SECOND CONCOURS. OGCUPÀTIONS. ACCIDENT
TMDB hânte comme ime espèce de spectre, long, pâle, tioir. Mais 'esp^ qu'il ne vous fiait pas peor.... 0ht que l*imagede tous eux qu*on a aimés serait douce à voir! Les seuls revenants qui ment redoutables sont les spectres de nos fautes. Qu'ils ne se résentent du moins à vous que comme des figures suppliantes et aignées de larmes, qui vous prennent par la main pour vous QDdmre vers Jésus t Adieu, enfants, au revoir t »
Citons encore, comme contraste, quelques lignes adressées par finet à une dame étrangère, très distinguée, mais encore plus laDieareuse , dont il avait fait la connaissance à Veytaux ^
€ Ce moment de communication ranime tous les regrets que otre départ nous a laissés. La douceur du souvenir remporte éanmoins. La douceur d'aimer corrige les tristesses qui nous iennent d'aimer. N'est-ce pas là, madame, la plus grande et la las touchante des merveilles de Dieu, que cette faculté qui mulplie notre existence, qui ne connaît les limites ni des lieux ni es temps, qui se suffit à elle-même, et qui, seule entre toutes, est cUe-môme sa récompense. Dieu ne se révèle-t-il pas tout entier IDS ce sublime besoin qu'il a donné à notre cœur? Ne voit-on is Dieu des yeux, ne le touche-t-on pas de la main dans cette imirable puissance d'aimer?
» ... Ahl c'est donc ainsi que la vie est faite! Une fuite de toutes tiosest Des adieux qui se perdent dans le lointain de l'espace ou e la morti Qu'importe, après tout, pourvu que l'amour, pourvu oe Dieu nous reste? Et n'est-ce pas un moyen de mieux sentir, e sentir avec une joie plus profonde, l'éternité de Dieu et celle es affections? Oui, croyons à celte éternité; saisissons-la conmfie ocre bien. Jésus nous est garant qu'elle est bien à nous et que OQs sommes faits pour elle. Soyons sérieux comme l'amour; il st le plus sérieux des sentiments; notre vie ne serait pas une ie d'amour si elle n'était pas sérieuse, solide, utilement emloyée, soigneusement ménagée. Il n'y a pas de meilleur économe
' La date précise nouB manqae également.
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du temps, de la force et de la fortune que ramour. Cela vaut \M mieux que d'inutiles regrets, que de vagues aspirations et que d'ambitieuses espérances. Mais nous serions trop sévères envers nous-mêmes et trop infidèles à nos propres sentiments, si nous nous interdisions de cultiver nos souvenirs, ceux-là surtout don) le parfum est aussi vivifiant que suave. » .
Mais nous n'en finirions pas si nous voulions, de période en période, citer toutes les lettres de Yinet qui mériteraient d'ôtre connues. Revenons donc aux deux ouvrages auxquels nous l'avons vu travailler et qui virent le jour à peu de distance l'un de l'autre, les Nouveaux discours et V Essai D vaut la peine de leur consacrer im chapitre spécial.
Koaveaux Discours sur quelques sujets religieux, i sur la manifestation des convictions religieuses.
Ce fut vers la fin d'avril 1841 que parurent les Nouveaux Discours religieux, dont le succès fut assez grand pour qu'une seconde édition devint nécessaire au bout de peu de mois. Cette seconde édition parut Tannée suivante, revue et corrigée avec un soin minutieux, comme faisait toujours Vinet. Tel discours, — entre autres le premier des deux intitulés le Temps défaire le bien, — avait subi des modifications considérables. C'est donc encore à la première édition qu'il faut s'en tenir, si l'on veut être sûr de suivre exactement le fil historique de la pensée de l'auteur '.
Ces discours ne sont pas des sermons; Vinet a soin d'en avertir le lecteur dans quelques mots d'avant-propos : « Aucun n'a été prêché, dit-il; presque aucun n'a été écrit en \'ue de la chaire; mais tous ont été destinés à une assemblée publique, devant laquelle aussi presque tous ont été lus. Je fais cette observation,
* Les Nouveaux Discours en sont aujourd'hui k leur quatrième édition.
ALEX. MXET 25
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ajouto-l-il^ pour justifier la forme de ces compositions, dont l'intention est oratoire, et non purement didactique, mais qui ne sont ni ce que des sermons sont ordinairement, ni surtout ce que â6S sermons doivent ôtre. »
CVst à racadémie de Lausanne, en présence de ses élèves, qoe Vinet lut ces discours, dont quelques-uns lui avaient fourni, dans le temps où il les méditait, la matière de véritables sermons, prêches ailleurs. Nous en verrons un exemple. Il avait à l'académie un auditoire à part, composé d'un certain nombre de jeones gens qui étudiaient la théologie et se destinaient presque tous au saint ministère. Indépendamment de son enseignement ordinaire, qui portait sur les diverses branches de la théologie pratique, il tenait à approfondir avec eux ce qu'on pourrait appeler l'économie morale du christianisme. Il devait le faire, plus tard, au moyen d'un cours particulier et très original, dont nous parlerons en son temps ; mais, dans les premières années, il se borna à traiter sous forme de discours les sujets qui lui tenaient le plus an cœur. Ainsi sont nés la plupart des morceaux qui forment le recueil dont nous parlons. Ce sont, à proprement parler, des études. Le mot est de Vinet lui-même. « Le relief oratoire de ces discours, dit-il dans l'avant-propos, n'est pas môme tellement saillant que je n'eusse pu, en faisant disparaître quelques formules, leur donner presque aussi bien le titre d'Etudes, Ce sont, en effet, des études sur quelques-uns des caractères principaux ou des principales applications de la loi chrétienne. Là est toute l'unité de ce volume. Je ne le donne point pour un cours de morale évangélique; m^ si c'est le propre d'un système vrai de présenter dans chaque vérité toute la vérité, je crois qu'un lecteur intelligent et sérieux retrouvera dans ce petit nombre de discours sans liaison apparente, tout le fonds et tout l'organisme intérieur de la morale chrétierme. Pour qu'elle parût dans toute sa vérité, et, si j'ose risquer ce mot, dans toute sa rationalité, j'ai dû la présenter dans toute sa rigueur : au-dessous de cette région elle peut sembler moins inaccessible, mais elle est certainement moins intelligible; en
sorale, l*hoinme ne comprend et ne peut comprendre que la perectioD, et pour la conscience droite tout sens incomplet est un OQ-sens^ »
Les Nouveaux Discours s'adressent donc à un public de choix, 'est-à-dire à un public cultivé, habitué à la réflexion; ils rappelîDt par là ceux de 1830, dont ils diffèrent d'ailleurs considérablelent. L'intention apologétique n'y perce qu'à de rares intervalles. es auditeurs n'ont pas à être amenés à l'Evangile; ils le sont, ils oivent l'être; c'est à pénétrer toujours plus avant dans l'intelli- «nee du christianisme que Vinet les invite, et quoique rien ne It plus loin de sa pensée que de se ranger parmi les forts, on «ut voir dans ce nouveau recueil la réalisation d'une espérance [u'il exprimait à propos du premier : t Faible, je m'adresse aux iadUes; je leur donne le lait dont je me suis nourri moi-même. ^os forts les uns et les autres, nous réclamerons ensemble le lain des forts. >
Quelques-uns de ces discours ont pour but de mettre en pleine jmière certains aspects généraux de la vérité chrétienne; c'est B cas du premier, intitulé la Folie de la vérité^ qui développe ette pensée de saint Paul ' : «Si quelqu'un de vous pense être âge en ce monde, qu'il devienne fou pour devenir sage. » D en st de même du discours sur V Extraordinaire, qui a pour texte ette i)arole de Jésus -Christ : « Si vous ne faites accueil qu'à 08 frères, que faites-vous d'extraordinaire • ?» On a reproché à Tnet de s'appuyer dans ce dernier discours sur une exégèse arbiraire, de s'inquiéter moins de ce que cette parole signifiait dans i bouche du Maître, au moment où il la prononça, que de tout e qu'on peut lui faire signifier en la détachant et la pressant *.
