependant, monsieur, quelque grande que soit la première, quelque délice qu'on éprouve avoir, comme je l'ai éprouvé quelquefois, se résoudre peu à peu Vms les nuages qui voilaient à nos yeux les nœuds les plus importants de la vie, cette joie ne vaut pas la seconde; à tout prendre, c'est dans l'amour qu'il y a le plus de lumière. J'ai gravi vers l'Evangile à travers la spéculation, je m'y soumets; mais heureux eeox à qui il se présente aussitôt, non par le côté spéculatif, qui l'est que son profil, mais en face, c'est-àrdire comme une puissance vive de régénération et de charité. Il n'y a que cela de vraiment bon ici-bas; fl faot s'y attacher et s'y tenir, et user de font le reste comme n'en usant pas. >
M. B... vint au jour indiqué et resta le lendemain. « Ce soBt deux l)onnes journées, dit Vinet dans son agenda, dont, j'espère, il me restera quelque chose. »
Quelque temps après, il l'invitait encore une fois, par une lettre, dont nous détachons une dernière citation :
« Votre lettre à ma femme nous a fait à tous du l)ieD, dier monsieur; elle a été pour nous une nouvelle preuve d'une vérité bien sentie, que c'est uniquement sur le terrain de la convieticm chrétienne que naît la véritable intimité des cœurs. Toutes les autres convenances ou sympathies n'ont pas ce pouvoir. Sans leur influence, les âmes ne se joignent pas par ce qu'elles ont de plus intérieur, de plus profond. Dieu seul est le vrai milieu de la vraie amitié; c'est en lui qu'elle s'accomplit, conune tout le reste. Toute liaison, si douce et si chère qu'elle soit, reste superficielle tant qu'elle ."n'est pas trempée dans cet élément. Les relations mêmes de la nature y gagnent, et beaucoup, alors môme qu'elles ne semblaient pas pouvoir devenir plus intimes. Ce n'est qu'après que le christianisme leur a fait sentir son influence, qu'on sait qu'elles avaient quelque chose à gagner. La charité s'ajoute à tous les amours, comme l'infini à toutes les espérances. «
Ce n'était pas seulement autour de lui, parmi ses proches viHr sins, que Vinet trouvait à exercer cette influence chrétienne directe, qui va de l'âme à l'âme. Ses articles du Semeur rayaient mis en relations avec plus d'un homme distingué, et, dans les lettres qu'il échangeait avec eux, il ne dissimulait point les vtmii de son cœur. C'était un moyen pour lui de continuer en secrrt l'œuvre de cette critique toujours chrétienne, jamais prêcheuse. De l'époque où nous sommes arrivés datent ses premières relations avec Emile Souvestre, qui faisait justement un séjour à Holhouse. Souvestre vint à lui par une lettre franche, cotdiale, qd accompagnait l'envoi de deux volumes. Vinet répondit avec la même ouverture. « Pour sentir le véritable attrait de ce qu'on appelle la gloire littéraû'e, lui disait-il, et en faire l'objet d'une poursuite légitime, ne faut-il pas entendre sous ce mot le privilège
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d'aller la loin, par des mots, par des formes, éveiller dans mille oŒnrs tout ce qu'ils peuvent enfermer de purs sentiments, ou du moios de m^les désirs? Si ce retentissement d'une âme dans tant d'antres âmes est ce qu'on nomme la gloire, c'est presque un devoir de la chercher; ce devrait être au moins la plus douce récompense da talent et la volqpté du travail poétique. En lisant \os veis, monsieur, et votre prose, où il y a tant de cœur et de si nobles tendances, je sens que vous devez être heureux de la sympathie qœ vous êtes sûr de rencontrer. C'est là le vrai nom de fadminukm qui s'attache à certains ouvrages; qu'est-ce que l'adnuntîMi qu'ils excitent sinon la sympathie portée au degré le plus hanty et fusant appel à ce qu'il y a de plus intime et de plus précieux dans le trésor du cœur. J'ose me dire au nombre de ceux qui TOUS comprennent par le cœur. Vous avez mis votre talent au serrke de la vérité morale; vous croyez vivement en elle; vous croyez, à ee qu'il me semble, qu'elle s'éteint avec les croyances reUgieases, qu'elle se ranime avec elles, et qu'à son origine et dans son principe elle n'est point distincte de la vérité religieuse. Mettre la siècle sur le chemin de ces idées, c'est le mettre sur le du salut. Puissè-t-11 vous être donné de faire davantage il de nonmier cette vérité, mère de toutes les vérités montes, sociales et poUtiques, de proclamer un jour ce grand dogme du pardon gratuit et de la réconciliation en Jésus*Ghrist, qui prépare la restauration de la société par celle des individus, et relève chaque homme à ses prq[>res yeux, le préoccupant saintement et puissamment de lui-même pour le mieux dévouer à l'humanité ^ »
Pen de temps après, Souvestre, sur le point de quitter Mulhouse, vint passer deux jours avec sa fenune chet Vinet, qui était à la campagne, à Arlesheim. Cette visite lia les deux familles, et dès Ion Souvestre et Vinet ne cessèrent d'entretenir une correspondance active.
Vers le même temps, Vinet reçut une autre lettre, qui ne devint
« Lettre du 17 arril 1836.
point l'origine de relations suivies, mais qui lui fournit une ocea* sion unique d'exercer ce ministère discret et pénétrant Elle teit signée du nom de Chateaubriand.
« PaiHSf 27 octobre 1836. — Je viens de lire dans le Semmur^ monsieur, le noble et grave article que vous avez bien voulu consacrer à mes derniers essais \ L'autre article, auquel vous revoyez, m'a échappé; je vais tâcher de me procurer le numéro qui me manque. Vous avez pu remarquer, monsieur, qu'à la fin de mon chapitre sur la Réformation je rends un éclatant hommage aux protestants d'aujourd'hui; je vais jusqu'à dure qu'ils ont gagné tout ce que les catholiques ont perdu. Oserais-je aussi, monsieiir, vous faire observer que, quant à l'avenir du monde, je n'ai en* tendu parler que de l'avenir de la société; je sais ftNrt bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre vie. Pardomiei* moi ces justifications sur des points où il m'a semblé, sans doute par ma faute, n'avoir pas eu le bonheur de me faire comprendre dans le sens vrai de ma pensée. Je prends la liberté de causer avec vous, de vous répondre comme à un esprit sérieux et eoiir sciencieux, qui ne fait pas de la critique un passe-temps, un jeu d'esprit, et qui ne se livre pas à l'admiration ou au dénigrement selon l'humeur qui le pousse. — Vous avez bien voulu, monaienri remarquer quelque tristesse dans mon ouvrage; elle ne vient nullement de mes années; je n'ai perdu ni au moral ni au physique aucune de mes facultés. Malheureusement je suis encore beanooop trop jeune; mais cette tristesse vient de ce que (là vérité religieiiae exceptée) j'ai perdu toute foi sur la terre. Je ne crois plus à rien en politique, en littérature, en renommée, en affections humaines; tout cela me semble les plus vaines comme les plus d^[)k>iaUes des chimères.
» Cette trop longue lettre, monsieur, vous prouvera l'estàne que votre article m'a inspirée. Je suis d'autant plus reconnaissant de vos éloges qu'ils me semblent venir d'un homme qui met
* Essai sur la littérature anglaise.
CRISB INTÊRIEURB. BALE. TBAVAUX UTTéRÂIRBS 281
joBiiiie dans ses jagements littéraires la morale et la probité de la
rdigkm.
» Agréei, monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus sincères, et l'assurance de ma considération très distingfuée. »
Vinet reçut cette lettre par Tintermédiaire de la rédaction du Semetir^ H répondit, le 5 novembre :
« Monsieur, l'attention bienveillante dcmt vous avez honoré mes articles est l'encouragement le plus flatteur que j'aie reçu dang ma carrière littéraire; c'est une destinée remarquable que d'avoir échappé à presque tous les regards, et d'avoir un instant airêté ceux de monsieur de Chateaubriand; mais ce n'est pas d'aïqoard'hui que je sais à quelle hauteur, dans l'ordre des esprits, il fout aller chercher l'indulgence : elle n'est pas la vertu (avorite des mérites de second ordre.
» Mais trouvez bon, monsieur, que, faisant une distinction entre les dons d'une même main, je mette à plus haut prix que tout le reste la justice que vous voulez bien rendre à mes intentions. Elles «mt aussi pures, en effet, que peuvent l'être celles d'un homme (pâ, pouvant en un sens dire comme Fénêlon qu'il n'a c aucun » bitérét dans ce monde, > peut sans difficulté comme sans mérite s'attacher aux principes et professa toute sa pensée.
> Paî exprimé le désir que le protestantisme pût vous apparaître sons im aspect plus favorable; il m'a semblé, monsieur, et je l'ai dit» que vous le jugiez avec sévérité; mais je ne devais ni oublier Bipasser sous silence le bien que vous avez dit des protestants aetn^ : j'ai regret à cette omission tout involontaire. Ce serait aussi involontairement que j'aurais manqué d'exactitude et de mesure au sujet de ce que vous dites de l'espérance chrétienne et de votre avenir, et je n'hésite pas à désavouer tout ce qui au* rait retenti dans votre cœur comme un reproche injuste. Permetto, monsieur, que je recueille précieusement ce que renferme sur ce sujet la lettre dont vous m'avez honoré, et que je me réjouisse de voir votre espérance religieuse croître et verdir sur les débris de vos espérances humahies. Le déchu de celles-ci n'a pu m'ap-
paraître, ni en principe, ni en fait, comme un déclin de votre être physique et moral. Apprendre, est-ce mie faiblesse? Et qa'est-ce qu'apprendre, hélas 1 sinon se désabuser? Vos derniers ouvrages prouvent d'ailleurs assez que les années ne vous ont enlevé que vos illusions, et que le souffle qui a dissipé la fumée, a entretenu et alimenté la flamme. Puisse cette flamme, encore bien longtemps, nous réchauffer et nous réjouir !
» Une génération d'esprits voués tout entiers à l'art et à la pensée, semble ne vous demander que les fruits du génie. Donnez-lui davantage. Faites ressortir à ses yeux l'unique foi que vous ayez conservée, la seule espérance « qui ne confond point. » Préparez à cette jeunesse, qui doit vieillir et se détromper, la seule indemnité de la foi qu'elle doit perdre un jour. Employez-y ce génie que Dieu semble, pour cet usage, avoir mis à l'abri du temps. Votre parole est trop puissante pour ne pas communiquer cette tristesse selon la nature, qui fait mourir; serait-elle moins puissante pour enseigner cette tristesse selon Dieu, qui fait vivre (2 Cor. Vn, 10) et sur laquelle croît une sainte joie, comme une céleste fleur sur la couronne d'épines?
» C'est bien à moi, monsieur, à parler de la longueur de ma lettre. Daignez l'excuser. Mais je ne vous demanderai point pa^ don de la liberté de mes paroles. Ce n'est pas seulement ma petitesse et mon obscurité qui m'ont mis à l'aise devant vous : c'est la conscience de mes intentions, et la certitude que vous aimez VM parole libre. Vous me sauriez peu de gré de n'avoir su voir j&i vous que ce qui vous élève au-dessus de moi et ce qui nous «é* pare; il me semble qu'il doit être doux de ne pas être toiiyonn traité comme une exception, de rentrer par les intérêts infinis dans la communauté humaine, et de trouver des frères dans ses admirateurs. »
Signé : « L'auteur des articles du Semeur sur Y Essai swr la littérature anglaise, »
Départ pour Lausanne.
Pendant les longues négociations de Vinet avec ses amis de Genève, tie Montanban, de Paris, de Lausanne, de Berne, de Francfort, au siqet des postes divers qu'il devait successivement refuser, il «ait été souvent question, entre lui et ses (iamiliers les plus wtàma, d'un autre poste qui le tentait davantage, et qui, dans fopiiéoa de chacun de ses correspondants, était sa place yéritable, où INeu ne pouvait manquer de l'appeler lot ou tard. La chaire de Idéologie pratique à l'académie de Lausanne était alors occupée par un professeur âgé, M. Leresche, dont la retraite paraissait de- VQfe'étre fHnochaine. Sa succession était assurée à Vinet
IL Leresche prit, en effet, sa retraite en février iS37, et l'on fit aMBitôt, de Lausanne, des démarches officieuses auprès de Yinet, pour sonder se» dispositicms en vue de l'appel qui devait lui être adressé. H amvient de le suivre pas à pas dans cette période si importante de sa vie. Noos ouvrons son agenda au commencement derannée.
< Mercredi ijanmer. — Tai été (Mgé de manqua ma leçon de.huit heures et de donner chec moi 1^ suivante.^. Mes maux de cet été recommencent.
284 CHAPITRE xn '
» i6 janvier. — Mal de gorge; M. Vuilleumier a la complaisance de donner deux leçons à ma place.
» iS janvier, — Je n'ai pu donner ma leçon de littérature.
» Reproché à *♦* une imprudence de bon zèle, avec un éclat tout à fait indélicat. Quand j*ai une fois raison pour le fond, j'ai mille fois tort pour la forme, si la charité est une forme!
» 19 janvier, — J'ai été frappé d'un passage peu remarqué, 2 Thés. 1, 6 : « Nous n'avons cherché la gloire ni parmi vous ni » parmi les autres. »
» 20 janvier, — Je ne me remets pas comme j'avais espéré.
» 21 janvier, — J'ai passé une bonne partie de la journée debout.
» 2i janvier, — Me voilà de nouveau alité; abcès sur la gencive, fièvre et fortes douleurs.
» 26 janvier, — Roulé dans ma tête un article sur la question si le christianisme a fini, s'il peut finir, — que lui seul vit encore parmi tant de choses qui ont bruit de vivre. Le tout rattaché à une phrase de M. Nisard, dans son premier article sur Morus. n demande à de nouvelles doctrines les effets que produisait le christianisme; mais on ne fait pas la vérité, on la reçoit. D'ailleurs, la force morale du christianisme tient à des données extra-naturelles, qu'on n'invente pas.
» 2S janvier, — L'amour de la gloire, dangereux vc^in de l'amour; l'un perd tout ce que l'autre gagne.
» 20 janvier, — Médité l'essai que j'ad en tète sous le titre : La religion et la nature humaine.
» \^ février. — Ce matin, je me suis amusé à écrire un article sur Vhumeur et les écrivains humoristiques.
» 2 février. — Je me suis levé dans la matinée, encouragé par la beauté du temps. •— Journée paisible.
» 3 février, — Une de ces journées vides de tout bien Intellectuel et moral, jours qa'(»i se hâte de vivre et qûé pourtant on voit ftiir avec angoisse. Qui croirait que je tire si mauvais parti de mes épreuves de santé? Ce qui ne rend pas meilleur, rend pito.
DÉPABT POUR LAUSAIINB 285
» 4 février, — J'ai écrit hier sur rhmnear; j*ai envoyé anjourd*liiii l'article; l»«»iieur m*est restée, non celle dont j*ai écrit, mais une âpreté incroyable, une morosité qui me paraîtrait parliîtem^st ridicule, vu l'objet et le prétexte, si je la voyais chez on antre.
> 5 février. — Journée triste, où le découragement m'a envahi tout entier.
» % février. — Lettre de M. Scholl, ouverture au sujet de la place de Lausanne .... Des promenades par le froid m'achèvent; me voilà redescendu à mon ancien niveau, découragé et inerte eomme autrefois. Bon moment pour des projets, des plans, et de kngoes espérances!
» 11 février. — Philosophie aventurière, aventurier en philosophie. JFfuscher *, c'est ce que je suis.
> Lettre de M. Alexis Forel sur le môme sujet que la lettre de SciM>lL — Long entretien avec Sophie sur ce qui intéresse ma sœur dans la question qui m'est posée.
> it février, — J'ai voulu écrire à Scholl; je n'en ai pu venir à boQL Je n'ai point de tète. Je ne puis m'intéresser à rien. Ennui pniDDd, aussi long que le jour.
» iZ février. — Jour comme les précédents. Point de vie d'aucune sorte. Je lis, çà et là, non, comme Gibbon, pour m'aider à penser, mais pour m'aider à passer.
» Long entretien avec M. Yuilleumier sur l'affaire de Lausanne.
> rai de nouveau repassé et pesé ma vie, évalué ma valeur morale, pris la mesure de ma (force?), et j'ai connu que ce résidu l'est rien. Cependant ma pensée reprend un peu son chemin vers Diea. >
« ii février. (Lettre à M. Scholl.) — Je voudrais que la lettre que je vous écris fût déjà une réponse; ce n'en est pas une; mais die ne se fera pas attendre. On ne peut passer sa vie à délibérer, et je sens que sous tous les rapports il est temps de prendre un
t Difficile à traduire. Presque aussi &milier que baueiUeur-
286 CHAPITRE xn
parti; mais, avant de vous répondre, j'ai moi-môme à vous interroger, et je vous adjoins par la pensée M. Forel, qui m'a aussi écrit, et que je consulterais, ne m'eût-il point écrit.