• Un joli mot, de M. Clavel de Brenles, trouve sa place ici : Cet homme, disait-il, a la manie de la perfection. »
• 1 Cor. III, lï<.
» Math. V, 47.
• Voir la notice de M. Schérer sur Vinet, pag. 90.
Il est vrai que Fauteur semble parfois en tirer un peu extraordh nairoment tout ce que TEvangile renferme d'extraordinaire; mais^ en vérité, le texte n'est pas ce qui importe le plus ici, et dès les premiers mots il est évident que Yinet se propose moins de répliquer que de suivre toute une série de pensées sur la voie desquelles il a été mis par ce seul mot ^'eastraordinaire, série sans fin, car, comme il le dit, « toute vérité se rejoint à quelque antre qui la continue; celle-ci, comme vérité, se rejoint à quelque antre encore; il en va de même jusqu'à l'infini dans tous les sens '. >
Ce discours est un de ceux qui demandent à être particulièrement médités, si l'on veut bien comprendre toute la pensée de Vinet, et c'est pourquoi nous le signalons expressément à l'atteation de nos lecteurs. Jamais Vinet n'a été plus idéalement chrétien, jamais il n'a exposé avec plus de puissance la souveraine perfection de la morale chrétienne; jamais il ne l'a plus franchemenl opposée à ce christianisme anodin, attiédi, qui règne dans le monde. L'idée que doivent exprimer tous les actes d'une vie chrétienne est, selon lui, « celle d'un dépouillement volontaire et absolu. »
« Appartient-elle, je ne dis pas à la pratique, je dis seulement à la théorie ordinaire, une recommandation comme celle-ci : « Si » la main droite te faitbroncher, coupe-la et jette-la loin de toi?»
» Les hommes ordinaires comprennent-ils, je ne dis pas la lettre, mais l'esprit de paroles telles que les suivantes : « Si quelqu'un te » frappe à la joue droite, présente-lui aussi l'autre; et si quelqu'an - » te veut contraindre d'aUer avec lui une lieue, vas-en deux *? »
Vinet multiplie les exemples et les préceptes, t C'est tout rEvangile qui est extraordinaire, s'écrie-t-il. Il n'est pas, çà et là, armé d'aiguillons : il est tout aiguillon. Cette religion est toute terreur, comme elle est tout amour. Elle est toute terreur pour quiconque elle n'est pas tout amour ^. »
Puis quand il a achevé le portrait de « l'être extraordinaire » que doit être le chrétien, quand il l'a rendu plus net, plus vivant
* PafiT. 128. - « Pag. 138. — ' Pag. 140.
le
NOUTBAUX DISCOURS. ESSAI 389
nsée, par d'authentiques exemples, Jésus-Christ, saint Paul, en re|;ard notre société chrétienne, qui a coutume d*être nne < jusqu'à Textraordinaire exclusivement. » Douloureuse raison, qui le conduit à donner Tessor à ses vœux et à ses eses : < Il faut à l'église un nouvel âge héroïque ; et si, comme res époques^ elle n'en trouve pas les éléments tout préparés i haine ardente et frénétique des rois et des nations, si cette ui manque, il faut qu'elle en trouve une autre; elle à qui t de Dieu apprend, quand il le faut, à trouver la paix dans Te, il faut, à cette heure, qu'elle sache trouver la guerre au i la paix. Mais quelle guerre, sinon celle de l'esprit coùtre r, et de la volonté de l'amour contre la volonté de l'égoïsme? guerre seule, cette lutte du chrétien contre lui-même, ce de perfection signalera au milieu du monde sa présence et li caractère. Et quel temps fut plus propre que le nôtre à 'attention générale sur ce phénomène sublime! L'âme husemble vacante. Au milieu des grands spectacles qu'il se à lui-même, l'homme s'ennuie. Il ne sait pas d'avance tout 1 verra, tout ce qu'il fera, il sait déjà tout ce qu'il éprouvera; t-il pas éprouvé, et comme épuisé d'un premier coup? Le anisme, au milieu de tant de choses épuisées, est la seule nouvelle, jeune, inépuisable. Le christianisme est l'éternelle se du genre humain; mais c'est à condition d'être chrétien, X dire extraordinaire. L'est-il dans notre vie et dans nos , mes bien-aimés frères ? Sommes-nous des témoins ou des teurs de l'Evangile ? des exemplaires altérés ou sincères du anisme ? Sentons-nous en nous un instinct d'héroïsme ou un l de lâcheté ? Sommes-nous de simples amateurs de la saévangélique, ou sommes-nous des champions et des soldats ius-Clirist ? Regardons-nous la terre comme un champ de e, la vie comme une campagne sanglante et glorieuse, Jésuscoinmo une victime» divine que nous avons à venger, oui, à r sur nous-mêmes? S'il en est ainsi, nous sommes chrétiens, en est pas ainsi, nous ne le sommes pas; s'il n'en est pas
ainsi, nous n*ayons rien à donner à nos contemporains, rien à transmettre à ravenir; mais si nous répondons an texte sacré, nous serons un anneau de la chaîne virante par laquelle les derniers âges se rejoindront aux' premiers, et la consommation des temps à la consommation du Calvaire ^ »
Cependant la plupart des discours dont se compose le volome ont moins pour objc.t de faire ressortir un des aspects généraux de la loi chrétienne que d*en étudier de près une des applicatioiis. Le plus important, sous ce rapport, celui qui résume le mieux la pensée du recueil, et qui marque chez l'auteur le progrès le plus décisif, est, peut-être, le second des discours intitulés VOeuvre de Dieu,
L'œuvre dont il s'agit ici n'est autre que la foi. « Que feronç-noos pour faire les œuvres de Dieu? » demandaient les Juifs. Jésus leur répondit : « C'est ici l'œuvre de Dieu, que vous croyiez en Celai qu'il a envoyé. » Ces paroles deviennent dans la main de "^^net un glaive dont successivement il dirige le tranchant contre les Juifs et contre les chrétiens, ou plutôt contre un certain nomlnre de Juifs et un certain nombre de chrétiens; contre ceux qui, dans chacune de ces deux églises, dénaturent en l'exagérant le principe sur lequel leur église repose. « Le mosaisme et le christîaniune, dit-il, ne sont, ne peuvent être que deux âges d'une même vérité.^. Chacune de ces églises a son mot d'ordre et de ralliement : celui de l'église judaïque est la loi, celui de l'église chrétienne est la foi; mais l'erreur à laquelle chacune est exposée, c'est de méconnaître et d'exclure le principe auquel elle ne doit pas son nom, mais sans lequel néanmoins elle ne peut avoir ni force ni vie. L'erreur des Juifs est de tout réduire aux œuvres et de ne pas remonter jusqu'à la foi; l'erreur des chrétiens c'est de ne pas voir que la vraie foi est une œuvre, et que, si elle n'est pas une œuvre» elle n'est rien. Or ces deux erreurs ne caractérisent pas tant deux époques, dont l'une dure encore et dont l'autre n'est plus, que deux classes de personnes ou deux tendances qui se reproduisent
• Pag. 157 et 158.
dans tons les temps et dans tous les lieux. En nous adressant à Vune et à l'autre, nous sommes bien sûrs de ne pas voir une partie de nos paroles s'aller perdre dans l'abîme du passé, et l'autre seulement trouver une application dans le présent. Les deux erreurs que nous signalons sont actuelles, sont vivantes, et sans doute elles ont l'une et l'autre des représentants dans cet auditoire ^. >
Vinet, cette fois, le prend de haut et tranche dans le vif. Le second sermon, adressé aux chrétiens qui altèrent le principe de la foi en se refusant à comprendre que la foi elle-même est une (Buvre, touche à la racine même des vues étroites, des exagérations et du faux mysticisme qui compromirent le Réveil et en rendirent la cause peu sympathique à un grand nombre de chrétiens, hommes de sens. La foi n'est pas seulement, à ses yeux, une adhéâon de l'esprit à certains principes, capables d'être formulés en dogmes, adhésion souvent involontaire, qui peut être le résultat de l'éducation, des habitudes ou de quelque illumination soudaine; c'est encore, c'est surtout un acquiescement du cœur aux vivantes réalités de la religion chrétienne, acquiescement de tons les jours, actif, fécond, sans cesse renouvelé, et qui renferme en soi, conmie la plante est renfermée dans son germe, tous les développements, toutes les puissances pratiques de la vie chrétienne. Cette foi, qui est une œuvre, ne constitue pas im mérite; mais elle n'en est pas moins la condition sine qua non du salut; elle nous est, comme dit la Bible, imputée à justice. Cette foi vient de Dieu, sans doute, car tout vient de lui; mais nous l'acceptons, nous la faisons nôtre; Dieu, qui veut nous sauver, ne nous sauve pas sans nous.
Ainsi finissent par se rencontrer, chez Vinet, et par s'unir étroitement dans une pensée supérieure, l'idéal pratique, qui était celui de Tancienne prédication réformée, et l'idéal plus inté" rieur, si Ton peut parler ainsi, du christianisme du Réveil. Ils se complètent et se corrigent l'un par l'autre. Et avec l'antagonisme
• Pag. 63.
392 GHAPITRB XVI
entre la foi et les oeuvres, s'évanouit, du même coup, TantithèM du dogme et de la morale. Tout est dogme dans ce discoors et tout y est morale; on passe de Tun à l'autre sans s'en apercevoar; ce ne sont plus deux choses différentes, ce sont deux images d^me seule et môme vérité, deux rayons d'un seul et même soleil; réunis, ils produisent la lumière et enfantent la vie.
La plupart des autres discours entrent dans le détail de cette œuvre de Dieu, que Tbomme doit faire sienne et qui est la fiiL Les titres indiquent clairement l'objet de plusieurs : le Devoir de la soumission mutuelle, le Temps de faire le bien, etc. On raeoDle un effet de ce dernier discours. Une pauvre fenmie, qui gagnait péniblement sa vie, reçoit un dimanche la visite d'une ancienne amie, habitant la campagne. N'ayant qu'un lit à peine suffisant pour elle, et peu désireuse de le partager avec une personne dont la propreté ne paraissait pas être la vertu favorite, elle se diqiosait à l'envoyer chercher ailleurs une hospitalité plus facile. Le soir elle se rend à l'Oratoire, et entend prêcher Yinet sur le < temps de faire le bien. » Rentrée chez elle, elle donne son lit à sa compagne et passe la nuit sur deux escabelles. Le Vase de parfums, un des discours les plus bienfaisants de Ylnet, un de ceux qui ont fait verser le plus de douces larmes, montre ce qœ peut devenir cette œu^Te de la foi dans les âmes tendres, qui ont l'amour et qui en ont aussi la poésie. C'est l'exemple de Marie que médite Yinet; c'est l'édification qui s'en est exhalée pour tous les siècles, comme un parfum vivifiant, et qui a, dit-il, mille et mille fois payé l'huile répandue et le vase brisé. Ce discoon est lui-même un vase de parfums. Le dernier du volume, la Me, présente le même caractère de sainte poésie. D était dans la première édition comme perdu au milieu du recueil. L'idée de le placer à la fin ne vint à l'auteur que trop tard, et ne put être réap Usée que dans la seconde édition. Mais c'est bien sa place, car il marque, en traits lumineux, le suprême résultat de la foi qui est une œuvre, la joie, t Cette joie est celle du pardon; c'est celle de nous voir et de nous sentir unis pour l'éternité à la source de
NOUTEACnC DISCOURS. ESSAI 393
notre être et à notre bien suprême; c'est celle de nous voir afib^an^ cbis à la fois des liens de la morlalité et des chaînes du péché; c'est eelle de goûter la sainteté, celle d'aimer Dieu et d'aimer en hn tout l'univers; c'est celle d'appeler du tendre nom de Père, c'est celle d'aborder comme un intime ami Celui que les cieux des cieox ne peuvent contenir, et qui a dit de lui-même, dans sa Parole et dans la marche de sa Pro^idence, qu'il est un feu con* samant et que nul homme ne peut subsister devant lui; c'est celle de connaître que rien ne pourra jamais nous ravir de sa main, et que, qaoi qu'il arrive, dût le monde se dissoudre, dussent les cieux passer avec un bruit de tempête, et toute la création jeter dans l'infini un cri d'épouvante et de mort, sa bonté envers nous demeure éternellement '. »
A peine le volume avait-il paru que Yinet était saisi d'un scru' pôle, presque d'un remords. Le lendemain même du jour où il en reçut les premiers exemplaires, il écrivit dans son agenda : t J'ai été troublé hier au soir au sujet de mes discours, où je trouve que la doctrine du salut par grâce est trop peu pressée *. » C'était le besoin constant de son esprit d'embrasser toujours d'un regard, de réunir dans une seule et même étreinte les deux pôles de la vérité. Aussitôt il écrit à M. Lutteroth, pour le consulter sur l'idée de publier et de distribuer gratuitement aux acquéreurs du volume un discours à part, sur le mérite des œuvres. Cette idée fut abandonnée, et la publication de la seconde édition vint bientôt foomir à Vinet l'occasion de compléter tout ce qui lui paraissait en avoir besoin; mais il ne renonça point à son projet d'aborder la théorie du mérite des œuvres, et de la t critiquer sous le point de vue philosophique aussi bien que religieux. » Il le fit dans trois études sur le chapitre H de l'épitre de saint Jacques, msérées par les éditeurs de Vinet dans le recueil des Nouvelles Etudes évangéh'ques,
* Pag. ai8.