» Et d'abord, chers amis, vos communications m'arrivent dans un moment bien remarquable. Voici bientôt cinq semaines qu'une nouvelle rechute m'oblige à garder la chambre et le lit, et me rend incapable de tout travail et de toute étude. Après un hiver qui m'avait donné de l'espérance, je suis retombé dans une langueur physique et intellectuelle, dont je ne me sors presque jamais que par accès convulsifs. Vous avez lu de moi quelques compositions; chacune m'a pris plusieurs semaines pendant lesquelles j'épiais le moment propice pour jeter sur le papier une demi-page, une page, après quoi je rentrais dans ma torpeur. J'ai été appelé à donner à l'université un cours sur l'histoire littéraire, sujet qui m'était familier, matériaux prêts, deux seules heures par semaine: chacune de ces heures a été un enfantement douloureux et je n'ai pu achever ce cours. L'idée d'aller dans l'état où je suis me mettre à la tête d'une tâche nouvelle, de reconunencer à nouveaux Jurais, de donner chaque semaine six de ces leçons dont deux aujourd'hui me mettent sur les dents : cette idée m'épouvante, je vous l'avoue. Si une voix du ciel me disait directement : Va et meurs, il fendrait bien aller; mais cette voix ne s'est pas fait entendre.
» Voilà un premier point; en voici un second que je traiterai fort librement, sachant que vous me comprenez. Dans la siq^N)sition la plus favorable, mon déplacement est un sacrifice pécuniaire; quoique, môme ici, je ne vive qu'au moyen d'extraordinaire et d'inattendu, dont Dieu ne me dit rien d'avance; mais vous ignorez probablement que ma sœur qui vit avec nous, et qui, après quarante ans de vie de famille, n'apprendra pas à vivre chez des étrangers, perd, en quittant Bâle, une place qui lui convient A Lausanne, où elle nous suivrait, il n'y a rien pour elle, et ce malheur est grand sous le rapport moral, puisque la place d'ici remplit son temps et donne un but à sa vie.
» Je ne rougis pas, chers amis, d'entrer dans des détails avec
tocs; j'ai des r très particulières de me soucier de Tavenir
de mes enfaiiu» «« fille, qui a peu de talents naturels, est extrômement faible au physique; voici des années qu'elle languit, malgré tons les soins et les ménagements. Si Dieu nous la conserve^ il n'est pas probable qu'elle soit jamais capable d'un travail soutenu; il est douteux qu'elle puisse se suffire à elle-même. Quant à moa fils, la surdité ne fait que d'augmenter; son intelligence a fioufleit, elle a été atteinte à son siège, à ce qu'il paraît, et des leod^Us graves nous font concevoir d'autres craintes encore. Doué d'un caractère bienveillant, d'une grande innocence de mœurs, il n'a pas une moralité réfléchie; il ne comprend, dans sa solitude forcée, et ne comprendra jamais bien la société, et toujours il aura besoin de tutelle.... Vous étonnerez-vous que je tienne à la conservation des faibles ressources ménagées à ces deux eafiuits? Y a-t-il de l'excès dans cette sollicitude?
> On a beaucoup parlé, et depuis longtemps, de me confier cette chaire. Ne serait-il pas fâcheux que cette opinion, répandue dans le public, eût tenu à l'écart et empêché de se présenter tel homme capable et bien préparé? La suBragance provisoire dont voœ parlez ne pourrait-elle pas donner une voix à quelqu'un de ces mérites muets, le mettre en évidence, le constater?
> A présent, chers amis, il est temps que je vous le dise, et que je doone un libre essor à ce dont mon cœur est rempli : Je ne TOUS dis rien de l'avantage immense de me renouveler, de me retremper auprès de vous. Ce n'est pas le pays de Yaud, ce n'est pas le Léman qui me rappelleraient; j'ai vieilli, et mes yeux ont* moins de besoins que mon cœur, je devrais dire que mon âme, car mon âme tout entière a besoin d'un changement d'air. — Dieu a été très bon pour moi, et à peine l'avenir pourra valoir le passé. n m'a créé, contre mon espérance, une action, une influence par le moyen de ma plume. Longtemps je n'ai pu croire qu'elle put avoir celte influence et faire du bien; mais les faits m'ont convaincu, moi indigne. Cette action solitaire qui engage au public mon travail , sans lui livrer ma personne, est celle qui me con-
vient, car si parfois mes écrits ont semblé avoir quelque force, « ma présence est méprisable. » Tai beaucoi^) perdu, sans doute, à ne pouvoir que rarement échanger des pensées avec autrui; la solitude m'a appauvri; mais elle m'a laissé moi-même; elle m'a garanti une indépendance que je n'aurais jamais tirée de mon caractère, et que, dans un cercle plus nombreux, plus varié, j'aurais infailliblement perdue. Dois-je m'en plaindre? Ne serait-ce pas de l'ingratitude? Et sais-je bien si ma vocation n'est pas précisément dans cette position irrégulière, sans forme et sans nom? »
» {^février, (Agenda,) — Commencé d'une main débile mon Essai sur la réduction des dualités,
» 19/ëmer. — Accablé de reconnaître combien peu la rdigimi est mêlée, incorporée à ma vie, par exemple le peu d'usage que j'en ai fait dans les fonctions de ma place.
> Aigreur, besoin de juger, se réjouir de l'injustice, langue distillant le blâme, pénétration maladive : < Etemel, garde ma bouche^ » garde l'ouverture de mes lèvres. »
» 27 février, — « Celui qui n'aime pas son firère qu'il voit^. » Hélas! c'est le frère qu'on voit qu'il est difficile d'aimer!
» 28 février, — Continué la lecture de Oibbon jusqu'à la fin du cinquième volume, où je l'abandonne. Ce livre renferme un venin très subtil; mais je ne puis renvoyer comme non avenu tout ce qui s'y trouve au désavantage des Pères et des premiers chrétiens. Quand donc l'histoire de cette époque s'écrira-t-elle avec candeur? Combien il est nécessaire à celui qui veut connaître la vérité de remonter aux sources!
» ^février. — Vivement et cruellement préoccupé de la question de Lausanne; une fièvre à travers une autre; cette indédska est cruelle, et je n'en puis sortir. Il me semble que chez moi c'est l'imagination qui se fait rapporteur et juge, apportant tour à tour des souvenirs et des espérances; les souvenirs sont plus forts dans mon âme fatiguée et triste.
> La prière est le commencement de la vérité, la seule dbose où il n'y ait pas de pétition de principe.
DÉPABT POUR LAUSANNE ^S9
B t mort. — s< nés quatre grippés et alités : Elise, les
deox aifuits et moi. Grâce à Dieu, Sophie est debout, avec sa «tté et son dévouement ordinaires. La bonté que Dieu a eue de me la donner et de me la conserver ne peut être mesurée que parloL
> Lettre de M. Forel, qui réduit tout à la question de santé. J'y eoDsens, maïs....
« 6 nuxn, ^ Une idée me frappe dans la question de la place proposée. Elle m*enchaînerait à de salutaires habitudes, dont je ■e dé|irends toujours plus.
• Que les prétendus spirituels dédaignent les règles et la méthode en dévotion, ils ont bien tort. >
€ 10 mars, {Lettre à M. Forel) — J'ai une consolation an- Hdpée et une douceur actuelle dans la question que j'agite; ma détermination sera toute spirituelle, je puis le dire sans offenser ni mon pays ni votre amitié. Vingt années qui m'ont fait homme, époux, père, chrétien, tout ce que je suis; vingt années qui ont doté mon existence de tout ce qu'elle a d'important et de sérieux, vingt pareilles années ont dû m'attacher au sol où je les ai vécues. YoQB dire avec quelle force mon coeur est enraciné à cette terre de Bâle, est une chose impossible. Je n'ai jamais eu besoin qu'à cesiqet mon imagination fût attendrie par l'idée d'une séparation; dans les temps les plus ordinaires j'ai aimé ce pays, cette ville, ce fleuve, ces chemins, avec émotion; et lorsque, il y a quelques années, je vis se rompre mes engagements avec Paris, il n'y eut, je le dis sans figure, il n'y eut pierre dans le pavé de Bâle qui ne ne devînt chère et sacrée. Mon cœur se brise à la pensée de quitter un lieu où j*ai tant vécu et où je comptais mourir. Et que vous dirai-je de mes enfants qui ne connaissent que Bâle?
> Si je me décide à aller à Lausanne, voici pourquoi : ma vie s*âltère et s'éteint par la nature de mes fonctions et par mon isolement. Une partie de mon être s'émousse et devient lâche. La solitude m'a été utile et m'est encore très douce; mais c'est cette douceur qui m'effraye. J'ai besoin, s'il en est temps encore, d'une
290 GHAPiTBE xn
responsabilité plus sentie, d'un contact pins fréquent et plus froissant avec les choses et les hommes, d*une position d'homme entière, de plus de périls intellectuels et moraux, de circonstances enfin qui me secouent et me réveillent. Tout cela détourne de Lausanne mon homme naturel; tout cela y pousse mon meilleur moi.
» Ensuite, et ceci est bien plus grave, mes travaux actuels qui n'ont pas cessé de m'intéresser, de m'amuser, m'amusent trop, dans le sens que nos pères donnaient à ce mot. Je sens le besoin d'être enchaîné par des devoirs positifs, par des occupations journalières, à des habitudes chrétiennes de la pensée et de la vie. Ce besoin crie en moi avec la force de la détresse. L'exercice du ministère semblerait y répondre; mais je suis trop au-dessous du ministère, c'est trop pour moi, et par cette raison je refuserais une troisième fois la belle et trop belle place de Francfort, quêtant de motifs humains me pressaient d'accepter. La chaire de Lausanne est, peut-être, le moyen terme. »
t 12 mars, {Agenda) — Visite de M. Kursteiner et de Uieg. — Entretien sérieux avec ce dernier au sujet de la grande question qui me préoccupe. — J'ai occasion de voir combien je suis encore loin de rechercher et de goûter la correction fraternelle.
» 13 mars. — Travaillé beaucoup à l'article sur la traduction de Monnard ^
» U mars, — J'ai achevé ce soir et fermé cet article, si laborieux, sur l'ouvrage de Monnard. Puissé-je avoir été vrai!
» 18 mars, — Les maux physiques s'enchaînent sans interruption dans mon pauvre corps. Voici un abcès qui se forme sur une dent.
» 20 mars, — Deux entrevues, l'une avec M. Passavant, l'autre avec Faesch. Je me suis ouvert à eux sur l'afiEaire de Lausanne. Le premier m'encourage à accepter sans 'délai; le second, sans me refuser fomellement son approbation, me témoigne un
' Traduction de Jean de MuUer.
DÉPABT POUR LAUSANNE S91
cbagrin qui reiKHivelle le mien et me rejette dans mes anxiétés. » « t mars. (Fragment dune lettre du docteur Jung consàtU par AT** Vmet sur T opportunité dtun changement de climat.) — Mais si vons partez, quel vide ne se fera-t-il pas par Tabsenee d*nn homme aussi bon, aussi excellent? En vérité, vous ne devez pas dire que vous avez été étranger parmi, nous. Ne voyezvous doue pas que la famille Vinet était devenue un besoin pour U Camille baloise? Avec vous nous quitterait cette piété ouverte, sereâie, humaine, je dirais presque gaie, qui vous caractérise, cette pîété qui sait jouir de la vie et qui sait encore aimer ceux qui pensent autrement qu'elle '. > « 21 mars. — Visite de M. Jung, qui ouvre mon abcès. » 22 mars. — Grand travail intérieur sur la décision à prendre ei la lettre définitive à écrire. Difficulté d'élever la question à
» 27 mars. — Toujours ballotté!! toujours ne sachant point feqneje suis! toujours incapable de consulter positivement le Ripréme Conseil.
• 28 mars. — Sur le point d'envoyer à Lausanne une réponse dédsive, ma perplexité redouble, et toute lumière me semble aTDîr disparu.
> 90 mars. — J'ai enfin répondu à M. Forel au sujet de la place de Lausanne. J'ai dit oui. Ce jour a peut-être décidé de ma destinée.
€ Idem. (Réponse à M. Forel) — Voilà, bien cher ami, un grand moment dans ma vie, qui n'en a peut-être que quelquesans; j'espère que je ne le profane point; j'ai le sentiment d'écrire tout ceci devant Dieu. J'espère qu'il ne voit pas au fond de mon ime autre chose que ce que je mets sur le papier. Il me semble que, de mauvaise grâce, il est vrai, je veux faire sa volonté. Poissé-je ne voii* que sa volonté, et en la suivant, apprendre à Taimer. I^a carrière qui s'ouvre devant moi ne m'apparaîl pas
* Vinet reçut une quantité de lettres et d'avis semblables.
292 CHAPITRE XO
comme elle eût pu m*apparaître autrefois, large, lomineose, riante. C'est un défilé obscur, étroit, par où je yais passer à la l)âte; quelques jours, et tout sera fini; mais que ces jours soient pleins, qu'ils soient utiles à moi et aux autres, et ensuite^... Elevés pour moi un regard vers le ciel. »
« 1*' mai. ( Agenda. ) — Lettre d'Auguste Jaquet et de son oncle, m'annonçant que le Conseil d'état, samedi 29, a résolu de m'appeler à remplacer M. Leresche. »
« 3 mai. ( Fragm&ni de lettre au Conseil d^état du canton de Vaud. ) — J'avais mesuré des yeux et non sans eiïr(Â la carrière que vous m'ouvrez aujourd'hui; et en me comparant avec la tâche qui m'est proposée, mon peu de C(mnaissances avec ce qu'elle exige de savoir, mon caractère avec ce qu'elle a de grave, mes moyens naturels avec ce qu'elle réclame de force et de vie, je n'ai pu d'abord m'empôcher de reculer. Je n'avais poor sentir toute la grandeur du fardeau qu'à penser à quel homme grave et respectable il s'agirait de succéder et à me demander comment, tel que je suis, je remplacerais tant d'autorité» fondée sur tant d'expérience, de raison et de vertu.
» Cependant, après bien des combats, j'ai résolu de regarder comme un appel de Dieu même la vocation qui me serait adressée de la part de l'autorité. Des considérations auxquelles il n'est pas donné à la conscience de résister, m'ont déterminé.... Une fois décidé , j'ai résolu de ne regarder ni à droite ni à mais en avant et en haut, et de chercher mes espérances là seulement où j'avais trouvé les motifs de ma détermination. »
« Idem. (Lettre à la Curatèle de Funiversité de Baie.) — Monsieur le chancelier. Je viens faire auprès de vous une démarche qu'une de mes dernières lettres a pu vous faire pressentir, démarche qui, en tout temps, m'eût été pénible, mais que les récentes bontés de la Curatèle me rendent aujourd'hui yéritaUement douloureuse.
» Attaché depuis près de vingt ans aux écoles publiques de cet état et honoré depuis deux ans du titre de professeur ordinaire de
DBPABT POUR LAUSANNE 293
l'imnriârsité, j'ai yq se fntifier sans intearaption les liens qoi m'attadMBt à cette lille. Toat ce qoi lie un homme à on sol, tout ce qm peat le loi rendre cher et sacré, les sonvenirs, les habitudes, les amitiés, les bienfaits reça3, les grands intérêts ressentis en cwnmnn, tout ayait (ait de Bâle ma patrie, tout me Êûsait souhaiter d'y vivre et d'y mourir. Et cependant, monsieur, je me suis déterminé à répondre à une vocation qui doit m'entraîner, moi et ma fiunille, loin de Bâle, et n'y laissera de moi que mon cœur. Le gouvernement du canton de Vaud a trouvé bon de m'appeler à œcoper la chaire de théologie pratique vacante dans l'académie de Lausanne, et je crois devoir accepter la tâche qui m'est offerte. > Pour accepter une tâche si grande en elle-même et si nouvelle pomr moi, pour pouvoir prendre un parti qui renferme toutes sortes de sacrifices, surtout pour me résoudre à une séparation qpu est comme une mort dans ma vie, il m'a fallu, vous le pensez, aDer chercher bien haut mes motifis. L'attachement plein de sollidmde que j'ai conservé pour ma terre natale n'eût peut-être pas «ffl; j'» cédé à des considérations d'une autre nature, qui ont ksr point d'appui dans le fond de mon être, et dont aucune ne n'a élé indiquée ni suggérée par ceux qui me rappelaient dans canton. C'est la nature seule de ces motife qui a pu rendre résolution ferme et invariable, et qui, aujourd'hui, dans la douleur que je ressens, garde mon âme en paix. C'est la consdence de ces motifs qui me donne le courage de venir vous prier monsieur le chancelier, de faire part de mes intentions à l'autorité de qui je relève, et de lui faire agréer ma démission de professeur de langue et de littérature française à l'université de Bâle. Yenfllez ajouter que les règles de l'académie de Lausanne m'appellent à y entrer en fonctions dès le mois de novembre prochain, H, par conséquent, à me rendre dans mon nouveau séjour au Hioins six semaines ou deux mois avant cette époque. Mais surtout, monsieur, veuillez ajouter à cette communication l'hommage de ma profonde et ineffaçable gratitude pour toutes les marques de confiance, d'affection et d'estime, que m'a prodiguées, durant
tant d'années, rautorité de qui j'ai eu Thonneur de dépendre; mes vœux ardents pour elle, pour cet état^ pour les établissements d'instruction publique auxquels j'ai été attaché; mes vœux pour que la bénédiction de Dieu, son esprit, sa lumière, sa paix, descendent et reposent sur ce pays, sur cette ville, sur leurs chefs, sur leurs habitants. Ce sera, tant que je vivrai, le souhait de mon cœur et la prière de mes lèvres.