« a-J avril.
39i GHAnTRE XYI
On ne se méprit pas sur la portée des Nouoeaux Digcawriàà Vinci. Salués avec joie par un grand nombre de personnes, ik soulevèrent d'assez nombreuses objections, qui portèrent niiorellement sur le point central, la foi-œuvre. Une note qu'on peut lire à la fin du volume en a conservé le souvenir. Mais Vinfitn» s*en laissa point troubler. Il avait pour garant sa consdeDce, (*omme le prouve éloquemment une lettre écrite à son ami Schofi dans le temps même où il travaillait avec le plus d*ardeur à ses Discours, et qui en est le meilleur commentaire.
c Ne croyez-vous pas, cher ami, que la foi est essentiellonfliit un certain état moral, une forme de la vie? Croire autrement, ee u*est pas croire. Quand la foi n'est pas un acte si simple qu'on ne peut le décomposer, ce n'est pas la foi. La plus grande certitude obtenue sur les sujets religieux par la pensée est si pea la foi que chez certains hommes elle ressemble à l'incrédulité I C'est en quelque sorte être éclairé d'en bas; il faut être éclairé d'en haut Je le sens toujours mieux. Il n'en est pas moins vrai que dans U route de la pensée religieuse on ne recule pas, et qu'il faut boire jusqu'au fond la coupe où l'on a posé les lèvres. Il faut continuer avec courage, et appliquer à la recherche de la vérité et de la lumière tout ce qu'on peut avoir de foi. Mais il faut que le cœor soit de la partie; la logique même, la bonne philosophie l'exigent C'est avec religion qu'il faut raisonner sur la religion. Yoid ee que j'ai écrit sur mes tablettes : t Ne parle jamais de Dieu sans » parler à Dieu. » En des sujets religieux la meilleure méditation est la prière; avoir prié, c'est avoir pensé.
» J'aimerais presque qu'il n'y eût pas de théologie. La meilleure» si c'est de la théologie, est celle qui résume ce mot dont elle ne sort pas et qu'elle ne fait que répéter : < Jésus, fils de David, aie pitié de moit > Mais dès qu'on se met à faire de la théologie proprement ainsi nommée, il faut la faire franchement, il faut la fiûre bonne. Si vous ne la voulez pas faire ainsi, n'en faites point; car personne ne vous oblige d'en faire. Je respecte et j'envie la foi des simples; mais je ne puis souffrir la spéculation qui ne vmit
qa'à son appétit, les recherches qui ne cherchent point, ^e qui s*arréte à mi-chemin parce qu'il ne lui convient îf plus loin; celle qui raisonne et maudit le raisonnement, i se fâche quand on ne veut pas s'arrêter où elle s'est liais si Ton ne doit pas aller plus loin qu'elle ne va, pourc môme aller jusqu'où elle va? EUe en fait trop ou trop
s me retrouvez là, cher ami, et je vous mets sur la trace ourments de ces derniers jours. Je dois être juste môme KH. La curiosité n'est pour rien dans le mouvement actuel «prit. Ma préoccupation est du genre le plus sérieux, et re que Dieu ne la voit pas d'un œil mécontent '. » iant Yinet n'avait point oublié son mémoire couronné, oublie attendait. On commença à l'imprimer dès les précis de 1841 ; mais il y eut de nouveaux retards, dus en 'auteur, qui corrigeait et remaniait toujours. L'impression achevée que l'année suivante, en mai 1842. ense que j'ai fini, écrit Vinet dans son agenda, après Tige la dernière épreuve. Il faudrait se recueillir *. » pfer, qui avait si vivement désiré assister au mouvement ît de discussions que l'ouvrage ne pouvait manquer de , était mort depuis plus de deux ans ' ; mais le volume t sous ses auspices, et expressément dédié à sa « ménie. »
n le plus gros livre qu'ait écrit Vinet, son œuvre de plus aleine. Il a dans la seconde édition près de 550 pages, 5 où la matière abonde. Il est divisé en deux parties. La , comprenant environ un tiers du volume, est intitulée :
aux, 5 septembre 1840.
ril.
;apfer mourut le 27 mars 1840. Vinet, k la demande de
e, écrivit la notice biographique qui a para en tête de
es.