» Excusez-moi, monsieur, et faites en sorte qu'on m'excase d'avoir ainsi laissé mon âme se répandre dans une lettre officielle. Je me serais menti à moi-môme en affectant un autre langage. Vous en savez, je l'espère, toute la sincérité; ce vous en s»a assez pour le supporter. Gomment mes paroles n'exprimeraientelles aucune affection à ceux dont les actions m'en ont tant témoigné, à vous surtout, monsieur, dont, en tous les temps, la bonté a été parfaite à mon égard, et qui, tout récemment encore, m'en avez donné des preuves si touchantes? — J'ai l'honneur, etc. »
Cependant la santé de Vinet l'avait obligé de prendre un congé, et l'autorité, au lieu des dix semaines qu'il demandait, lui avait accordé six mois. Au moment où il écrivit les lettres officielles que nous venons de citer, il était à la veille de partir pour sa chère solitude d'Arlesheim, où l'attendaient de fidèles amis, les Alioth, et déjà il se réconfortait à la pensée de ce bon air, de cette belle nature, et de cette vie paisible, en famille, qui, disait-il, nous est si nouvelle. Il y était depuis quelques semaines, heur^xx de sa tranquillité, lorsque, regardant par la croisée, il vit un jour arriver trois étrangers. Prendre son chapeau, s'enfuir par une porte de derrière, et aller se perdre dans le bois voisin fût l'afliadre d'un instant. Les étrangers ne tardèrent pas à l'y trouver. L'on d'eux était le docteur Butini, de Genève, qui, en passage à B&le, avait fait la course d'Arlesheim pour voir Vinet II lui conseilla le séjour de Gais, dans le canton d'Appenzell, et les bains de petite lait. Cette idée sourit au malade; c'était un remède nouveau, innocent en tout cas, peut-être efficace; son fils Auguste était depuis quelque temps en pension à Saint-Gall, et puis, il ftit firappé de
cette visite inattendue, comme d'une direction de la Providence. li partit donc, à la mi-juillet. Mais ce séjour commença sous de fkàeux auspices, n pleuvait, une pluie de montagne, fine et froide, et les nuages rampaient sur le fond de la vallée. La première lettre de Yinet à sa femme est triste, n a tout pour être benreux : un ami, M. Passavant, lui tient fidèle compagnie et le soigne avec de minutieuses attentions; il a vu son fils; il a été reço à Saint-Gall par une ancienne servante , devenue concierge de la maison Schérer , et dont la bonté Ta profondément touché; M. Emile Schérer Ta comblé de prévenances, — mais rien ne tient, dit-il, contre ce ciel gris et bas. Cependant il y a un point lumineux dans ce monotone horizon. Une idée lui est venue. « Si je ne t*ai rien dit de Saint-Gall, écrit-il à sa femme à la date du 21 joillet, c'est que j'ai réservé ce sujet pour la bonne bouche. Ta ne saurais croire, et moi-même je n'aurais pas prévu tout ce que j'ai éprouvé d'attendrissement dans cette maison, séjour de tes jeunes années. Au moment de la quitter, j'avais peine à m'en arracher, et je me reprochais, pour l'amour d'elle, de n'avoir pas eoDsenti à passer la journée à Saint-Gall. Je n'ai pas tout vu, malgré la complaisance et l'empressemenl de Marie à me faire tout voir; mais j'espère bien tout revoir en détail, et je ne puis te cacher le violent désir qui m'a pris de faire cette revue avec toi. le ne me figure pas un plus grand plaisir que de passer quelques heures à Saint-Gall avec toi, et d'aller avec toi à Castel \ où j'irai dans tous les cas. Gela manquerait irop à mes souvenirs, et il me semble que je me reprocherais toute ma vie de t'avoir emmenée au canton de Vaud sans t'avoir fait revoir Castel et Saint-Gall. Celte pensée me pèse d'avance. J'en ai parlé d'abondance de cœur à M. Passavant, qui a donné, tête baissée, dans cette idée, et qui se joint à moi pour t'engager à venir nous rejoindre. Ne parle pas de sacrifice et de dérangement; je veux avoir ce bonheur, et^ c<»nprends-moi bien, c'est surtout le bonheur d'être témoin de
* Bëâdence d'été de la famille Schérer. Voir pag. 19.
296 GHAPITRB Xn
celui qu6 ta goûteras. J'ai besoin que ton imaginalion se rafini* chisse et qoe ton cœur -se restaure à revoir des lieux et des li^ sages qui te sont chers. »
Le temps s'améliora; mais ni les bains de petiMait^ ni l'air de la montagne, ni les promenades au Stoss, dont la vue est si beUe» sur le Rbeinthal, ne rendirent à Vinet la santé, ^iffèâ un séjour de près de trois semaines, il partit, faible, comme il était venu. Il s'arrêta peu à Saint-Gall, pressé qu'il était d'arriver à CasteU oà sa femme l'attendait, et où il passa quelques jours : « Ce chi* teau est la parodie des anciens châteaux, écrivait-il à un ami^ le pasteur de l'église française de Samt-Gall, M. Miéville. Les bien-^ faits en descendent comme la terreur descendait de ces vieux re» paires, et la charité, active, sage, industrieuse, et, je puis le croire, humble et pure, y exerce son beau droit de seigneurie. L'inté» rieur n'est pas moins bon à voir; on y peut apprendre, en parti* culier, tout ce que la vieillesse doit obtemr et peut inspirer dt respect. J'ai beaucoup réfléchi et beaucoup appris, beaucoup déploré aussi, par rapport à moi, dans ce peu de jours. Du reste, je m'y trouverais heureux du seul plaisir que ma femme y trouve, quand je n'y serais pas moi-môme, de la manière la plus imméritée, l'objet d'égards et d'attentions infinies. A vrai dire, je m'en sens trop indigne pour en jouir avec abondanee et pleinement... Cette situation est à la fois délicieuse, pénible et dangereuse '. »
Le moment vint de partir pour Lausanne, moment douloureux. Vinet laissait à Bâle sa sœur, au moins pour quelque temps, des amis très chers, et le souvenir des plus belles années de sa vie; aussi son retour à Lausanne ne fut-il pas celui d'un exilé qui rentre joyeusement dans sa patrie. Le premier objet qui frappa ses^ regards fût le cimetière où reposait son père. Un peu après, comme il traversait lentement la ville, en voiture, la tète cachée dans ses deux mams, la voiture s'arrêta; il ne s'en aperçut pas,
« Lettre du 14 août 1837.
il éiait absorbé, josqu'à ce qu'une main se posât snr ses^ dt qu'une voix bien connue lui dit :
Oui, poisquei je retrouve un ami si fidèle Ma fortone va prendre une face nouvelle.
D se trouva dans les bras de son ami Forel. Le môme jour, \uiet se rendit à Veytaux. Comme il était en iy un monsieur, de lui inconnu, son vis-à-vis, se mit àpar^ la France, où il venait de faire un voyage, et où, disait-il, Hmmclion se répandait dans les masses avec une rapidité pro« àîffeose. « Et pensez- vous, monsieur, lui demanda Vinet, que les progrès de la moralité marchent de pair avec ceux de Tinstrucliott? -*- le n'en doute pas. — Je crains qu'il n'en soit malheureux pas ainsi. D'après la statistique, les départements notés ceux où il y a le plus d'instruction se trouvent être précilànent ceux qui présentent le plus de crimes. — Ah! je vois qui fOQs êtes, un obscurantiste, un ennemi des lumières t Vous voulez le pays dans l'ignorance pour pouvoir le mener à votre Allez en Moldavie, allez en Yalachie. Ici, nous voulons TintnictioiL^. > Trois fois Vinet essaya d'expliquer sa pensée, trois Mft on l'envoya prêcher en Yalachie et en Moldavie. Vinet n'attacha pas une grande importance à cette aventure, dont une tierce p«9onne, témoin oculaire, a conservé le souvenir; il savait bien qae Tinstruction a partout de grossiers partisans; mais ces deux mcoDtres, le jour môme de l'arrivée, n'étaient-elles pas l'image Thrante du pays où Vinet commençait une carrière nouvelle? Il pouvait y voir, comme en raccourci, tout ce qu'U allait y trouver d'intelligentes sympathies et de violentes préventions.
Les premiers temps furent tristes. D Mait s'établir, perdre en visites le peu de loisirs que laissaient les soins d'un emménagement compliqué, et se faire à des visages nouveaux. Le lac était bien beau, sans doute, les montagnes aussi ; mais les souvenirs manquaient, et avec eux cette douce habitude qui fait d'un paysage non un spectacle^ mais une société qui vous entoure et vous
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parle. La première lettre que Vinet écrivit à sa sœur, de Lausanne, est profondément mélancolique ' : c La blessure de la sépantkm saii^nfio trop pour que nous puissions rendre toute justice à notre nouvelle situation. Le motif qui nous y a placés nous y soutiendra, je respère, et nous finirons, peut-être, par la trouver douce et bonne, sans cesser de regretter jamais ce que nous avons quitté. Nous avons eu des visites bâloises qui nous ont fait un grand plaisir, non pas seulement parce qu'elles étaient bâloises, tu en jugeras par les noms.... Tu comprends si c'en a été assez pour remuer notre c(Bur, qui s'émeut rien qu'à examiner un plan de la ville de Bâle que je me suis procuré. Voilà Auguste qui s'est mis à le regarder, et qui pleure dans un coin, à chaudes larmes. »
Le 1^^ novembre 1837 fut un jour solennel pour Tacadéniie de Lausanne, un jour où il fut permis à ses amis de bien augurer de son avenir. Une foule avide et compacte se pressait dans la salle des cérémonies. M. Auguste Jaquet, conseiller d'état, présidait la solennité; auprès de lui, le recteur, M. Jean-Jacques Porchat»e^[ffit fin et vraiment littéraire, auteur ingénieux des fables de Valamont; des deux côtés, les membres du Conseil de rinstroctian publique et les professeurs, principaux citoyens d'une république des lettres dont tous les membres étaient animés d'une généreuse ambition; sur les premiers bancs, une jeunesse ardente, au miliea de laquelle grandissait plus d'un talent; par delà, un public sympathique,... et tous les cœurs animés d'une seule pensée^ d'une seule espérance, l'avenir du canton de Vaud, de ce jeune canton, épris du rêve d'une liberté féconde. Il semblait que ce jour-là ce rêve fût réalisé.
Deux hommes étaient les héros de la fête, Sainte-Beuve et Vinet.
Le premier ne faisait que planter pour une année sa tente à Lausanne. Mais c'était un singulier honneur pour une modeste académie d'avoir attiré un écrivain aussi éminent, qui, môle plus
* Lattre du 8 octobre 1837.
œ tout autre à la littérature da jour, avait été de moitié dans*
MIS k» éy^ei i de la révolution romantique; poëte, critique,
me inquiète, esprit dévoré de curiosité, le plus ingénieux du iède, le plus ouvert, le plus flottant, qui se prétait à tout, qui abandonnait sans se donner, et que, dès ce temps-là, on voyait istinetement, d'expérience en expérience, mûrir et s'affîner. n vaii des amis à Lausanne, enu*e autres Juste Olivier^ le poète, le ère de notre poésie nationale, s'il est vrai que nous en ayons une. lue parole que Sainte-Beuve avait laissée tomber dans la couveralion, Rnts d'un premier séjour, un regret qu'il avait exprimé, egret d'artiste qui rêve une grande œuvre et voit sa vie se déens^ en bagatelles, avait été saisie au vol par une oreille atten- Ive; on l'avait rapportée en bon lieu, et bientôt il avait reçu de imides ouvertures, qui disaient à peu près ceci : c Si vous désirez a calme, de studieux loisirs, venez à nous; il y en a de reste dans los petites villes, et vous nous donnerez en échange les prémices è cette œuvre qui vous fait chercher la solitude. » Il avait accepté Yec empressement, avec reconnaissance, et voilà comment il se lisait que Sainte-Beuve fût installé le môme jour que Vinet. D «ait à Lausanne ébaucher, sous forme de cours, son grand livre le PortRoyàly depuis longtemps médité. A la joie de le posséder 'ajoutait l'espérance de le fixer, non à Lausanne, sans doute, mais lans l'amour de ces hautes et sévères doctrines qu'il allait expoer. L'esprit de sympathique curiosité qui le faisait approcher de VMTt-Royal ressemblait à un commencement de conversion; le enil franchi, on comptait bien qu'il ne le repasserait plus. En tout as, on se réjouissait de voir s'établir, grâce à lui, des communicaions faciles, journalières, entre Paris, la grande ville, et l'humble ilé qui, sur les bords du Léman, s'éprenait de poésie et de gloire. Tarait-il pas. pour payer sa bienvenue, révélé à la France des oms qui nous étaient chers ? Monneron, poète au cœur malade, nais au soufiQe puissant, avait été cité dans la Revue des deux )iondes; Vinet y avait été longuement et sérieusement étudié. La irésence de Sainte-Beuve à cette solennité, non comme curieux.
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mais comme actem*, était an gage d'avenir, nn encoaragement pour tant de jeunes f<»*ces qui s'essayaient et se ralliaient. An XVin« siècle, du temps de Voltaire et de Gibbon, le bon pays de Vaud s'était égayé en littérature; maintenant ce n'était plus le pays, c'était le canton de Vaud, c'était un peuple, nouveau encore, mais déjà fortifié par la lutte, qui prenait conscience de loi-mâme et donnait essor à son génie.
Et cet essor, cette confiance, ce dé^r d^étre soi el^'êtrequelgoe cbose, Vinet, l'enfant perdu qui revenait à sa pairie, le représ^tait à tous les yeux. Malgré l'empreinte de la soufifhinee, visible sur ses traits fatigués, personne ne croyait à ce poids de vieillesse qui, disait-il, lui pesait sur le cœur; ceux pour lesquels il n'avait poini de secret, qui avaient été initiés à ses agitations et à ses angoisses, y croyaient moins que les autres. Ils savaient le ressort de vie cacbé dans cette âme qui souffrait de sa propre sensibilité, mais ne se repliait sur elle-même que pour se déployer de nouveau, et déborder plus puissante. Au milieu de ces doutes, de ces scrupules, de ces souffrances, de ces langueurs d'esprit et de corps, le héros chrétien reparaissait toujours, dressant, comme l'impératif catégorique, sa tête de lion. Ne venait-il pas justement, à propos de ces mystères où les philosophies se sont tour à tour abîmées et p6^ dues, à propos de cette énigme, de ce nœud de la vie qu'il s!agit de dénouer, de jeter un défi à toutes les sagesses humaines, et de s'écrier en montrant la philosophie du christianisme : c Les duar lités sont réduites, le Médiateur a vaincu, l'unité triomphe M » Ge langage, à coup sûr, n'était pas d'une conviction timide. C'était cette force intérieure, cette hauteur de pensée, cette énergie de foi, qui tenaient sur lui tous les regards fixés. Le mouvem^t reli* gieux et littéraire du canton de Vaud avait donné déjà de beaux fruits, mais des fruits épars. L'unité manquait, l'indépendaace aussi; on sentait le besoin de se dégager de certaines inioences extérieures, mais on ne savait pas encore être hardiment soi-môme.
' Voir Vln^rodueHon aux Essais de philosophie morale, pag. XXX.
n fidlaît m centre, un point de ralliement ; il Malt on guide: YmA devait être ce guide.