Du Devoir de manifester la conviction religieuse. La sec(mâe, plus longue, et accompagnée d*un volumineux appendice, traite des Institutions dans leur rapport avec la manifestation des convictions religieuses^ c'est-à-dire, avant tout, de la sépanlkm de l*églisc et de Tétat. Cette distribution a été fort critiquée. On Ta souvent citée pour prouver que Vinet n'avait pas cette espèce do talent qui consiste à si bien grouper les idées qu'on livre tout entiiT puisse être embrassé d'un regard, comme un tableau. H doit y avoir quelque chose de fondé dans une critique si scavent répétée, et, on peut le dire, généralement admise. Malgré le lien logique établi par les titres mêmes que nous venons de transcrire, ces deux parties se laissent séparer par la pensée. Le lien est à la fois fictif et réel. Il arrive fréquemment à Vinet d'appuyer les déductions de la seconde partie sur les raisonnements et les axiomes de la première; mais il lui arrive tout aussi fréquemment d'énre obligé de remonter à des théories qui n'ont aucun rapport Km le traite de morale qui remplit le premier tiers du volume. D ne traite pas la question du point de vue religieux seulement, il la traite aussi du point de vue politique. Il faut donc qu'il élucide l'idée de l'état, ce qui donne à cette seconde partie une portée infiniment plus grande que celle d'un corollaire venant à la suite de son théorème. Mais ce défaut semble moins imputable à Vinet qu'aux circonstances. La question avait été posée par d'autres qœ par lui. Il n'était pas le maître do la modifier. Elle était double; elle appelait deux réponses, c'est-à-dire deux livres, et deux livres qui l'intéressaient également. Peut-être son plus grand tort es^fl de ne pas les avoir plus franchement séparés. Quoi qu'il en soit, plusieurs ont pensé que le premier de ces deux livres est asseï heureux d'ensemble et d'ordonnance pour prouver que Vinet n'était point incapable d'écrire ce qu'on appelle un livre.
Nous n'avons pas l'intention de le suivre pas à pas dans ce long travail. Les développements dans lesquels nous allons entrer constituent moins une analyse qu'une rapide indication de quelques idées saillantes.
NOUVEAUX mSGOUSS. ESSAI 397
Malgré les loaaUes eAurts de M. Stapfer pour élargir la qoesposée, Vinet dm se dire plas d*aiie lois qa*il est des vérités INTopres à être dénumtrées qu*à être tout simplanent pro* lamées. On ne voit pas comment il serait possible de convainare le la nécessité de manifester tel philosc^he chagrin» sceptique» léo^ré de Fidée que le monde va mal et qu'à youl(»r le corriger n ne réussit qu'à le faire aller de mal en pis; il faudrait d'abord e eonvertir à des doctrines plus encourageantes, ce qui ne searait Ms ime petite entreprise; après quoi il se pourrait que de lui- Béme, et sans stimulant aucun, il se mît à prêcher et à «nont- Wer, car il est des croyances qui portent avec elles l'aiguillon (Qi Hait parler. Vinet sentit ces difficultés. Aussi, sans nég^r iicim des motife qui peuvent nous engager à la sincérité et à 'onvature d'esprit en matière religieuse, a-t-il mmos cherché i nous démontrer sa thèse qu'à étudier le prindpe moral qi\i n Eût l'objety à le faire bien comprendre et à en mesurer la lortée.
C'est comme membre de la société que l'homme doit« ses semilables la manifestation de ses pensées, car la société est un étailtoement moral, qui n'a pas seulement pour but le trioDq[)he de Intdligence sur la nature, mais encore et par-dessus toul le déreloppement de la pensée et la conquête de la vérité, t Collection réCres immortels, elle correspond à des desseins immortels. Elle l'en a pas la conscience, car, n'étant qu'un Hait, et, non pas un Ure, elle n'a conscience de rien. Biais, sans le vouloir, eUe réalise ielte loi Uoe force invisible la contraint de mettre une question le morale, de philosophie, un intérêt immatériel au terme de eus ses efforts, et de tourner, pour ainsi dire, tout entière autour le quelque problème qui n'intéresse le bien-être actuel ni d'elle- Qême ni d'aucun de ses membres. Or c'est à chacun de ces pro- 4èmes, à mesure qu'il se présente, qu'elle somme chaque indiidu de répondre. C'est sur chacune de ces questions que, malgré on besoin d'unité, elle provoque entre ses membres une déclaation qui doit les diviser en plusieurs camps; et si Solon pro-
clain<a mauvais citoyen quiconque, au milieu des discordes âvUes, |; se refuserait à prendre un parti, la société, non moins sévère, voit dans chaque homme obstiné au silence sur les questions qui la priK>ceupent un mauvais citoyen dans la république des inSdligencos '. » A vrai dire, cette société qui trouve non-seulement sa raison d'être, mais encore son lien, dans le culte de la vérité, n'existe qu*à Tétat d'idéal. Peu importe. Cet idéal, si éloignés que nous en soyons, n'en est pas moins notre but et notre loi, et qamque nous ne puissions espérer de le voir réalisé dans les relations de l'homme avec l'homme et de l'individu avec la société, nous ne pouvons nous dispenser, chacun pour notre part, d'y faire pénétrer cet élément de la vérité, et de vivre dans la société selon le but immuable de la société. Il ne nous est pas permis de renvoyer l'accomplissement d'aucun devoir à l'époque où la société entière sera disposée à l'accomplir. Fussions-nous seul à être vrai, nous sommes tenu de l'être. Ce devoir est Individuel, il est indépendant des circonstances, il ne se proportionne qu'à lui-môme, et n'attend sa sanction et son à-propos d'aucun état particulier de l'humanité *.
C'est à cette hauteur que Vinet va chercher les motifs généraux qui font à la conviction une loi de se manifester; quant aux motifs particuliers, relatifs à la conviction religieuse, il les déduit tout entiers de la. nature et de l'objet môme de cette conviction. C'est ici le fond de l'homme. Telle sa croyance religieuse, tel luimême. « Il n'est aucun individu qui ne soit prêt à convenir que la différente solution de ces questions premières entraîne dans U vie les plus graves conséquences; que tout, sans réserve, tient à ce seul point; que tout notre être en est modifié et déterminé, et que, dans un sens général, mais profond, savoir ce que nous croyons, c'est connaître ce que nous sommes •. » D'où il suit que l'intérêt social, qui nous impose comme un devoir la vérité de caractère, la réclame particulièrement sur ce point essentiel, au-
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quel tout se rattache et dont tout dépend. Mais il y a plus ici qQ*im intérêt social. La manifestation de la conviction religieuse est an deyoir positif, indépendamment de toute théorie sûr le but de U société; c*est un devoir envers notre prochain, envers Dieu, eoTers notre conviction elle-même '. Envers le prochain % c'est une des applications du devoir suprême, la charité; envers Dieu*, c'est une des formes d'un devoir plus élémentaire encore, la reeonnaissance, car la conviction religieuse est un don de Dieu, et où donc est l'homme qui, se voyant l'objet d'une libéralité infinie, M sentirait pas le besoin de rendre hommage à l'auteur de sa fâidté; enyers notre conviction ^ c'est une obligation semblable à celle qui nous lie envers tous les biens dont la possession nous a été donnée, non pour les dilapider, mais pour en être les éco* nomes et les faire fructifier. La vie de la foi ne s'entretient que par l'action; le silence lui est mortel.