Bien loin de tromper de si hautes espérances, le discours d'installation que Vinet dut pnmoncer les exalta plus encore. Il y donna hardiment l'exemple d'être soi-même, il s'y livra tout entier. Ce fltat une confes»on de foi^ presque un programme ^ : « L'homme dnigé d*nn enseignement dans notre académie, disait-il, est responsable au public; U lui appartient; il est son homme; et, comme tel, il est juste qu'au moins une fois, à son entrée en charge, il CQ^Muraisse devant ce public, pour faire honneur à ses garants. Je veox dire à ceux qui l'ont nommé.... Il est juste au moins qu'à leurs périls et aux siens il se fasse connaître. Il est juste surtout quand il s'agit d'une mission grave, que tout le monde puisse safoir dans quel esprit elle sera remplie. » Abordant alors la question du moment, celle que tout le monde attendait, la question du Réveil, il 2H[)préciait en quelques mots ce grand mouvement reli gieux^non sans rendre d'abord pleine et entière justice à ceux qui Tavaient préparé; et pour donner plus de force à ses paroles pour bien prouver qu'à ses yeux le Réveil ne pouvait ni ne devait rompre la chaîne des traditions, c'était à celui qui s'en était Bontré le phis ardent adversaire qu'il adressait particutièrement l'hommage de sa reconnaissance : < Plus heureux, disait-il, que ne Font été d'autres peuples, nous n'avons vu, chez nous, la vérité désavouée, ni dans ses documents, ni dans ses parties essentielles, ni dans l'exactitude de son expression.... Au moins pouvons-nous dire que, dans notre église, Jésus-Christ n'a jamais été ni envek^pé du linceul de l'oubli ni dérisoirement revêtu du manteau de Socrate; que son saint nom, jamais blasphémé, a toujours été parmi nous adoré et béni; que, jeunes encore, nos oreilles furent aeeoutumées et nos bouches exercées à la louange de Jésus, et que
* Ce discours, qui avait d*abord paru k part, a été réimprimé par les éditeurs de Vinet, à la fin du volume intitulé HomUétique, Voir pag. 575 et suivantes.
nousy en particulier, ses messagers, nous entendîmes souvent une voix respectable nous recommander l'amour du Christ-Médiateur comme la première condition et Tunique force du ministère éyangélique. Héritiers eux-mêmes de témoins plus anciens, les Real *, les Curtat, et d'autres encore, nous ont légué des convictions et des exemples; et s'ils né furent pas, en leurs jours, le centre d'un mouvement pareil à celui qu'il nous est donné de voir, c'est que Dieu a ses temps et ses desseins, dont il s'est réservé la connaissance. »
Après avoir pris, de ce côté, toutes ses précautions, et nHmtré par là qu'il était encore, en un certain sens^ l'homme de VAvis aux condisciples, il se donnait libre carrière pour relever l'importance de ce rajeunissement de vie chrétienne qu'on voyait se propager de pays en pays. « Il est impossible de méconnaître, disait-il du Réveil, qu'il a tiré, non du sépulcre, mais de l'ombre, quelques parties tombées en désuétude du système évangélique; qu'à des vérités maintenues sans interruption, il a trouvé un complément nécessaire en d'autres vérités que la prescription semblait avoir atteintes; que, relevant un côté tombé du triangle mystérieux par lequel le christianisme est l'exacte image de Dieu môme, il a réhabilité la doctrine du Saint-Esprit, et par là redonné une substance à ces mots, depuis longtemps vides et morts, de régéné' ration et de conversion; que ces mots, devenus des idées puissantes, en ont ranimé, éclairci plusieurs autres; que, dès lors, le christianisme a formé une chaîne dans la pensée, une chaîne dans la vie, et s'est montré impérieux et pressant à l'égard de l'une et de l'autre. » Puis, abordant son sujet de plus près et sous le point de vue qui convenait à la circonstance, il se demandait ce que le Réveil a fait de la prédication, et ce que la prédication peut faire du Réveil. Des traits de fine critique, ménagés, mais portant coup,
* Auteur d*un excellent Ckwrsde religion, dont la publication est due à M. le professeur Dufournet. (Note des éditeurs de Vinet» Homilétique, pag. 583.)
lîCTt des abus trop fréquents. La tnéditatton, qoi tendait à nqpfiliiiler le sermon, était appelée en passant la moins méditée des prédicatk)ns; une certaine familiarité était signalée comme tendant à abaisser la dignité de la Parole évangélique, à faire de la ehaîre un fouteuil, de l'église mi conventicule; mais les principales Gritîqaes, celles qui portaient sur le fond môme des choses^ étaient tournées en conseils et en vœux, qui revenaient tous à ce Tœa suprême^ que les disciples de Jésus-Christ fussent aujourd'hui, comme leur Maître l'avait été de son temps, hommes, parfaitement kmmes. En parlant ainsi, Vinet n'entendait point proposer à sci» aoditeors un idéal abstrait, vague, général, de tous les temps et (fancan siècle, de tous les pays et d'aucun lieu. Loin de là: pour élre complètement homme, il faut être de son pays, surtout il faut être de son temps, comme Jésus Christ a été du sien; et développant cette pensée, il s'efforçait d'étabhi: que, pour être actuelle, la prédication chrétienne doit plus que jamais être à la fois simple et soig^née, et s'élever au-dessus d'une distinction toute artificielle entre la morale et le dogme, pour atteindre à cette hauteur où le dogme est morale et où la morale est dogme; surtout il insistait SOT les besoins intellectuels de notre siècle, et conjurait le prédicateur non-seulement de les respecter, mais de les satisfaire.
La question des rapports de la foi et de la raison avait singulièrement préoccupé Yinet pendant les quelques mois qui s'étaient écoulés entre son appel et son entrée en fonctions, et dont il avait uiflisé les loisirs en vue de sa carrière future. < La Parole, lit-on dans son agenda, en date du 27 avril 1837, est implicitement la vérité, la raison, et rien n'empêcherait (quant à l'exactitude dogmatique) de substituer l'un de ces deux termes au premier.... Jésus- Christ est la raison, la vérité, la lumière naturelle, substantifiée, personnalisée; il vient chez soi, dans son domaine, dans le domaine de la raison; et en devenant chrétiens, nous apprenons moins du nouveau que nous ne reconnaissons ce que nous avons connu. » Cette pensée, d'application toute générale, mais qui jamais peutêtre n'avait eu plus d'à-propos, se d^loyait largement dans le dis-
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cours d'installation de Vinet. C'était Tidée favorite, à la fois ancienne et nouvelle, qu'il tenait à faire pénétrer dans les esprits, et qui, il l'espérait du moins, devait, fécondée par la puissance divine, donner au mouvement du Réveil la largeur des besoins du siècle, c L'époque présente, disait-il, veut ce que veut l'humanité, Ionqu'elle demande que le côté rationnel du christianisme, sa philosophie, soit mis en relief, et qu'il devienne, ainsi que d'une renaissance morale, l'ûistrument d'une renaissance intellectuelle. Ce besoin ou ce droit, par conséquent ce devoir, est de tous les temps; il n'y a pas eu, certes, une époque où l'Evangile ait pu se passer d'être raisonnable. On peut même, en un sens sublime, appeler raison ce qui, dans tous les temps, a déterminé les esprits à se soumettre à l'Evangile. Mais l'équilibre qu'on réclame aujourdlmi, on ne l'a pas toujours si distinctement réclamé. La conscience et le cœur, dont les procédés sont essentiellement sommaires et synthétiques, ont souvent laissé peu d'espace aux analyses de la raison. On peut même dire plus : la conscience et le cœur se sont souvent chargés alors d'être raisonnables, à la place de la raison qui ne l'était pas; et tout était clair et logique dans l'âme, quand tout, dans l'esprit, était embarrassé et subtil. L'époque où nous vivons semble avoir pris pour devise le précepte apostolique : < Que votre obéissance soit raisonnable. » Elle ne demande prêtre pas tant l'exposition des preuves externes de la religion, que la démonstration de sa cohérence interne, et de la convenance de tout son ensemble avec l'ensemble des choses du cœur et des affaires humaines. Elle demande compte au christianisme de sa philosophie. Ce n'est pas une philosophie qu'elle veuille obtenir en échange du christianisme, mais une philosophie qu'elle veut recevoir des mains du christianisme. Ce n'est pas non plus un spectacle intellectuel qu'elle sollicite pour quelques esprits supe^ bes: c'est une satisfaction qu'elle veut faire partagera la raison populaire. Ce qu'elle réclame comme but, elle le demande aussi comme moyen; elle estime que le christianisme ainsi enseigné deviendrait pour un peuple le plus vif stimulant à la réflexion, le
plus énergîqiie moyen d'ennoblissement intellectael, et la source de tontes les idées sûres et saines sur lesquelles il aurait à ordonaer sa vie. Je m*empresse de le dire, la prédication, par cela môme qu'elle a été chrétienne, est venue au-devant de ces besoins et de eei TCBOx; mais qui sait si l'observation attentive de l'homme et du temps ne lui est pas nécessaire pour y répondre mieux encore, H, chose admirable, pour devenir, sous ce rapport, plus chrétiemie? car il y a une telle correspondance entre la religion chré* ticBM et l'humanité que chacune, bien saisie, doit ramener à l'antre, et ainsi la foi vers la nature, et la nature vers la foi. »
L'effet du discours fut immense, il en fut parlé comme d'un évéDement. C'en était un du moins pour le canton de Yaud. Le mouvement religieux, en effet, y avait trouvé un te^rrain tout préparé; maâs, quoique né du sol, il y avait subi plus qu'ailleurs l'infloence du dehors. Sur les traces des grands missionnaires, des saint Paul, des Colomban, s'élancent des esprits inquiets, mal faits, sans éducation suffisante, ne voyant jamais qu'un côté des choses bomaines, et qui, ne se trouvant nulle part chez eux, vont partout cherchant des frères. Le canton de Yaud avait vu passer nombre de ces prédicateurs itinérants, venus de Genève ou d'Angleterre, quelques-uns habiles à compromettre la plus sainte des causes par des vues étroites et de vulgaires affectations. Ils avaient beaucoup contribué à la fermentation des esprits; et le Réveil vaudois, si l'oo peut l'appeler ainsi, leur devait je ne sais quoi d'exotique, dont soofl&raient, en secret, les âmes même les mieux atteintes. Il y a dans le caractère de ce peuple un fond de bon sens qui ne l'abandonne jamais entièrement; s'il a montré parfois quelque goût pour les émotions intimes et les délices cachées de la vie intérieure, il en a peu pour les exaltations; aussi en voyant Vinet donner l'exemple d'une foi simple, naturelle, ayant, si on l'ose dire, la grâce du bon sens, plus d'un trouva sa voie et se reconnut en lui.
U n'y avait rien, peut-être, de nouveau dans le discours qu'il venait de prononcer, rien qu'il n'eût dit déjà, ou laissé entendre, en plus d'une occasion: mais jamais il n'avait parlé de si haut,
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jamais si distinctement. Auparavant, du fond de sa solitude, il faisait la guerre de partisan, tiraillant, comme il disait, sur les flancs de la grande armée chrétienne; maintenant il occupait un des postes d'honneur; le vœu d'un gouvemement, appuyé de tout un public, l'avait distingué pour des fonctions dont on savait l'importance; sa parole avait une autorité toute nouvelle.
C'était un événement non pour le seul canton de Vaud, mais pour le Réveil religieux en général. La direction que cherchait à lui imprimer Vinet, le transformait en l'élaiigissant. Si le Réveil avait rencontré des limites, il ne le devait pas seulement à une nidiiïérence ou à une opposition naturelle et de tous les temps, il le devait encore à l'insuffisance de son principe;c'était faute d'être assez chrétien, disait Vinet, ou, ce qui revient au même, selon loi, faute d'être assez humain. L'humaniser, le réconcilier avec la science, avec la raison, avec l'art : telle était l'œuvre à laquelle le nouveau professeur conviait éloquemment ceux qui pouvaient y prendre part, grande œuvre qui se continue encore aujourd'hui, au milieu de luttes ardentes et fécondes, et qui n'intéresse pas un coin de terre seulement, mais la chrétienté tout entière. C'était le germe de tous les progrès déposé dans une révolution morale dont le plus grave défaut avait été, dans l'origme, la tendance à s'isoler et à se croire définitive.
Parmi les motifs qui avaient décidé Vinet à quitter Bâle pour Lausanne, figurait, on s'en souvient, le besom d'une position entoo: rée de plus de périls intellectuels et moraux, d'une position d'homme tout à fait. Sous ce rapport, il trouva plus qu'il ne cherchait. A partir de cette époque, Vinet devient pour l'église un doc* teur, un maître. J'ai balancé avant d'écrire ces mots; il me semblait faire injure à son humilité, et je sentais tout ce qu'il eût souffert à les entendre; mais ce que lui seul se refusait à voir, n'en était pas moins manifeste aux yeux de tous. Aucun guide ne fut plus suivi, aucun prédicateur ne fut plus entouré, aucun pasteur ne vit une multitude affamée se jeter plus avide sur le pain qu*il distribuait. Il y eut un temps où, dans le monde chrétien.
aocmie autorité ne surpassait la sienne. La suite de ce récit dira ce ^*il devint au milieu des périls d'une si haute position. BornoDS-noos, pour le moment, à noter les deux seules réflexions qu'il ail écrites dans son agenda à la date du 1«' novembre 1837. La première est une pensée qui a rapport à son discours. « Jésus- Christ n'est pas seulement l'homme parfait, il est l'homme complet Pour être parfait, il faut être complet. » La seconde dit son impression : « Journée de profonds souvenirs. »
Oeoji qui n'ont pas vécu dans le canton de Vaud de 1837 à 1845 ne sauraient se figurer quelle joie ce fut, pour un public nombreux et dKHsi, de posséder enfin cet homme déjà tant admiré, de ne pas le lire seulement, de l'entendre, de le voir attirer sur Lausanne les regards de l'étranger, et faire de cette antique et modeste dté le centre d'une vie intellectuelle et religieuse, dont Finfloence devait rayonner au loin. Ce public, cependant, n'était pas, tant s'en faut, le peuple tout entier. La population qui avait supporté, qui avait voulu la loi du 20 mai, ne s'était point tout d'un eonp élevée à la tolérance. Dans un élan généreux, favorisé par les circonstances politiques, elle avait porté au pouvoir des hommes d'an libéralisme sincère; mais le vieux levain subsistait, et une lutte sourde s'était engagée entre une partie du peuple et les chefs qu'il s*était donnés. La liberté des cultes, hautement proclamée dans le projet de constitution, n'avait pas réussi à passer jusque dans la constitution elle-même, si bien que la loi du 20 mai avait survécu à la révolution libérale de 1830. Elle avait fini par être abrogée, mais tardivement ( 1834 ), et sa disparition avait été signalée en plus d'un lieu par des troubles dignes des plus mau- Tais temps de l'ancien régime. La fermeté du gouvernement avait rétabli l'ordre, sans établir l'accord dans les volontés ni le calme dans les esprits. Aussi, pendant qu'une foule nombreuse se pressait autour de Yinet dans la saUe des solennités académiques, eût-il été facUe d'entendre dans les rues, dans les cafés, des propos moins flatteurs, et de constater qu'il y avait deux peuples dans ce peuple. Plusieurs d'entre les amis de Ymel dédaignaient le
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peuple opposant ou se refusaient à le voir. Il le vit fort M Dès les premiers jours, malgré l'ardeur de ses vœux et espérances pour la patrie que Dieu lui avait donnée, i gronder Forage en dessous.
la société latiBaimoise. — L'académie. — Sainte-Beuve.
/ (1837, i838etsuiv. )
Lausanne est une de ces villes où Ton parle français, mais qui n'appartiennent point à la France, et qui ont leur physionomie propre. Elle n'est pas grande; mais c'est un centre, et l'on y trouve réunies plus de ressources scientifiques et littéraires que dans telle ville française trois ou quatre fois plus considérable.
La société lausannoise a eu des jours brillants, au XYIII* siècle entre autres, du temps de Voltaire, et plus tard, du temps de Gibbon; mais il lui manquait alors la condition première de la force et de la dignité, l'indépendance. Soumis comme tous leurs compatriotes du pays de Vaud à la discipline bernoise, les Lausannois avaient le droit de s'amuser; ils n'avaient point celui de s'occuper des affaires de leur pays ni d'en parler librement La tutelle qu'ils subissaient depuis plus de deux siècles, à la fois sévère et paternelle, avait eu pour effet d'abattre l'énergie native du caractère oatioDal et d'en détendre le ressort La spontanéité manquait. Les questions politiques n'étaient traitées en société qu'avec une extrême réserve. En revanche, on faisait de la littérature, on se rabattait sur les plaisirs de l'esprit, on jouait la comédie, on lisait des romans, on en faisait aussi quelquefois, et de bons, témoin
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ceux de M""* de Gharrière et même ceax de M"* de Montoliea. Les jeunes hommes qui avaient du talent et de Tambition, allaient, pour la plupart, chercher une carrière à Tétranger; da retour avec une pension ou une fortune acquise, ils n'avaient aucun effort à faire pour entrer dans les anciennes traditions de la société lausannoise, traditions de politesse, d*élégance, de vie facile et de loisirs agréablement occupés.
Vint la révolution française. Les esprits fermentèrent, et les banquets patriotiques reléguèrent au second plan les simples rénnions d'agrément. La crise fut longue et violente, et les effets s'en firent bientôt sentir dans les rapports sociaux. Jusqu'à la fin du XVni'' siècle, les salons de l'aristocratie avaient éclipsé ceux de la bourgeoisie. Ce fut l'inverse qui eut lieu plus tard. Au XIX* siècle, les salons vivants de Lausanne, ceux où il y a quelque mouvement d'esprit, appartiennent jpresque tous à la bourgeoisie, n en est de même dans la plupart des petites villes du canton. C'est la bourgeoisie qui a voulu et fondé l'indépendance du canton de Vaud; c'est de son sein que sont sortis les premiers et grands magistrats, les Muret, les Pidou, les Monod; c'est elle qui représente le progrès. Mais ce mot de bourgeoisie est une de ces désignations générales sous lesquelles s'abritent des classes différentes et des groupes variés. Il y a bourgeois et bourgeois. On le vit bien lorsque, la première question résolue, question d'existence, le canton de Vaud put s'abandonner à l'essor de son génie. Les tendances diverses s'accusèrent aussitôt, et l'esprit de coterie, dont le rôle est toujours si grand dans les petits pays, ajoutant ses effets de dispersion à ceux de l'esprit de parti, la société vauddse se divisa en une multitude de cercles restreints, plus ou moins jaloux les uns des autres.
Après la révolution, vint le Réveil et la longue fermentation religieuse qui en fut la suite. Il rendit infiniment plus profonde la séparation qui existe partout entre ceux que tourmente un c&ttain idéal religieux, et ceux qui pensent que l'honnêteté suffit à la dignité de l'homme, ou qui veulent simplement jouir en paix
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de U vie. On sait quelles animosités soulève naturellement Tesprit de prosélytisme; nulle part il n'en souleva plus que dans ce bon pays de Yaud, dont il troublait la quiétude. En revanche, quoique le Réveil eût multiplié les sectes, il rapprocha par des liens d'étroite fraternité religieuse beaucoup de personnes qui se connaissaient peu, séparées par la naissance, la fortune, la vocation. Les oratoires, les conventicules, comme on disait; furent dans tous les sens des lieux de réunion. Mais ce qu'on appelle l'esprit de société n'en tira pas grand avantage; nombre de salons prirent un ùajJL air d'oratoire, et la discussion religieuse disputa le terrain à la libre conversation.