Je passe à regret à côté de bien des pages remarquables, pour m'arréter à celles où Vinet recommande la discrétion en même temps que le zèle, car la vérité n'est pas faite pour être dispersée an hasard comme une vile poussière ^ Il me semble qu'il n'est nulle part plus fort, nulle part plus fin que lorsqu'après avoir posé ie principe, il en marque les limites et les tempéraments : c Nous croyons nous être assuré, dit-il *, que la foi vraiment sérieuse, la foi passée en vie produit deux effets qui se balancent : le premier, de nous armer de franchise ; le second, de nous mspirer la réserve. Le même respect qui nous oblige de rendre gloire à la vérité, nous persuadera de ne pas exposer au grand jour, de ne pas jeter en pâture à la curiosité vulgaire tous les événements internes, toutes ks fluctuations successives et les mystérieuses impressions de notre âme, tous les secrets enfin de ce commerce profond et silencieux, daas lequel notre part à nous se nomme la prière, et la part de Dieu s'appelle la grâce. On l'a dit, l'àme a sa
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iOO CHAPITRE XVI
pudeur aussi bien que le corps, et le sentiment religieux, on, pour mieux dire, la foi vivante, rend cette pudeur plus délicate et plus craintive. A un degré moins élevé de la vie religieuse, on ertàia fois moins franc et plus indiscret; à mesure que la vie intériaore se développe et se confirme, la franchise et la discrétion augmeatont....
» Si chaque homme, selon la pensée apostolique, devîeiit,ptf la vérité, un temple du Saint-Esprit, ce temple a son parvis et son sanctuaire; sanctuaire qui n*en serait pas un si le voile en était toujours levé, sanctuaire dont il ne faut pas faire un cane* four, à moins que nous ne voulions le voir devenir proiluie poor nous-mêmes comme pour autrui. Si un sentiment se Ibrtifle par une sobre expression, comme le corps par un exercice modéré, il s'écoule et se perd avec le flot toujours plein et toi]joar8 égal d'une pieuse faconde. Il faut mieux nous connaître; il font micnx veiller sur un trésor qui s'envole et se dissipe aisément an souffle de la parole. La religion n'est pas tant un idiome qu'il fànt ap* prendre à parler couramment, qu'une vie qu'il s'agit de s'sq^iiaprier par l'action; et notre âme doit offrir à la vérité sainte un foyer plutôt qu'un écho. »
Mais quoi, le devoir de manifester ses convictions sera-Ml égal pour tous? L'hérétique, l'incrédule auront-ils leur droit de pande? seront-ils convoqués, eux aussi, à ce libre concile où vont se débattre les plus graves questions que puisse agiter la pensée humaine? Oui, tous sont convoqués, sans exception, à la sente condition de réfléchir avant de parler et d'avoir une (croyance, quelle qu'elle soit, même négative et irréligieuse. Vinet va eoorageusement jusqu'au bout de son principe, convaincn que, s'il loi est infldèle, la porte sera ouverte à toutes les hypocrisies, c Je n'ai point annoncé, s'écrie-t-il *, que je venais pousser à la franchise les seules convictions chrétiennes, les seules croyances ortbodoxes, mais les eon\1ctions en général. Je suis le représentant de
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NOUVEAUX DISCOURS. ESSAI iOl
lootes ou d'aociine. Je sois venu leur ouvrir à toutes la bouche ou Il fBrmer à toutes. >
Au reste, il est à peine besoin de le dire, si Vinet invite hardiment toutes les convictions à se produire au grand jour, c*est qu'il a dans le triomphe de la vérité une foi inébranlable; l'homme sortira de la discussion, si elle est sincère, c'est-à-dire complète, plus religieux qu'U n'y est entré. Vinet ne tient tant à la manifestatioQ des convictions religieuses que dans l'intérêt de ces convictkms elles-mêmes, pour les répandre, pour les former. Plusieurs ODicra que la Société de la morale chrétienne avait mal posé la question, et que le devoir de se former des convictions devait prendre le pas sur celui de les manifester, et cela est vrai, à prendre les hommes individuellement et chacun pour soi; mais, à prendre le mouvement général des choses humaines, on peut dire que la formation des convictions religieuses est un but qui ne peut être atteint que par la manifestation plus ouverte, plus active de ceUes qui existent déjà, et la Société de la morale chrétienne a bien fait d'appeler l'attention sur le moyen, car il faut le moyen si Ton veut le but'.
Cette longue et remarquable discussion peut être résumée d'un mol ' : « La franchise fait du bruit et la dissûnulation n'en fait pas; oui, mais la franchise est la franchise, et la di^imulation est la dissûnulation. >
La seconde partie de V Essai s'ouvre par un chapitre intitulé : De la persécution et de la protection, qui étabUl le lien logique oitre les deux traités dont l'ouvrage se compose. Es sont entre eux conmie le devoir et le droit. < Tout devoir emporte un droit; il n'est pas de droit plus sacré que celui de rempUr son devoir; c'est même ici-bas le seul droit absolu, car le droit s'appuie sur nne nécessité primitive ; or le devoir est la première des nécessités, et, à la rigueur, la seule nécessité '. > Delà découle la condanmation absolue de toute espèce de persécution, laquelle en-
« Voir l'Introduction. — • Pag. 147. — ■ Pag. 18a
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traîne à son tour, comme conséquence logique, l'abandon de tout système protecteur, car c*cst en vain qu*on voudrait tracer une limite entre le droit de protéger et celui de persécuter; le second découle irrésistiblement du premier. La protection est déjà use persécution, puisqu'elle est un privilège pour les uns et une eiclusion pour les autres. C'est au moins une persécution négative, qui d'elle-même et avec une facilité effrayante, — toute rhistoîre le prouve, — se transforme en persécution positive.