Au moment où Vinet arriva à Lausanne, on pouvait y distinguer dans la société cultivée trois courants bien marqués. De nombreuses familles tenaient pour suspectes les innovations religieuses ou s'y montraient franchement hostiles. L'esprit du doyen Curtat n'était pas éteint, tant s'en faut, dans le vieux quartier de la Cité, patrie naturelle des anciennes traditions. Dans ce mondelà, on ne proscrivait point comme mondaines des jouissances jusqu'alors réputées innocentes; on y causait, on y riait, à la bonne, comme autrefois, et pendant que les parents faisaient la partie classique, whist ou boston, la jeunesse était libre d'essayer un tour de danse. Les épigrammes contre le rigorisme et les raffinements de la piété nouvelle y manquaient rarement leur effet. On y goûtait les publications marquées au coin du vieil esprit firançais, honnête franchise, idées pratiques, style net, avec une pointe d'ironie aiguisée par le bon sens. D'ailleurs, peu de hautes visées; et quoique la curiosité d'esprit ne fît point défaut, — elle n'est pas rare chez les Vaudois, — on s'y tenait soigneusement à l'écart de toutes les grandes aventures qui tentent les génies audacieux. En littérature comme en philosophie, en politique comme en religion, on avait son chemin tracé devant soi, un bon petit chemin, qu'on suivait en famille.
Dans un autre monde régnait un esprit bien différent, militant, inquiet, toujours soucieux de l'idéal, mais sojet à se fourvoyer
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hors des voies pratiques et à se perdre dans de mesquines éCroitesses. Société rigide, elle avait rompu avec le théâtre, la danse et les mondanités frivoles ou dangereuses. On n'y parlait que religion; c'était le siyet inévitable, toujours présent, se mêlant à tout On y rêvait une église régénérée, irréprochable quant à la doctrine et animée de cette ardeur de zèle qui, à côté du culte officiel, faisait surgir partout les assemblées et les occasions de prî^. Etait -il possible que Téglise nationale devînt cette église d'élite? Quelques-uns le croyaient, d'autres en doutaient; pour tous, 0*6* tait la grande question. D sortit du sein de cette société des hommes politiques qui n'étaient pas destinés à rester longtemps au pouvoir; ils auraient voulu faire du canton de |Vaud un petit état modèle, abandonnant aux plus dignes les rênes de soa gouvernement, se laissant conduire par ses magistrats et réalisant l'idéal d'une liberté sagement réglée, pure de tous les vices et de toutes les turbulences de la démocratie.
Enfin, il était des hommes, jeunes pour la plupart, qui, en ouvrant l'oreille aux bruits du dehors, n'avaient pas prêté moins d'attention à la voix des poètes qu'à celle des prédicateurs. La renaissance de la poésie française, engagée par l'école romantique dans des sentiers nouveaux et plus larges, devait aussi être on événement pour notre pays. U y a beaucoup de poésie naturelle dans le tour d'esprit du peuple vaudois, mais une poésie qui, le plus souvent, se replie sur elle-même, par pudeur, semble-t-il, ou par fausse honte. U faut quelque courage pour élever la voix et chanter, quand au lieu de la grande fiQule humaine on n'a autour de soi qu'un petit peuple, d'humeur tour k tour rêveuse ou goguenarde. Sympathique aujourd'hui, il sera railleur demain. Cependant la liberté enfante toutes les sortes de courage, et depuis que le canton de Vaud ne relevait* que de lui-même» qu^ ques voix argentmes s'étaient aventurées à chanter aux échos» Plusieurs les écoutaient et auraient voulu moins de bruit aatoor d'elles, moins de théologie, une société phis expansive et plus curieuse des choses de l'art.
LA SOCDBTB LAUSANNOISK. L*AGADÉM1E. SAINTE;BEUYE 313
Nous ne park»i3 ici ni des salons aristocratiques, où l'on contllît à 8*amiiser comme aotrefois, peut-être avec moins d*esprity ni ëes eercles nombreux de la bourgeoisie industrielle ou comnerçante, qui avaient leurs préoccupations et leurs intérêts particuliers. Les sociétés qui entretenaient des rapports fréquents avec le monde académique sont les seules que nous ayons en vue. A peîae esl-il besoin de dire qu'en les distinguant selon leurs tendanceSy il ne faut pas les supposer trop exactement séparées. Nombreux étaient les hommes, tant à Lausanne que dans le reste dtt cantcm^qui savaient trouver partout des amis; nombreux ceux qoe leur supériorité ou leur originalité plaçaient en dehors de tome coterie. Le vieux Laharpe, dont ses concitoyens ne devaient pas tarder à porter le deuil, était un véritable homme de lettres, en môme temps qu'un patriote au cœur toujours ardent. Le doyen Bridei avait trop d'esprit, et un esprit trop vaudois, pour ne pas se (aire pardonner son long attachement à Leurs Excellences de Berne et la simplicité de son christianisme à la mode antique, à la fois sérieux et enjoué, dégagé de tout ascétisme , comme de toute exaltation. Clavel de Brenles était aussi un esprit supérieur^ condUant, quoique ferme au besoin^ intègre, cultivé, s'intéressant à tout,' et invitant par son exemple les représentants des anciennes et nobles familles du pays à prendre à sa vie nouvelle une part plus active. La même ouverture d'esprit n'était point étrangère aox générations plus jaunes. Preuve en soit cet excellent Manuel, Oft cœur d'or, l'ami des pauvres et des malades, orateur et poëto, dont le talent ne semblait être que l'expansion naturelle d'une âme pure et chrétienne. Qui oserait le ranger dans un parti ou dans une coterie? Monnard était-il plus chrétien que patriote, plus patriote qu'homme de goût? Et Vulliemin? Esprit délié, chrétien sincère, véritable historien, qui donc a mieux donné l'exemple de la solidité des convictions unie à la liberté de la critique?
n en est bien d'autres encore qu'on ne saurait classer : Fabre, ce dévoué serviteur de l'église nationale, qui lui est demeuré fidèle dans les bons comme dans les mauvais jours, mais dont la charité
31 4 CHAPITRE XUI
bienveillante ne fit jamais de distinction entre les troupeaux désunis; Samuel Chappuis, théologien profond, qui allait devenir on des collègues de Vinet, puis, peu à peu, un de ses amis les plus intimes, merveilleusement fin et perspicace, mais encore plus droit que fin, généreux sous des dehors de firoideur, amoureux des livres comme Tétaient les savants d'autrefois, en bibliophile, encore plus amoureux de la vérité, comme le furent de tout temps les âmes d*élite; et Alexis Forel, avec qui nos lecteurs ont déjà fait ample connaissance, si digne d'être distingué par Vinet entre tous ses amis. J'en passe et des meilleurs : Colomb, Solomiac, Dacloux, le pittoresque causeur. Ceux mêmes dont les questions religieuses ou ecclésiastiques absorbaient le temps et rattentkm, les Scholl, les Bumier, n'avaient pas l'esprit fermé à toute autre pensée, et ceux dont les inclinations étaient plutôt littéraires sa^ vaient unir à l'amour de la poésie le sérieux chrétien : il suffit de nommer Juste et Caroline Olivier, et les jeunes gens qui faisaient encore ou avaient fsût cercle autour d'eux: Frédéric Monneron, qui venait de mourir, et Henri Durand, qui devait le suivre de si près. Et Porchat lùi-méme, celui de tous qui fut le plus exclusivement littérateur, n'avait-il pas aussi sa note grave parfois? Nommons enfin Charles Secrétan et Adolphe Lèbre, encore étudiants en 1837, mais déjà désignés l'un et l'autre pour les hautes études philosophiques : celui-ci, d'une famille française, dont le canton de Vaud était devenu la patrie d'adoption, «me tendre, esprit a^ dent, qui gagnait d'un coup d'aile les plus hauts sommets de la pensée; l'autre, véritable Vaudois, génie anxieux et puissant, déjà dévoré du besoin d'embrasser toutes les choses humsônes dans la synthèse de la liberté. Charles Secrétan venait justement de fonder une revue modeste, la Revue misse, qui, pendant une existence d'environ vingt années, devait être le plus fidèle organe du mouvement intellectuel de la Suisse française. Au reste, l'esprit d'activé curiosité semblait un don de nature dans sa famille, bourgeoise cependant de la paisible Cité. Son frère aîné, Edouard, se préparait alors par de fortes études aux recherches historiques
lA SOCIÂTÉ LAUSANNOISE. l'ACADÉMIE. SAINTE-BEUVE 315
et jarîdiqQes dans lesquelles il apporta plus tard un coup d*œil pénétrant
Vinet^ on peut le croire, n'était pas bomme à se choisir une petite société, un clan de fidèles. Il était trop ingénieux à découvrir la piété sincère, quelque apparence qu'elle revêtit, pour écarter en bloc une classe quelconque de personnes. Il n'était pas non plus de ceux dont un zèle indiscret fait redouter l'abord. Jamais on ne le vit frapper inconsidérément à la porte du sanctuaire inlinie où se réfugie la pensée. Son respect pour toute âme vivante n'éuâx qœ la forme suprême dé son amour pour la vérité. D'ailleurs la seule chose nécessaire embrassait pour lui l'homme tout entier. H savait que tout dérive de la conscience, que tout y ramène, et qu'elle saigne au moindre rameau que d'une main brutide on retranche de l'arbre de la vie. Aussi le vit-on, dès son arrivée, accueillir avec une égale bonté, avec une égaie reconnaissance, tous ceux qui vinrent à lui. A vrai dire, il pousse dans son agmda de fréquents soupirs sur le temps perdu : < Mon temps s'en va en visites et en néants, écrit-il à la date du 15 novembre 1837, presque rien pour le travail, rien pour la méditation; rien pour la vie intérieure; et ph)'siquement j'en souffre aussi. » Cette plainte revient souvent. Mais il ne lui échappe pas un mot d'impatience à l'adresse de qui que ce soit, sauf peut-être cette note rapide, du U novembre : « Visite du proposant * •**, qui vient me demander des explications sur mes critiques et sur mon discours d'installation, c'est-à-dire me faire une leçon. > Peu de jours après, il invitait à dîner le proposant en question.
Quoiqu'il se plaignit du temps perdu, il n'en sentait pas moins tout le prix des heures passées dans la société d'amis sûrs et distingués, et jamais sa modestie ne lui permit de vofr ce que tous voyaient pour lui, savoir qu'il lui eût fallu, pour être vraiment à âa place, un cercle plus grand et plus riche en supériorités di-
' On appelait proposants les étudiants en théologie de la dernière année.
316 ^ CHAPITRE xnr
verses. Quand il remarque quelque disproportion entre loi et le monde qui Tentoure, c'est toujours à son désavantage. « Visite de M. Jaquet, écrit-il le 28 janvier 1838; sa conversation m'intéresse et m'apprend beaucoup de choses, entre autres combien j'en sais peu et combien mes moyens naturels sont bornés. J'ai en, ces deux derniers jours, plusieurs leçons de ce genre, coup sur coup, qui m'ont été très bonnes, j'espère. > Sa table, où tout était simple, mais de bon goût, s'ouvrait largement à l'hospitalité. Il avait très souvent à dîner quelques étudiants en théologie; il aimait à les inviter deux à deux. Le soir, venaient les amis. Tantôt la société était plus littéraire; c'étaient A. Forel, Vulliemin, Olivier, Seciétan, n'oublions pas Sainte-Beuve; tantôt la théologie dominait» c'étaient Scholl, Ghappuis, Fabre, Dufoumet, etc. Le plus souvent les deux courants étaient mêlés, et la conversation s'engageait sur des sujets fort divers. Voilà bien la vie plus ouverte, plus expaasive que Vinet avait désirée, une vie d'homme plus entière. Et cependant, dans les soirées solitaires, il ne songeait pas sans tristesse à ce doux nid de Bâle, où, avec moins de discussions, il n'avait pas trouvé moins d'amitié : < Nous avons passé une tranquille soirée en famille, dit l'agenda '. Les souvenirs et les regrets sont venus : Sedmvus etflevimus recordantes/ >
n n'était point rare que des étrangers de distinction, en séjour ou en passage à Lausanne, souvent attirés par la renommée de Vinet, vinssent ajouter à l'éclat modeste et au charme de ces réunions cordiales. Un de ceux qu'on y vit le plus souvent fut l'Ecossais Erskine, qui avait une manière si originale et en même temps si profonde de comprendre le christianisme. « Il est grandement hérétique, dit-on, écrivait Vinet; mais c'est un bien bon chrétien \ > Il n'avait rien dans l'esprit d'agressif, rien qui appelât ia discussion; sa conversation était sérieuse sans raideur, nourrie de faits et d'aperçus, et il était rare qu'on le quittât sans être riche
« 17 décembre 1887.
• Lettre k M"« Elise Vinet, du 10 novembre 1839.
lA SOaÉTB LAUSANNOISB. l'aGADÉMIE. SAINTE-BEUVE 317
oelqae idée nouvelle. Quand il reprit le chemin de l'Ecosse, 339, après un séjour de plusieurs mois a Lausanne, Ylnet et tadent amis pour la vie. Ce fût à peu près vers le même temps dam lOçIdewicz, le poète polonais, vint à Lausanne, où il obtnentôt la chaire de littérature latine, qu'il occupa pendant ans environ. Vinet fut très frappé de la puissance de sa e. < Effrayant et sublime, > écrit-il dans l'agenda ^ à propos poème de ce grand exilé, qui, en vrai Polonais, portait toui avec lui la patrie absente.
es de tous les étrangers dont la présence jeta quelque éclat Lausanne, pendant les premières années du professorat de t, celui qui mit les esprits le plus en mouvement fut, sans »araison, Sainte-Beuve, qui, arrivé en automne i837, resta l'aox premiers jours de juin 1838. Installé en même temps ^et, il commença immédiatement son cours. Les leçons nt lieu dans la grande salle de la bibliothèque. Elles étaient ques. L'auditoire, très nombreux, était composé des étudiants, imes, de demoiselles, d'hommes de tout âge, l'élite de la solausannoise. Le succès fut très vif. La nouveauté du sujet, rôle du professeur, spirituelle, familière, riche en traits pittoles, en mots incisifs et profonds, l'hitérét personnel qu'on lui it, l'espoir de sa conversion : tout se réunissait pour fixer ntion et piquer la curiosité. Ajouterai<je, avec M. Sainte-Beuve éme *, que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vende chaque semaine), au pied de cette chaire, de la jeunesse eux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de ines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe is faible ne manque jamais d'en trouver le premier, quand il a nombre, en face de Tennemi? « Plus d'un de mes élèves, encore, dès qu'il entrait, avait, du côté des dames, un sobri-
4 décembre 1839.
\>rt-Eoyal, troisième édition, 1867. Voir k V Appendice la note
liée : V Académie de Lausantie en 1837.
318 CHAPITRE xm
quet tiré de Port-Royal et qui circulait tout bas : Litnceîot, Le Maître, Singlin, » ~ « Je ne sus tout cela que plus tard, contimie M. Sainte-Beuve. Enfin, il y eut l'année suivante plus d*un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter Torigine à ces réguliers et innocents rendez- vous que mon cours avait procurés. >
Puisque le savant critique était en humeur de gaieté, il aurait pa raconter encore que dans un monde moins sérieux ce cours fot une occasion de divertissements d'une tout autre nature. On s'en fit une arme contre le gouvernement, en particulier, et contre les doctrinaires, en général. On se persuada que le gouvernement avait imposé à M. Sainte-Beuve ce sujet de Port -Royal, et qu'on l'avait fait venir exprès, de Paris, pour entretenir la dévotion des fidèles. Non qu'il fût dévot lui-môme; loin de là^ il riait sous cape et se gaudissait, disait-on, de la simplicité provinciale de ces bonnes âmes qui croyaient déjà le tenir et rêvaient la gloire de sa conversion. On eût pu voir à chaque leçon, surtout aux premières, quelques-uns de ces railleurs, debout au fond de la salle. Bientét les noms des héros et surtout des héroïnes de Port -Royal lurent aussi populaires dans certains cafés que dans les cercles où régnait la dévotion la plus recherchée. On y travestissait la leçon du jour, on la tournait en comédie, et Ton faisait des gorges chaudes à propos de mère Angélique, de mère Agnès ou de sœur Sainte-Euphémie. Les choses allèrent assez loin pour qu'un ami du professeur eût l'idée de répondre par une satire en due forme à ce débordement de moquerie; mais Sainte-Beuve, prévenu à temps par l'auteur lui-môme, fit rentrer en portefeuille les vers qui prenaient déjà le chemin de l'imprimerie.
Vinet suivit les leçons de Sainte-Beuve aussi régulièrement que le lui permit l'état de sa santé. Il note dans son agenda le scyet de chacune, et quoiqu'il y soit toujours très sobre d'appréciations, il lui échappe de temps en temps comme un applaudissement involontaire : « Belle leçon sur Jansénius ' I — Très belle leçon
* 22 décembre 1837.
LA SOGIÉTà LAUSANNOISE. L*AGADÉM1E. SAINTE-BEUVE 319
or les iVoomcMiZès ' I > Celles sur Saint-Cyran ne le frappèrent ^ moms. Les notes dont elles sont accompagnées montrent que SaiBte-Beuve a en raison de dire qne < le caractère singulier et XMDi^exe de ce grand réformatem* intérieur avait été pour lui Dote une révélation. » D'autres notes marquent de sérieux disentiments d'opinion. Sainte-Beuve ayant fait entrevoir que le onr viendrait peut-être où, de progrès en progrès, la majorité des lommes trouverait la vie assez douce pour que la sombre apologie le Pascal n'eût plus de raison d'être, Vinet écrit dans son agenda : [ Comment une question de conscience individuelle, de foi, pourait-eUe devenir une question de majorité'? » — Est-ce aussi iiînte-Beave qui lui a fourni l'occasion de la réflexion suivante, [Qe je trouve immédiatement après la mention d'une leçon sur liint-Cyran : « Le vrai costume du diable est le costume cbréien'? » On ne sait. Les faits et les réflexions s'entremêlent dans «1 agenda, souvent au hasard, souvent par un enchaînement dont 'auteur avait seul le secret.
Sainte-Beuve travailla beaucoup à Lausanne. « Je m'enfermai, iit41, ne voyant jamais personne jusqu'à quatre heures du soir les jours où je ne faisais pas cours, et jusqu'à trois heures les jours 9à je professais.... Tout l'ouvrage fut construit et comme bâti durant cette année scolafre ^. » Le soir, il se rencontrait fréquemment en sod^ avec Vinet; il fut souvent de ses mercredi. Quelquefois nssi, il alla heurter discrètement à sa porte, et passa d'assez longues heures avec lui en causeries plus intimes. Vinet était en quelque sorte désigné par la voix publique pour être le directeur de conscience dubrillanl critique, son Saint-Cyran ou son de Sacy. Un ami avait pris soin de ne pas lui laisser ignorer ce qu'on attendait de lui. < Le pieux Richmond, lui avait-on écrit, représente comme un privilège de chaque chrétien de prendre un petit en-
« 12 février 1838. •26 janvier 1838.
• 1 novembre 1837.
* Voir k V Appendice la note déjli citée.
320 CHAPITRE xm
font par la main et de le conduire snr la voie de la vie éternelle^., heureux s'il en est quelques-uns qui, au lieu de la main d'nn en* fant, peuvent prendre celle d*un grand écrivain; mais pour oda fl faut d'abord que le grand écrivain devienne un enfant » Peu de temps après avoir reçu cette exhortation, à la date do 17 Janvier 1838, Yînet écrivait dans son agenda : < J'ai négligé hier, flMXte de courage, c'est-à-dire faute de charité, l'espèce de pastorat que m'a conféré ***. » n ne paraît pas cependant, d'après d'antres notes, qu'il Tait toujours négligé. Il y travailla, au contraire, en plus d'une manière, entre autres par une page de réflexions très sérieuses sur l'espèce de petit roman, intitulé Madame de Pfmtwy, que Sainte-Beuve avait publié dans la Revue des Deuo' Mondes. Vinet rangeait ce récit au nombre de < ces caprices des âmes usées, en qui toute la vie a passé en vue, toute la sensibffité en réflexion; > il reprochait à l'auteur de < laisser notre intérêt se distraire vers une affection illégitime, qu'il environne d'âne trompeuse auréole de vertu et d'innocence >. > Vinet prit copie de ces lignes, d'un accent à la fois bienveillant et sévère, et ks communiqua d'avance à Sainte-Beuve. Celui-ci répondit immédiatement. « Visite... de M. Sainte-Beuve et de M. Olivier, » Ui<m dans l'agenda. ( !•'' janvier 1838. ) — « Le premier m'apporte nue réponse à ma communication sur Madame de Pontwy. Cette réponse m'a fort touché. » La voici , tout entière , coi^ée sur l'original :
« Ce l*'. — Je suis, monsieur, plus touché que je ne puis vous dire de votre démarche si superflue d'ailleurs, mais dans laquelle je suis heureux de saisir une preuve affectueuse de plus. Tout ce que vous direz et écrirez sera bien reçu. Je sais quel embarras^ lorsqu'une fois on se connaît, il y a à écrire l'un sur l'autre. L'éloge me paraît alors au moins aussi embarrassant que la critique, et c'est réloge surtout qui m'embarrassera venant de vous. Vous
* Voir la fin de Tarticle sur les Bsnsées d'(wût, Etudes sur la Uh térature française au XIX* siède, tom. LU.
LA. SOOKTB LAUSANNOISE. L AGADBMIB. SÂINTE-BEUYB 3St
ayei été trop indulgent, et d'avance je reconnais très fondée TobîectîOQ qa*on a tirée de Madame de Pontivy.lQ mesoaviens que U première fois que je revis M'»* de Broglie, bien des mois après, elle ocxmnença, dès que nous fûmes seuls, à me reprendre làtetos, et je n*eus guère rien à répondre. Le malheur des natures qui n'ont que des inspirations et des inclinations sans la foi est d*étre à la merci d*un souffle et d'une vicissitude. Quand j'écris, quand je parle, je me sens presque involontairement amené à suivre un certain ordre de vérités et je ne trouve que là les réflexions dont mon esprit et ma plume ont besoin. Mais si, par malheur, d'autres inspirations se présentent quelquefois, si d'autres souffles me rapportent durant quelque loisir des parfums oubliés, je m'y laisse reprendre, et ma plume alors et mon esprit se livrent à cet inden et nouvel attrait. Quant à Madame de Pontivy, je sais mieux qae personne la* cause : celle que vous rapportez à mon goût de psychologie fine est même plus spécieuse que vraie. Et cette nouvelle n'a été écrite qu'en vue d'une seule personne et pour la lui faire lire et pour lui en faire agréer et partager le sentimeot En ce faisant, je n'étais pas même fidèle à ce rôle devant les hommes qu'il faut au moins soutenir avec conséquence et bomie grâce quand une fois on l'a pris en main, et je ne m'étonne pas que des personnes sérieuses et qui veulent bien être attentires à mon égard, aient démêlé à cet endroit le faible et le faux.
» Voilà, monsieur, ma confession là-dessus, et vous voyez combien vous êtes loin d'avoir pu dire ce que je me dis.
> Mais laissez-moi vous remercier de votre attention si délicate, ii affectueuse. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette affection en laquelle j'ai confiance plus encore que je ne le témoigne et que je ne la cultive. La meilleure façon de répondre à ces sortes d'affections serait, je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheiur; et tant qu'on n'est pas fixé dans ces sentiments, tant qu'on en est bien plus loin qu'on n'ose l'avouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une discrétion extrême à ces amitiés qui seraient si
ALEX. \nKET 21
322 GHAnTRE xm
précieuses, et qui le sont puisqu'on croit déjà les posséder. Mais, je TOUS le répète, le respect môme du fond fait qu*on est plus discret dans les témoignages.
» Toffre tous mes hommages et mes vœux à M"« Vinet. »
SAINTB-BBfrVS.
Nous n'avons pas la réponse de Vinet, écrite le lendemain. La discrétion dont parle ici Sainte-Beuve ne Fempécha pas de se livrer plus entièrement encore. A la date du 25 février, on lit dans l'agenda : « Visite de M. Sainte-Beuve, qui me laisse lire dans son cœur. » Les mots soulignés sont écrits en chiffres, selon l'habitude constante de Vinet quand il s'agit de détails intimes. D ne dit pas si cette fois il essaya de remplir la mission chrétienne qui lui avait été confiée; mais pour quiconque a parcouru cet agenda, son silence est clair, car il ne manque aucune occasion d*y relever ses moindres fautes.
Il y a enfant et enfant. Sainte-Beuve était un enfant terrible, de ceux qu'on ne mène guère par la main. Je ne sais s'il était déjà à Lausanne cet esprit brisé et rompu aux métamorphoses qui s'est vanté plus tard de n'avoir jamais, dans aucune de ses traversées, aliéné sa volonté et son jugement ( hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), de n'avoir jamais engagé sa croyance, mais d'avoir si bien compris les choses et les gens qu'il donnait les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient le convertir et qui le croyaient déjà à eux *. S'il ne l'était pas encore, il était du moins en bon chemin de le devenir, et Vinet le définissait assez exactement lorsqu'il en parlait comme d'une âme en qui toute la vie a passé en vue. Quoi qu'il en soit, il faut lui rendre cette justice qu'il a toujours gardé un souvenir tendre et respectueux à cet homme dont l'amitié lui paraissait trop sérieuse pour qu'il osât la cultiver librement. Leur correspondance, après le retour de Sainte-Beuve à Paris, le prouve surabondamment. Elle fut, il est vrai, assez intermittente. Us se rappe-
* Voir les Bernées k la fin des Derniers Bortraits,
LA. SOClâTB LAUSANNOISE. L*AGADÉBfIE. SAINTE-BEIIYE 323
m le plus soir it : souvenir l'on de l'autre par l'envoi de s ouvrages. Mais, pour avoir été rares, les lettres qu'ils échan- Ht ainsi n'en sont pas moins précieuses. Celles de Vinet à le-Beuve me manquent; parmi celles de Sainte-Beuve à ît, j'en trouve trois qui méritent d'être conservées. Je les sois ici, au moment de prendre congé de ce grand écrivain, passager de la société lausannoise.
i première, datée de mardi, doit être de l'année 1840, après obfication du tome premier de Port-Royal, C^ait bien à moi à vous écrire depuis très longtemps, cher si^ir, si j'avais consulté mon seul désir. Mais je ne doutais de TOtre souvenir affectueux et je me disais de ne pas rompre ; motif des heures et des pensées si véritablement remplies. nôtres, ici, ne sont qu'envahies et dissipées, surtout irrégus; on en sauve ce qu'on peut. Le gros volume auquel vous i montrez si indulgent a été ainsi repêché à grand'peine de D espèce de naufrage quotidien. Mais combien il a fallu de ps pour cela et d'efforts et de reprises à la Sisyphe! Me voilà suivant et déjà essoufflé et désirant quelque trêve avant de rsoivre. J'aurais bien envie de me l'aller procurer à Lausanne e m'y faire quelque répit qui serait une émulation encore. -Je Bs de ne pas pouvoir; mais je ne me le dis pas tout à fait. Le trrier suisse m'a prouvé combien votre amitié se multipliait rmoi au moment où vous m'écriviez. On a été ici très bienveil- ; presque autant que chez vous; bien des personnes du monde, te plus éloignées du cloître, ont lu jusqu'au bout ce premier une et parlent maintenant des graves personnages très familièlent. Au reste, je vous dirai comme nouvelle toute récente que yeucte, repris l'autre jour au théâtre français, a eu un succès isemble, un succès tel que je crois qu'il n'en eut jamais un si od du vivant même de Corneille. N'allez pas conclure pourtant ces symptômes que nous devenons un peuple tout sérieux. rbiers, qui nous gouverne si bien, sait à quoi s'en tenir, et ces de Napoléon qu'on nous rend {grandiaque effossis.,.) ne sont
324 CHAPITRE xni
qu'une manière d*osselets. Mais tout cela se môle, et le spectacle, à qui n'est qu'observateur, ne laisse pas d'être très divertissant Je m'imagine que c'est un des plus grands attraits de Paris, et le seul même qui vaille la peine d'y vivre : être à une bonne place pour juger la comédie. Mais l'inconvénient, c'est cette comédie même, c'est de tout y voir, c'est de n'agir pas et de prendre ce bas monde pour un spectacle, non point pour une arène, pom* nn sillon de labour. Voilà ce qu'à Lausanne on sait si bien; yoilà ce que j'enviais dans certaine visite à l'ombre de la cathédrale, quand je voyais toute une destinée d'étude, de sacrifice et d'humble et constante action. Je ne veux pas dire tout ce que j'en pense de peur de vous fâcher et de vous détourner de m'écrire encore. — Offrez, s'il vous plaît, tous mes respects à M"»« Vinet, priez-la de me rappeler au souvenir bienveillant de M"^ Ford. Ma mère est bien sensible à ce que vous dites pour elle : sa santé, grâce à Dieu, est bonne, et elle n'a rien encore de la grande vi^lesse. Adieu, cher monsieur, croyez à tous mes sentiments de reconnaissance et d'amitié. »
Sainte-Beuve.
En post-scriptum :
« M. VuUiemin me disait que vous aviez l'idée d'une histoire de saint François de Sales : ohl songez-y, je vous en prie! quel sujet entre vos mains, et quelle preuve de charitable union! »
La seconde lettre, datée de ce vingt avril, fut écrite peu de temps après la mort d'Adolphe Lèbre, c'est-à-dire en 1844.
« Vous avez été bien bon, monsieur, comme vous l'êtes toujours; j'ai reçu le Bonstetten avec un mot de vous, j'ai reçu du Châtelard votre obligeant éclaircissement sur la lettre de Bei^amin Constant à douze ans. Ce qui m'est plus précieux que toq^ ces détails, c'est l'assurance de votre amical souvenir. Quand me sera-t-il donné de le rafraîchir, sans qu'il en soit besoin, de le renouveler de près, de vous revoir enfin? J'aurais bien besoin d'une nouvelle saison à Lausanne, je vous assure, pour m'y retremper moi-môme, pour y achever ce que je n'ai pu commencer que là.
LA SOCIBTÉ LAUSAMNOISB. L*AGADÉMIB. SAINTE-BEUVE 325
A yie d'ici est toute dissipante; on y fait mille choses, et jamais
importante et Tonique. Vous ne la perdez jamais de vue, quoi
lœ TOUS Cassiez, monsieur; je viens de lire, dans la Revue suisse,
otre discours sur l'histoire littéraire de la Restauration :. j'oublie
œ vous m'y traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'at-
ntioQ; mais le but élevé, final, ne manque jamais, et l'on achève
i dernière page en regardant là-haut. Nous avons eu une grande
outor commune, la mort de ce pauvre et excellent Lèbre :
Me nom, votre pensée étaient présents à tous à cette cérémonie
aDàbre, et vous y étiez dans toutes nos douleurs.
> Adieu, monsieur et cher ami, croyez à mes sentiments les
lus profonds et les plus reconnaissants. »
Sainte-Beuve.
< Toiïre à M"'* Vinet mes humbles et affectueux hommages. >
La troisième, datée du 7 octobre, parle d'un volume sténograliié, envoyé par Vinet. Ce ne peut être que le cours sur Chateauliand et M"« de Staël, ce qui nous reporte en 1845.
t Cher monsieur,
» Vous avez été si bon pour moi et par votre lettre et par l'enoi de votre volume sténographié, et en ne répondant pas un mot ai Tair d'un ingrat : je ne le suis pas, je vous assure. Votre lettre l'a touché, honoré; mais je me trouve toujours sans paroles deant vos éloges, m'en sentant si peu digne, passé que je suis à état de pure intelligence critique et assistant avec un œil conristé à la mort de mon cœur. Je me juge et je reste calme, fîroid, idifférent; je suis le mort et je me regarde mort sans que cela l'émeuve et me trouble autrement : d'où cet étrange état? Hélas I
y a des causes anciennes et profondes. Voilà que je vous parle mt d'un coup comme à un confesseur; mais je vous sais si ami, i charitable, et c'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que le londe appelle vulgairement le cœur, qui est mort en moi. L'indiigence luit sur ce cimetière comme une lune morte. — J'ai eça et lu avec intérêt votre volume, et j'en profiterai pour mes
326 GHAPiTRB xm
réimpressions de critique, heureux de m'appuyer le plus souvent
à Yos paroles.
> Mille respectueuses amitiés, et j*ofifre aussi mes hommages à
M"^«Vinet. »
Sainte-Beuve.
Enfin, si l'on veut avoir le dernier mot de Sainte-Beuve sur Yinet, il faut le chercher dans cette note relative à Tacadémie de Lausanne dont il a enrichi la dernière édition de Port-Royàl et dont nous avons déjà cité plus d'un fragment : « Le grand, l'incomparable profit moral, dit-il, que je retirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans ce bon pays de Vaud, ce fat de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme intérieur; d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est, en toute communion, qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de Vécole de Jésus-Christ : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment. »
Béforxne académique. — Délégation des classes.
Mort de M"« Stéphanie Vinet. — Lavey.
Loi ecclésiastique.
A peine arrivé à Lausanne, Vinet se trouva pris dans Tengrenage compliqué des discussions ecclésiastiques qui depuis longtemps agitaient le canton de Vaud et qui allaient renaître plus vives que jamais, quoique la célèbre loi du 20 mai eût été rapportée dès 1834.
La constitution de 1831 avait fixé le terme de dix ans pour la révision des lois, ordonnances et règlements qui dataient encore da temps de la domination bernoise. Dans le nombre figurait la loi constitutive de l'église nationale, ou loi ecclésiastique. Le gou- ▼emement jugea le moment venu de s'en occuper, en même tanps que d'une nouvelle loi relative à la réorganisation deTacademie. Cette dernière fut élaborée dans le courant de l'hiver 1837 à 1838 et dut entrer en vigueur au commencement de Tannée scolaire 1838.