Ce premier chapitre n'est, à proprement parler, qn*nne introduction, qui amène Yinet à se poser la question capitale : Qu'estce que la religion? Est-elle affaire individuelle ou affaire sociale? Il faut choisir. « Si la société a une religion, c'est qu'elle a nue conscience; si elle a une conscience, comment la conscience de l'individu prévaudrait -elle contre celle de la société? Laccmscience est souveraine dans l'homme, comment ne serai^elle pas souveraine dans la société? Seul avec sa conscience, l'homme bit tète à la société; quelle figure voulez-vous que l'homme fasse visà-vis de la société, ayant comme société une conscience? H est impossible d'opposer souveraineté à souveraineté, omnipotence à omnipotence, impossible de supposer que de toutes les consciences individuelles et diverses résultera une conscience sociale. Quel mystère, ou plutôt quel non-sens nous proposez-vous là? Non, si la société a une conscience, c'est à condition que l'individa n'en ait pomt, et puisque la conscience est le siège de la religion, si la société est religieuse, l'individu ne l'est pas '. »
Voilà le dilemme, et du même coup la question tranchée. Il est des questions qui sont résolues par le fait même qu'elles sont posées. Aussi longtemps que la conscience individuelle ne se distingue pas de la conscience nationale, elle ne songe pas à réda* mer des droits dont elle n'aurait que faire. Elle n'existe pas, par conséquent elle ne peut ni demander ni commander. Mais dès qu'elle existe, elle formule des exigences, des exigences dont elle
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e peat rien r* re, car elle est une et indivisible. Tons les roits, tontes les libertés de l'homme admettent la rédaction et le mage; seule, la conscience ne peut sacrifier la plus faible partie elle-même. Elle est tout ou elle n'est rien. A cette question s'en rattache une plus générale encore. La idélé est-elle un être ou un fait * ? Elle est un fait et rien autre. ne métaphore n'a pas changé sa nature, et, à force d'être peromifiée dans le discours, elle n'est pas devenue une personne. n'y a d'être que l'individu. La société, sans doute, est née de loses tellement humaines, tellement profondes qu'on peut dire oi'elle était prévue dans la constitution du premier homme et œ l'homme est né associé; néanmoms la société n'est pas tout tiomme, mais seulement tous les hommes, tous les hommes metuni en commun une partie de leur avoir et de leurs intérêts, appayant les uns sur les autres, se complétant les uns les au- *eSy mais à coup sûr ne mettant pas dans le fonds commun des aleurs par leur nature inaliénables, telles que la conscience. Nous ne suivrons pas Yinet dans la discussion qu'il engage pour émontrer que les caractères essentiels de la religion, qui sont onviction, affection, et recherche de la vérité absolue, ne peuent convenir qu'à l'individu. Le succès même des idées qu'il éfendait, quoique lent et fort discuté, a été assez réel pour faire Mt à son livre. Sur plusieurs points il y a cause jugée. C'est d'ailïors dans les chapitres suivants, lorsqu'il en vient à la discussion es objections, que ses doctrines se précisent et s'accentuent. Ces bjections sont de deux sortes : les unes politiques et dérivant de idée qu'oD se fait de l'état; les autres religieuses et découlant )it de la manière dont on comprend les exemples et les enseignelents bibliques, soit de la notion qu'on a de l'église. L'examen es premières conduit Yinet à une discussion sur l'idée de l'état, arallèle à celle qu'il a précédemment engagée à propos de la )ciélé. Qu'est-ce que l'étal? t L'état reproduit tout l'homme, il est
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^Oi GHAPITBE XVI
rhomme même, > répondent certains philosophes, Hegel, de Bothe, et avec eux une foule de publicistes moins graves. Cette idée a de l'apparence, cette formule rend un beau son; mais qu'on essaye de la pousser jusqu'au bout, et Ton verra de toutes parts surgir les impossibilités. S'il y a identité entre l'homme et l'étal, û est juste de demander à l'état, en fait de moralité , tout ce qa'oa demande à l'homme individuel. Si la charité est un devoir poor l'homme, c'en est un aussi pour l'état, et si c'est légitimement qa'il a été commandé à l'homme de présenter la joue droite à cékd qui a frappé la gauche, il sera également légitime d'imposer cc^ règle à la morale politique. La conséquence logique d'un système pareil, c'est la théocratie, rien de pins, rien de moins. Heureusement qu'à cette notion de l'état s'en oppose une autre, qoî le réduit à n'être, comme la société, qu'une institution, institolkm divine en ce sens qu'elle est née des besoins de notre nature, mais simple institution, qui n'embrasse qu'une partie de la vie humaine, l'homme, moins la conscience. Cette seconde oonceptkm de l'état a pour résultat forcé la séparation de la politique et de la religion, de l'état et de l'église. Entre ces deux solutions logiques, la théocratie et la séparation, il y a les solutions bâtardes qui fi>Dt de l'état et de l'égUse deux personnalités distinctes et les associent dans une union toujours mal assortie et féconde en querelles. Est-ce à dire que l'état ne soit qu'un établissement d'assurance mutuelle, une simple compagnie d'actionnaires ^? Yinet ne va pas jusques-là. Il repousse même très expressément toute assimilatiOD de ce genre. L'homme peut fort bien, sans livrer le déspùl sacré de sa liberté intérieure, communiquer sa vie à l'état. On n'a Jamais vu d'état qui se réduisît à n'être qu'une société en commandite. Les lois des nations ne se bornent pas à régler les intérêts mntoeis des associés et ceux de l'association; involontairement, elles donnent une expression à des senthnents généraux qui sont désintéressés, mais dont le respect et le maintien n'en est pas moins un
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NOUVEAUX MSGOUBS. ESSAI 405
des intérêts de l'association. Mais ces sentiments diffèrent des convietions religieuses en ce qu'Us ont une sorte d'évidence universelle, qui peut être alléguée et attestée; ils se rattachent à des lirindpes élémentaires acceptés de tous. Il y a entre la conscience religieuse et le droit proprement dit une zone intermédiaire, qui est celle de la morale naturelle et de la morale sociale. On ne saurait l'interdire absolument à l'état. Néanmoins l'esprit moderne tend à resserrer la sphère d'action de l'état et à lui commander one extrême discrétion toutes les fois qu'il sort du domaine du droit proprement dit. Nous tenons à être gouvernés non le plus Êûblement possible, mais le moins possible '. On veut que la spontanéité de la nature humaine trouve de l'espace et de la matière, que les intérêts généraux occupent la pensée et le cœur des individus, que la société se meuve et se transforme librement sous le sceau de quelques conventions générales mises hors d'atteinte. Gomment peut-il se faire que dans un moment pareil et en présence de cette disposition de plus en plus générale, on consente encore à mettre sous tutelle, en régie, la chose du monde la plus étrangère au train de ce monde, la religion?