L'académie de Lausanne, sœur aînée de celle de Genève, fondée en 1537, n'était dans l'origine qu'une école de théologie; elle ne toi jamais autre chose sous le régime l)emois. De grands noms
illustrèrent ses débuts. Elle eut pour premiers professeurs Pierre Viret, Guillaume Farel, et bientôt après Conrad Gessner et Théodore de Bèze. L'organisation n'en était pas moins singulièrement mesquine et défectueuse. Elle ne compta, dans Torigine, que tn^ chaires régulièrement instituées, une de théologie, une de grec, une d'hébreu. Malgré divers enseignements extraordinaires qoi s'ajoutèrent à ce premier noyau, les Bernois ne firent jamais de sérieux efforts pour la développer. Dans les derniers temps de leur domination, les sacrifices annuels qu'ils s'imposaient en fiveur de l'académie de Lausanne ne s'élevaient encore qa*à 7000 livres. Us n'en dépensaient pas beaucoup plus pour l'instmction primaire. (11 000 liv.) Il semble que leur but ait été de donnera leurs sujets, sous le nom de ministres, de bons maîtres de morale, chargés d'enseigner, entre autres, le respect qu'on doit aux autorités établies ^
* Voici de quelle manière M. le professeur André Gindros juge racadémie de Lausanne sous le régime bernois, Histoire de VLnr struction publique dans le pays de Vaud, pag. 195 et suiv. :
« La pensée qui avait présidé à» la fondation de Tacadémie domina constamment» souvent d'une manière exclusive et sans partage, rarement associée à quelques vues plus indépendantes.... En considérant Tacadémie dans le développement général qa*eile a suivi, on ne saurait y voir qu'une institution incomplète et pauvrement organisée.... Lorsque, sortie des langes de la premito enfance, elle atteint dans le XYIII* siècle sa plus haute stature, combien elle est encore petite et mal conformée! Partout, hors de Fenceinte de notre pays, en France, en Allemagne, en Italie* en Angleterre, à» Genève, a Berne même, fleurissent des instîtutionB scientifiques riches et fécondes. L'instruction publique, obéissant au mouvement intellectuel du XVIP et du XVUI* siècle, tend à représenter fidèlement la culture intellectuelle de Tépoque. Dans notre pays elle ne reçoit que leâ plus mesquins accroissements» et s'arrête immobile, comme nos Alpes et notre Jura. Voyei quelles lacunes déplorables! Aucun enseignement historique régulier; les sciences naturelles sont nulles; les langues vivantes
nscossioifs. DsmL. latet. loi bggl6siastiqi}e 329
Dès gœ le canton de Vand eut conquis son indépendance, il songea à déyelopper son académie. Une première loi (1806) en fit one petite Dniyersité, comptant quatorze chaires, trois de théo« logie, deax. de droit, deux de médecine, les autres de lettres et seieDces. Malheureusement, le collège académique ne reçut pas des développements proportionnels, et Torganisation générale resta fort défectueuse.
La loi de 1838 fut conçue de manière à parer à ces inconvélÉenls. Elle sacrifia la médecine, pour n'instituer que trois facul-* lés : théologie, droit, sciences et lettres, avec un budget annuel d'enviion 40000 fr. par an, ancienne monnaie. (60000 fr. monnaie ictoelle.) Elle institua quatre chaires de théologie, trois de droit,
anllés; la langue allemande elle-même, la langue nationale, la langue des maîtres, nulle. On craignait» il le semble» que les sujets, en apprenant Tidiome de leurs seigneurs, ne franchissent la distance qui les séparait. Souvent les vainqueurs imposent leor langage aux vaincus; mais c'est lorsqu'ils veulent les nationaliser; Berne n'a jamais eu cette pensée. Voyez aussi quelles combinaisons parcimonieuses et irrationnelles dans la distribution de l'enseignement. La physique et les mathématiques sont unies k la philosophie dans une seule chaire; le professeur de langue hébraïque enseigne la catéchèse, c'est-à-dire la théologie populaire; celui de grec enseigne la morale. Une chaire d'élo-» qoenoe, voilli toute la part faite h, la littérature! Et cette éloquence se bornait k la rhétorique générale, avec l'étude de quel* qœs morceaux des classiques latins. La littérature française? elle n'existait pas. Certes, ce n'est pas dans le but religieux de L'établissement académique que l'on pourrait trouver la justification d'un système aussi étroit : personne ne pensera qu'un pasteur, alors même qu'il doit porter son ministère aux hameaux éloignés des cités, n'a pas besoin d'une culture étendue et variée, pour répondre aux questions de l'esprit et du cœur que les hommes les moins instruits sentent naître en eux-mêmes. »
Sur les sacrifices pécuniaires que Berne s'imposait en faveur de l'académie, voir le même ouvrage, pag. 395.
330 CHAPITRE XIY
sept de sciences et lettres. C'était bien peu, si l'on songe à tout ce qu'il faul pour réaliser l'idéal d'un établissement pareil. Certaines disciplines, les sciences, entre autres, continuaient à être pauvrement représentées. En revanche, un collège et un gymnase^ fortement organisés, — ce gymnase était, peut-être, la création principale de la loi, — préparaient les élèves à jouir de la liberté académique, dont le principe était appliqué aussi largement qu'en Allemagne, et même plus largement, car les élèves pouvaient, après un certain temps, faire leurs examens sur chaque branche séparément et quand ils le voulaient. Cette liberté, qui était une des innovations de la loi, n'eut pas de plus chaud partisan que le chef du parti populaire, Henri Druey.
Jusqu'ici rien de plus libéral que la loi dont nous parlons; mais elle renfermait d'autres dispositions moins heureuses. Elle n'envisageait point Tacadémie ainsi transformée conrnie un développement de l'ancienne, mais comme un établissement nouveau, ce qui permettait au gouvernement de changer à son gré le personnel des professeurs, sans avoir l'air de destituer personne. C'était, de fait, un coup d'état déguisé : dangereux antécédent, qui devait être invoqué contre ceux-là mêmes qui allaient en profiter.
Yinet se mêla peu aux discussions que souleva cette loi; il l'approuvait en bloc, et il ne prit pas garde d'abord au principe révolutionnaire qu'elle renfermait. Il en comprit la portée lorsqu'on aborda les questions de personnes, et qu'il vit certains professeurs sur le point d'être évincés; mais il était trop tard. « J'ai eu des pensées pénibles, ce matin, au sujet de la loi académique, dont Je me reproche de n'avoir pas senti dès le commencement le vice et les inconvénients. Pai manqué de sentiment et d'attention. » En même temps qu'il écrivait cette note dans son agenda, le 8 août 1838, il entrait dans plus de détails dans une lettre à sa femme : c La pensée qui m'a pris ce matin, au saut du lit, se rapporte à notre académie et à la loi qui la renouvelle.... On s'étonne et l'on recette que, dans le temps, certaines personnes, bien connues pour être opposées au principe de celte loi, n'aient pas firanche-
MSO . DEUIL. LATET. LOI EGGLÉSIASTIQUB 331
BieBt exprimé ivé leur répugnance. Gela m'a fait faire un
reloiir sur moi-iutHuc. Je connaissais le projet de loi; j*étais en pontioQ d'en dire librement mon avis; j'avais des occasions de le dire, et non-seulement je ne l'ai point dit, mais je n'ai pa& eu d'avis; je ne me suis pas fait une opinion sur ce projet; je n'ai pas senti ce qu'il renfermait de violent, ou je ne l'ai pas su voir. Disons vrai J'ai manqué d'attention, et je n'en aurais pas manqué, si j'avais senti les choses comme je les sens aujourd'hui. Il est vni que je ne voyais pas toute la portée et ne démêlais pas toute J'ÎDlention de la loi; mais c'était encore ma faute. Qu'aurais-je gagné en voyant mieux, en sentant mieux, et en parlant selon ce que j'aurais vu et senti ? Rien, très probablement, si ce n'est une consolation pour ma conscience, qui se sent réellement atteinte de œ qui se fait ou va se faire; mais c'est beaucoup. Aujourd'hui je me vois entrant dans la nouvelle institution par sa brèche, et par une brèche sanglante; je ne saurais dire à quel point cela me gâte ma position future.... Je vois bien que la réserve, la discrétion el la défiance de son opinion ne sont pas les premières des vertus, et qu'au soin de ne nous mêler que de ce qui nous regarde, il faut joindre celui de bien voir tout ce qui nous regarde^. >
Mais s*il n'était plus temps de revenir sur le principe même de la loi, il était temps encore de travailler à en atténuer les effets pratiques. Yinet s'y employa en plus d'une occasion, avec zèle, avec tact. Une victime était désignée d'avance, l'aimable fabuliste i.-J. Porchat. On l'envisageait comme un poète élégant, plus capable de traduire en vers VArt poétique d'Horace que de l'interpréter avec profondeur, en philologue digne de représenter à Lausanne l'esprit investigateur de l'érudition allemande, n ne fût pas réélu. Trois de ses collègues furent sacrifiés avec lui. Olivier luimême, quoique particulièrement cher aux étudiants, fût un moment en suspens; il est wslx qu'il n'avait pas auparavant de chaire régulièrement instituée; mais son enseignement, plus ou moins
* Lettre du 7 août 1838. Vinet était alors aox bains de Lavey.
332 GHAPITBS XIY
hors cadre, avait ea assez de saccès pour le désigner aux yeux de tous comme titulaire de la chaire d'histoire créée par la nouvelle loi. On hésitait cependant. Yinet contribua pour sa part à lever les doutes, à dissiper les scrupules, et à rendre un peu moins violent le passage de l'ancienne académie à la nouvelle.
La question de la réorganisation de l'église nationale, aix)rdé6 dans le même temps, devait agiter tout le pays. Avant de soumettre son projet de loi aux délibérations du Grand Conseil» le gouvernement voulut connaître l'opinion du clergé. Le clergé vaudois était partagé en quatre classes, répondant chacune à une circonscription géographique, qui s'assemblaient et délibéraient séparément. Le gouvernement les convoqua et les invita à nommer des délégués, chargés d'examiner son projet et de loi tramsmettre leurs observations. Yinet fut nommé délégué par la classe de Lausanne et Yevey. < J'aurais été bien soulagé d'apprendre que je n'étais pas nommé, > écrit-il dans son agenda, le 14 février. Le lendemain, môme doléance : < J'ai regretté intérieurement ma nomination, > à quoi il ajoute, deux jours après, cette remarque significative : c Je m'inquiète un peu de ce que notre assemblée fera, et beaucoup de ce qu'elle sera. »
La Délégation des classes se réunit aussitôt. Une discussion générale précéda la discussion article par article. Deux théories s'y firent jour. La première, dont la majorité du Conseil d'état s'était évidemment inspirée, peut se résumer ainsi : < L'église est une société. Il faut, pour en être membre, un acte d'adhésion. Elle doit se gouverner par elle-même, et jouir de la plus grande somme d'indépendance possible, comme une sorte de république spirituelle, dont tous les citoyens sont égaux. Les laïques, aussi bien que les ecclésiastiques, sont appelés à prendre part à son gouvernement. » La seconde avait inspiré un contre- projet, de M. le pasteur Bauty, reposant sur l'idée qu'on devient membre de l'église par le baptême, et que l'église est moins une libre association qu'une grande institution pédagogique, chargée de maintenir et de perpétuer la tradition chrétienne. Comme toute école,
nSGUSSIOlfS. DKUIL. LAYBT. LOI EGGLÉSIASTIQUE 333
ie, telle qne la comprenait M. Bauty, a son corps enseignant I corps enseigné. Celui-ci peut, sans inconvénient, être admis iner son opinion dans toutes les questions administratives; le gouvernement moral et religieux de l'église ne doit appar* qu'au corps enseignant ^
let vit approcher l'ouverture de la discussion avec une sorte rreur. < Je me repens toujours plus d'avoir accepté cette misécrit*il le 23 février. Dieu veuille me préserver I • Mais il impossible qu'il ne prît pas aux débats une part active. — onde séance de la Délégation^ lisons-nous dans son journal, février, discussion sur le personnel de l'église. J'ai pris la 3 deux fois, et sur ce que j'ai dit que, dans tout système sur «, la notion de société reparaîtrait toujours, on a trouvé généralement que je poussais à la dissidence. > Le vendredi nt, 2 mars, il écrit : < Discussion sur l'union de l'église et !tat. J'ai pris la parole et mal parlé. Je crains d'avoir été, •parence, infidèle à mes principes sur l'indépendance de la é religieuse. > Le Bulletin qui nous a conservé ces discus-
ai rendu inexactement, dans la première édition de cet out ( pag. 379 ], les vues de M. le pasteur Banty; j'en faisais, à an représentant anticipé de l'idée qui a cours aujourd'hui le parti, très actif, très remuant, mais peut-être plus polique religieux, qui ne veut voir dans l'élise qu'une création ftat : — « Je n'ai pas eu un seul instant la pensée, nous écrit iutj, de faire de l'église une création de l'état; je ne Tati- >a que si j'avais été incrédule. J'ai toujours regardé l'église le une institution religieuse remontant à» notre Seigneur -Christ. Au reste, mon projet n'abandonnait pas l'église aux ons souveraines des pouvoirs exécutif et législatif. Il leur atût le droit d'admettre ou de rejeter, mais non de modifier les ons des corps ecclésiastiques relatives à la doctrine. Quant k ifession de foi, ou livre symbolique de l'église, c'était aux aslées primaires qu'il appartenait de prononcer en dernier resur les modifications qui leur étaient pro|>osées par les corps ctents. »
334 GHAPITBB XIV
sions rend les discours des orateurs d'une manière trop incomplète pour qu'il soit possible de s'en faire une idée par&itement exacte^; dans le discours auquel se rapporte cette note, inspirée par un Yif sentiment de regret, Yinet déclarait en substance qu'il ne s'agissait pas de savoir si l'église devait être unie à l'état, puisque la question était tranchée de fait par la constitution, qu'il s'agissait de fixer les conditions et les effets de cette union. La tâche était difficile, sans doute, si difficile que plusieurs penchaient phitôt vers le système de la séparation; ces difficultés néanmoins ne devaient pas rebuter la Délégation. Il reconnaissait en outre que, dans le cas donné, il était impossible de réduire l'état au rôle de surveillant et de nourricier, c Chez nous, disait-il, il a toujours été quelque chose de plus. Il aime de l'église ce qu'elle a de spirituel, il s'unit à elle par un lien moral; il a de la religion, il a une religion; en un mot, il épouse l'église en quelque sorte. L'image ne convient pas entièrement, à cause de l'idée de sujétion attachée à la position de la femme mariée. L'église associée à l'état n'est point par cela môme sous puissance de mari; mais ce qu'U y a de sollicitude et de protection dans un bon mari, exprime les dispositions de l'état à l'égard de l'église. »
Poursuivi par l'idée qu'il avait dit plus qu'il n'en voulait dire, Vinet écrivit un second discours, qu'il devait lire le surlendemain : il n'eut pas occasion de le faire; mais aussitôt il en prépara un nouveau sur la question vitale, celle de l'admission des laïques au gouvernement de l'église. Celui-ci fut lu; mais la majorité de l'assemblée penchait du côté de M. Bauty, qui défendit sa cause avec un grand talent et une éloquence peut-être plus pra-
* Les deux principaux discours prononcés par Vinet dans les séances de la Délégation, ont été reproduits diaprés le BuUeUn dans le volume intitulé : Liberté rdigieuse et Questions ecdésioêU^ qiies, Paris 1854. Voir, pour celui qui nous occupé, pag. 175. 11 fut prononcé dans la séance du 2 mars, et le second dans celle du 7 mars ( les éditeurs disent par erreur 7 mai ).
USCITSSIOlfS. DEUIL. LATBT. LOI ECCLÉSIASTIQUE 83S
ne. n faut dire qne M. Bamy avait l'avantage d*ane position ne. Les laîqaes forent repousses du goavemement religieux de
[}e qui manqnait en netteté à la position de Vinet tient en parân (ait que ses convictions sur la séparation de l'église et de M n'étaient pas encore irrévocables. Il se débattait contre les iségaences de ses propres idées, et se fatiguait à chercher des nsactions. Le passage suivant de son dernier discours est, sous lai^rt, trop caractéristique pour ne pas être cité : < Me voilà, SMeors, entré dans la question des laïques, ou de l'intervention I troupeaux dans le gouvernement de l'église, et j'ai présenté le intervention comme le moyen d'éviter de fâcheux conflits. Il sn a on autre : la séparation absolue de l'église et de l'état. Dans système, l'église et l'état n'ont rien à démêler ensemble, rien, K» des affaires de police et d'ordre public. Pour moi, si je hâû de mes vœux cette séparation, je saurais bien comment 'y prendre; j'abonderais dans le sens ou de l'omnipotence du eigé ou de l'omnipotence de l'état, ou du partage du pouvoir lire le clergé et l'état. De force la séparation arriverait, au cas le la vie se développât; car, messieurs, on a beaucoup calculé nr la mort, et moi, je me permets de calculer sur la vie, sur la ie, qui a besoin de la liberté et qui se la donne. Mais parce que m d autres vues et d autres voeux que la séparation de Vé- Use et de Tétat, je vote pour que l'église soit libre, je vote pour ^'elle se gouverne, je vote pour que les troupeaux soient appelés a conseil '. >
On se ferait diflBcilement l'idée de l'effet que produisit sur Vinet « premier et malheureux essai de discussion publique. < Je reste «i lit, écrit-il le 9 mars, soit le surlendemain du jour où il avait IWDoncé ce second discours, qui devait corriger le premier, ivec la fiè\Te et mes pensées qui ne me laissent point de relâche. Une foule d'aspects nouveaux se présentent à moi. Je suis
* Voir vol. cité, pag. 189.
336 CHAPITBB XIY
poussé avec force vers les doctrines que je proU is il y a doDie ans. > Le lendemain, môme supplice : < Mes pensées continDâiit à me tourmenter. > De même, le jour suivant : « J*ai passé cette journée au lit, toujours harcelé du souvenir de nos discussions. > EMn, le journal s'interrompt pour un long mois, un mois de soitf' frances et d'abattement.
D'autres épreuves s'ajoutèrent à celle-là. La maladie dont le fils de Vinet, Auguste, souffrait depuis plusieurs amiées d^à, avait pris tous les caractères de l'épilepsie, et les accès se renoor velaient, plus fréquents et plus forts. Sa fille, Stéphanie, continuait à végéter plutôt qu'à vivre; depuis quelque temps la Mblesse augmentait visiblement. La poitrine était atteinte. On l'envoya à Yeytaux, chez ses grands-parents maternels, respira on air plus doux. Mais son état ne fit que s'aggraver. Vinet n'était pas encore rétabli que sa femme devait aller la rejoindre. Il les suivit le plus tôt qu'il put. Toute espérance avait disparu : « Jusqu'à présent Dieu a épargné à notre enfant de grandes angoisses et de grandes douleurs. Cette excessive faiblesse est bien une douleur, et plus elle augmente, plus la patience devient difficile. Notre chère fille en a beaucoup '. > Des notes semblables se suivent de jour en jour, pendant une semaine environ; puis, à la date du 19 a^Til 1838, on trouve cette simple note soulignée par des traits en marge : < Après une nuit d'angoisse, notre chère fille s'est doucement éteinte dans les bras de sa mère, à sept heures et vingt minutes. > Le môme jour, Vinet écrivait à son ami Leresche : « Bien bon ami. Je viens t'annoncer la délivrance, plus prompte que nous n'avions osé l'espérer, de notre chère enfant.. Elle aurait eu dix-huit ans le 18 juillet prochain. Cette fin si douce a été précédée d'angoisses et de suffocations pendant plusieurs jours, mais surtout pendant cette nuit, qui a été déchirante pour nous. Mais à proportion que l'angoisse physique augmentait, la paix augmen-
« Agenda, 13 avril 1838.
MSCDSSIONS. DEUIL. LAVKT. LOI ECCLÉSIASTIQUE 337
3l cette iMux est devenue de la joie. Au plus fort de ses doay l'enfant se disait très heureuse, parce qu'elle souffrait pour . Nous avons été abondamment bénis en elle; elle nous en a appris dans son humble simplicité que ni moi ni aucun pas- D'enssions jamais pu lui apprendre. Il n*y a pas de jour qui i ait apporté une nouvelle grâce, et telle était sa paix intée, que, jusqu'au dernier instant et jusque dans des moments verie, sa préoccupation était pour ceux qu'elle aimait. Bénis avec nous, cher ami, et surtout demande-lui que cette grande nous profite. >
)is mois après, c'est-à-dire le jour même où sa fiUe aurait x-huit ans, Yinet répandait son âme dans un cantique qui re comment il cherchait à profiter de l'épreuve.
Pourquoi reprendre,
0 Père tendre, Les biens dont tu m'as couronné?
Ce qu'en offrandes
Tu redemandes, Pourquoi donc Pavais-tu donné? Parle, Seigneur, tes œuvres sont si grandes, Kt mon regard est si borné!
La santé passe.
Le cœur se glace; Chaque jour un bonheur s'enfuit,
Et de ma vie
Le vent qui crie Détache la fleur et le fruit; Mon œil s'éteint, ma lumière est tarie. Voici le tard, le froid, la nuit.
Sous mon toit sombre Croissait dans l'ombre Une humble enfant au cœur aimant; Avec sourire Je voyais luire
33R GHÀPITBE XIV
Son aurore dans mon couchant; Mais tu Tas prise, et toi seul peux nous dire Ce qu'est devenu notre en£uit.
Pourquoi reprendre,
0 Père tendre, Les biens dont tu m^as couronné?
Ce qu*en offrandes
Tu redemandes, Pourquoi donc Tavais-tui donné?
Parle, Seigneur, tes œuvres sont si grandes. Et mon esprit est si borné !
Ta voix s'élève,
Et comme un glaive Elle pénètre dans mon cœur;
Et ma propre âme
Parle et proclame Le vrai secret de ta rigueur.
C'est ton amour, ô Dieu ! qui me réclame Quand tu me reprends mon bonheur.
Toujours le même.
Que ta main sème Ou cueille ce qu'elle a planté.
Qu'elle enrichisse.
Qu'elle appauvrisse.
C'est la main de la charité, Me réveillant au bruit de ta justice Quand je m'endors sur ta bonté.
Dieu de ma joie,
Dresse ma voie Vers Eden ou vers le désert.
Car si je t'aime.
Mon Bien suprême!
Bien ne me nuit et tout me sert.
Pour ton enfant, tout, dans le désert même, Tout devient fleuri, frais et vert
DISCUSSIONS. DEUIL. LAVBT. LOI EGGLKSUSTIQUE 339
Le saint modèle
De tout fidèle, Jësns, est mort; il faut mourir!
Mourir, c'est naître;
D'un nouvel être C'est jour a jour se revêtir. Heureuse mort, qui m'unis k mon maître, Mort du mal, je veux te subir!
A la science,
A la prudence Qui n'ont pas de racine en toi,
A toute vie
Qui te renie Je veux mourir, ô divin Roi !
Et ressortir de ma sainte agonie Vivant et jeune par la foi.
Oh! pour me rendre
Fidble et tendre, Mon Père, ne m'épargne pas !
Que sous ta flamme
Un or sans blâme Se démêle d'un vil amas !
Sous ton ciseau, divin sculpteur de l'âme. Que mon bonheur vole en éclats !
Tu peux reprendre,
0 Père tendre, liOs biens dont tu m'as couronné.
Ce qu'en offrandes
Tu redemandes, Je sais pourquoi tu l'as donné.
Et le secret de tes œuvres si grandes S'explique à mon esprit borné.
reste, pour <^lrc chrétiennement acceptée, Pépreuve n'en pas moins sentie. Nombreux sont les mots déchirants jetés ]*agenda. Pen détache deux au hasard.
340 CHAPITRE XIY
c 15 octobre, — Le souvenir de notre chère enfsuit, l'amer regret d'avoir si peu fait pour son bonheur m*a saisi le cœur ce matin; nous nous sommes soulagés, sa- mère et moi, par des larmes. »
« 19 octobre, — Une douleur amère s'empare de moi au souvenir de notre chère fille et du peu que j'ai fait pour la rendre heureuse. »
« Il me semble, écrivait encore Vinet, le 10 novembre, à sa sœur, demeurée à Bàle, que c'est à cette heure que notre deuil a commencé. L'aimable fantôme de notre fille est toujours entre nous deux; à tout moment quelque chose l'évoque et le fait reparaître. Oh! nous ne le chassons pas! Nous nous abreuvons de ces douloureux et tendres souvenirs. Nous préférons ces moments passés à pleurer ensemble à tous les moments de distraction que nous fournissent les affaires et la société; tout ce train extérieur de la vie ne semble qu'interrompre nos regrets, et la solitude, en nous y rendant, semble nous rendre à notre état naturel. Ces souvenirs, toujours tendres, sont pour moi quelquefois bien amers; il m'a semblé souvent, en m'y livrant, que mon cœur allait éclater. Oh! une heure, une heure seulement de sa chère présence! une heure où je pourrais lui prodiguer ces marques de tendresse dont j'ai été trop avare pour elle ! Je ne suis pas assez fort pour soutenir le poids de cette pensée, et quand elle me saisit, il n'y a pas de mots pour dire ce que j'éprouve. »
Plusieurs années après, Vinet disait à une amie : < Aujourd'hui, j'ai appris le mariage d'une compagne de ma Stéphanie avec un de mes anciens élèves, et je ne sais pourquoi j'ai pleuré pendant deux heures. Je n'étais point triste au fond; je sentais ma fille bien plus heureuse encore et bien mieux mariée, j'en bénissais Dieu, et pourtant mes larmes ne pouvaient s'arrêter. >
Vinet essaya de reprendre ses leçons un mois plus tard, vers le n)ilieu de mai. Il les fit comme il put, toujours soufirant, jusqu'aux vacances d'été. Le médecin l'envoya alors aux bams de Lavey. Ses lettres à sa femme, longues et nombreuses, nous permettent
mSGUSSIONS. DEUIL. LAYEY. LOI EGCLÉSUSTIQUE 3^1
suivre à peu près jour par jour. J*en détache quelques frag- L Eu un sens, elles n*ont rien de saillant. H ne s'agit que des ineidents de cette vie de bains, toujours si monotone. N'im- Ce récit n*a d'autre objet que l'histoire d'une âme, et rien insignifiant de ce qui peut la faire mieux connaître. août, — Pour débuter, à table, discussion sur la religion in Français; j'ai eu pour auxiliaire un jeune Yaudois, M. Meslien plus habile que moi par la simplicité de son bon sens. er, un yieillard sans culture et sans esprit ^ qui sans doute a Itaire dans son temps, à propos de rien, se met à parler de la ;ité des religions, cherche querelle sur ce sujet à V Auteur nature, qui a eu grand tort de permettre cette diversité, ni, N***, n'aurait pas permise, s'il eût été V Auteur de la •c. D fallait relever cela, mais sans s'émouvoir; et le fait est 'ai été trop vif, et peut-être y ai-je mis un peu de hauteur, uvre homme, borné s'il en fut, n'était digne que de pitié. Le 6lé de la chose a été qu'une conversation tranquille et sé- I s'en est suivie avec un autre convive.... » août, — Ce qui me manque le plus dans ce moment, c'est térét intellectuel déterminé. La lecture me suffit moins que s. J'y reconnais toujours plus la paresse qui cherche à se Jlnsion. J'en suis venu à reconnaître qu'un livre est d'autant ïur qu'il me force plus tôt et plus impérieusement à le quitur penser ou pour composer sur l'idée qu'il a fait surgir en fais le pli est pris, je lirai sans cesse; seulement je ne croios que ce soit travailler, excepté quand la lecture sera posient une étude. >
août. — Si tu as le temps, lis mon premier article sur léthée V je t'assure que je le comprends fort bien et d'un i l'autre.
4i temps est admirable. Le matin, le ciel pur comme un cris-
3 Prométhée d'Edgar Qoinet. Voir les Etudes sur la littérature aise au XIX* siède, tome lO.
d4!2 GHAPITBE XIY
tal. Les accidents de la lumière sur les flancs et sur les dmes des montagnes^ au lever et au coucher du soleil, sont incomparables. Rien de grand pour le regard et la pensée comme cette ombre gigantesque d'une alpe projetée sur une autre alpe, vis-à-vis d'elle. J'ai retrouvé à ces aspects quelque chose, mais très pea^ de mon ancienne sensibilité pour les beautés de la nature; mais quant à mes émotions de Tannée dernière à Arlesheim... dahin! »
< Mon rang d'arrivée m'a placé entre deux vieillards, homme et femme, à peu près dans l'enfance. Heureusement la femme parie très peu; mais l'homme ne* cesse pas de causer, oubliant d'an instant à l'autre ce qu'on lui a dit ou ce qu'il a dit loi-méme. C'est Impatientant. C'est celui qui tançait V Auteur de la nature. Mais si j'avais su alors combien sa tête est faible, je n'aurais pas ea le courage de l'apostropher. Le Français dont je t'ai déjà parlé est une perle parmi les commis voyageurs, commis voyageur pourtant. Quoi qu'il en ^oit, il m'a donné un bon exemple. Le vieux monsieur l'accable impitoyablement de questions sottes: toujours il répond avec patience. Lorsque je lui témoignai mon admiratiOD, il me répondit : « Mon père a soixante-quatorze ans, il est dans le » même état. Je serais heureux d'apprendre que des jeunes gens » le traitent avec égard et mdulgence. »
< Je reviens de la source à cinq heures. Le temps est magnifique. Je donnerais quelque chose pour que tu pusses jouir avec moi de ces spectacles auxquels je ne suffis pas, mais dont rien ne serait perdu pour toi. U y a ici des beautés dont la vue môme de notre lac ne donne pas l'idée. J'ai beaucoup pensé, en revenant» à notre chère enfant, dont les yeux à jamais fermés pour ces spectacles se sont ouverts pour de plus beaux. Mon Dieul qu'il me serait doux de la revoir un moment^ d'entendre un moment sa voix! Quelle douceur enlevée à notre vie, à la tienne surtout! Oh! quant à moi, cela n'est que trop juste: je ne suis ni digne ni capable des félicités que Dieu m'a faites; je me soumets, le coBor brisé! Mais toi, je n'en puis prendre mon parti. *
« 10 août. — M. D***, ce matin, en s'informant d'Auguste avec
DISCUSSIONS. DEUIL. LAVBT. LOI BGGLÉSUSTIQUE 343
intérêt, me demandait : c €k)imait-il le Seigneur? • Je ne sais trop comment répondre à ces sortes de questions, je ne sais pas exactement le taux des termes. Au taux de M. D***, peut-être pouvaisje répondre oui, peut-être eût-il fallu répondre non. En tout cas, il me semble que ces questions, qu'on peut bien faire, pourraient amr lieu sous une autre forme, et d*abord qu'elles ne devraient pas être formulées de manière à réclamer un oui ou un non. Mais ceci même, je veux dire cette première condition que je fais, est peu d*accord avec certaines vues qui dominent •
c Mercredi après-midi ( sans autre date ) : — Il s'est passé à dîner quelque chose de singulier. J'entends que vis-à-vis et audessous de moi on parle de musique. Je suis assez longtemps avant de comprendre qu'une dame (de qui je n'attendais pas cela) a trouvé bon de faire renvoyer des musiciennes qui étaient venues à l'hôtel pour récolter à table une trentaine de pauvres demibatzen. Je compris le sujet de la conversation par les reproches que j'entendis adresser à cette dame par mon vis-à-vis, M. Sorano, le commis voyageur. Il les fit d'une manière convenable, mais très franche. On répondit que ces musiciennes, ainsi repoussées, se créeraient quelque meilleure industrie; on les traita de mendiantes, etc.... Sur quoi je me permis l'observation qu'entre ces pauvres femmes et d'habiles musiciennes, qu'on écoute avidement, il n'y avait que la différence du talent. On répliqua que, quant à ces dernières, c'est volontairement qu'on les écoute. Plus j étais content de M. Sorano et de sa franchise, moins je l'étais d'avoir si peu dit. Mais on revint à la charge pour dire qu'on souffrait véritablement d'une mauvaise musique, qu'on était sous ce rapport comme les chiens.... Je n'y tins pas, et je dis bien doucement que probablement le déplaisir d'entendre de mauvaise musique n'était pas pire que la faim que ces pauvres femmes allaient endurer. On ne répondit plus. Je fus bien aise d'avoir dit cela quand je vis, après le dîner, par les remercîments que m'adressa mon vis-à-vis, que je l'aurais scandalisé en ne disant rien....
> Ceci encore m'a fait faire un retour sur moi-même. J'ai apos-
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trophé l'autre jour un pauvre vieil homme pour m propos dont il est hors d'état de mesurer la portée, un bonhomme qui, axyom^ d'hui, a pris spontanément et vivement le parti du pauvre, et cette fois je tarde à m'élever contre la dure légèreté d'une belfe dame. En général, je me reproche toujours d'avoir trop de tdé* rance pour certaines personnes, de leur faire bonne mine et ixm accueil sans effort, de ne pas leur rompre en visière assez promptement ni assez vivement. Amour d'une mauvaise paix, lâcheté véritable! n faut savoir se faire des affaires, et le vrai homme de bien s'en fait toujours. Lafontaine dit quelque part : c Etre bon » aux méchants, c'est être sot. » U aurait pu dire : < Etre bon anx » méchants, c'est être méchant. » Soit dit saus s^plication àraveor ture d'aujourd'hui, car il n'y avait pas méchanceté, mais légèreté. »
< .... Je viens de lire mon second article sur Prométfiée. Tea suis mécontent à plusieurs égards; néanmoins je le crois fort de vérité; mais qui est-ce qui le Ura? tout au plus quelques personnes qui savent tout cela ou qui le croient d'avance. Si un seul hidivida autrement disposé lisait cet article, je ne regretterais pas de l'avoir écrit. »
* 12 août — Si, comme je le crois, les vérités dont j'ai été le canal, hélas! le trop insensible canal, sur saint Jean IV, 38, ont déposé quelques semences heureuses dans quelques âmes, pins disposées à recevoir la vérité que je ne suis digne d'en parler, je dois remercier Dieu pour cette journée. Tu crahis que je n'aie été fatigué. La première partie de la méditation, où j'avais à dire beaucoup en peu de mots, m'a effectivement beaucoup fatigué; la seconde, où j'ai laissé mon cœur se répandre sur une ou deux idées familières, m'a reposé; et puis, je pleurais, cela rafraîchit '. >
* Cette méditation a été écrite plus tard. Elle a pour titre : Les eaux de Siloé et les eaux du grand fleuve. Ce titre seul pc4nt le paysage de Lavej. Voir le recueil des Méditations évang^iques de Vinet.