Ces considérations acquièrent une force bien plus grande si l'on met de côté ce nom abstrait d'état pour s'attacher aux réalités concrètes. L'état, au sens concret, c'est un gouvememmit, composé d'un individu ou de quelques individus. D'où il suit que la doctrine de l'identité entre l'homme et l'état aboutit à cette conséquence de fût, qu'un homme oblige un peuple à revêtir sa conscience*. D en est exactement de même, à un degré plus ou moins fort, de tous les systèmes hybrides qui constituent une église d'état
Après avoir écarté toutes les objections tirées d'une fausse idée de l'état, Yinet s'attache à établir les vrais principes du christianisme sur la question qu'il discute. Il les formule ainsi : c Le christianisme, en son particulier, résiste obstinément à l'idée d'une
« Pag. 2»» et 2(;i.
• Pag. 2G0 et 270.
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alliance entre Tétat et Téglise, et à son point de Tue Tidée û*mB telle alliance n*est ni plus ni moins qu'une hérésieK >
La religion est un choix que l'âme fait toujours de nouveaa entre le monde et Dieu, entre le visible et l'invisible. H Haut pouvoir choisir, et il n'y a plus de choix dès qu'on suppose l'invisîUe visible. Quiconque marche par la vue obéit à une évidence sœsible ou mathématique, sans valeur morale. Aucun exercice n'étant donné à ce qu'il y a de libre dans son être, il n*a l'occsaioD ni d'obéir ni d'aimer. Il ne résiste pas, pas plus qu'on ne résiste aux évidences mathématiques; mais il ne se porte pas, par on acte, de volonté personnelle, vers le but que Dieu a marqué. S'il M& c'est comme l'astre, comme la plante, comme la pierre, obéissance purement passive, qui fait tomber l'homme au-dessous de Iniméme. — Il n'y a de religion possible que lorsque le doute est possible.
La liberté, telle est donc la condition absolue de la religion; or, qui dit liberté dit individualité. Ce sont deux termes synonymes. On n'est pas libre sous l'empire des lois irrésistibles qui régissait l'homme comme espèce. La liberté ne commence qu'où commenee l'individualité. Cette vérité est de tous les temps, mais elle a pa ne se manifester que progressivement, comme s'est produite la liberté. L'homme a pu y être conduit par la voie de l'éducattoo. Dieu, qui n'a jamais traité l'homme comme un esclave, a pa le traiter comme un mineur, — fainorité n'est pas esclavage, — et il l'a fait dans le régime de l'ancienne alliance *. U a fbrmé tout d'abord un peuple, au sein duquel, comme dans une terre Ueo préparée, devaient surgir une à une les individualités religieuses. La vue ne remplaçait pas la foi, mais elle la préparait. Les miracles produisaient des impressions nécessaires, identiques pour tous; mais ces impressions étaient les préliminaires de la religion, non la religion elle-même. Sous ce régime, comme sous tout autre, il n'y avait d'homme religieux que celui qui, sans voir, croyait
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Mais de mtoe qae, qaand la clef de la voûte a été posée, on enlève le cintre, et la Yoûte se consoliçle en s'appuyant sur dleméme, ainsi, quand Jésus-Christ, qui est la clef de la voûte, eut été posé, la théocratie extérieure ou formelle tomba nécessairement; elle jeta un dernier éclat dans les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres; mais le miracle fut sacrifié peu à peu à Tintérêt de l'individualité et de la liberté. Le miracle, surtout le miracle public, ne pouvait plus être la loi de la nouvelle économie, dont le but n'était plus immédiatement de créer un peuple, mais des individus croyants. Le principe de Tévidence fit place au principe de la liberté; la personne religieuse apparut dans toute sa plénitude ; et ce fut un des triomphes que Jésus-Christ proclama sur la croix dans cette solennelle parole : Consummatum est. Le christianisme est Favénement définitif de la religion individuelle. C'est là qu'il en fallait arriver, car la religion individuelle mérite seule Je nom de religion. Si ce terme n'avait pas été atteint, le christianisme ne serait encore qu'une œuvre transitoire, intermédiaire; Vadoration en esprit et en vérité ne serait point inaugurée, et lésus-Christ aurait dit prématurément : Tout est accompli.
On voit en quoi consiste l'hérésie des partisans de l'union de l'église et de l'état; ils méconnaissent l'ordre des temps et transportent en pleine nouvelle alliance le régime de l'ancienne. C'est une hérésie chronologique, si l'on peut ainsi parler.
Cette hérésie est le piège le plus perfide que l'ennemi des âmes pût tendre au christianisme. La persécution indirecte qu'elle a inventée, celle de la protection, est, sans comparaison, la plus dangereuse de toutes, c Je crains moins, dit Vinet S celle du glaive, qui, dans les temps où le christianisme s'engourdit, s'en va, au fond des cœurs, chercher et réveiller la vie. Epreuve périlleuse, sans doute, et que la foi ne doit jamais ni invoquer ni provoquer; le christianisme a bien assez, pour l'ordinaire, de cette opposition qu'il trouve daps les cœurs, et de ce décret perpétuel
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de proscription que l'opinion mondaine fiait peser sur loi. Mais si jamais lo grand adversaire de la vérité s'applaudit intérieuTDmcnt de son habileté, ce fut lorsqu'il eut inventé cette noorelle forme de persécution que les hommes appellent protectkm. ITon même coup, substituer la vue à la foi, endormir la vigilance, oéer la Action d'une religion collective, enfermer la liberté dans on invincible réseau, qui, toujours la retenant captive, ne se fiUt sentir qu'à la dernière extrémité : en un mot, séparer insensLUonent le christianisme des sources où il puise et renouvelle sa vie» c'est un trait de génie digne de celui en qui réside le génie du mal. Et quelle pitié de voir la piété même courir au-devant de ce nonyd esclavage, tendre les mains à ces chaînes dorées et s'ai^latidir,6 déplorable illusion ! d'avoir fait roi du monde Celui qui se soustrayait par la fuite aux hommages du monde, Celui qui fusait consister sa royauté à rendre témoignage à la vérité, et qui déclara solennellement et de tant de manières que son régne n'était point d'ici-bas. »
Tels sont, en résumé, les principes soutenus par Yinet dans V Essai sur la manifestation des convictions réUgieuMes. L'oavrage cependant ne s'arrête pas là. Après la discussion théorique vient une discussion pratique, sur la double question de savoir ee qui adviendra de l'état et de l'église quand ils ne se prêteront plus un appui mutuel. On s'alarme, on s'effraye des perspectiTes de l'avenir dans le système de la séparation. Yinet ne s'enalanne nullement, convaincu qu'il y a dans le sein de l'église une quantité considérable de foi latente, et par là même stérile, qui se montrera alors au grand jour et déploiera des effets inattendos. Qoe si cette espérance devait être déçue, il n'importe; dans la plus fâcheuse des hypothèses, la vérité vaut encore mieux que la fiction. Que les chrétiens apprennent, s'il le faut, à être en minorité et à reconquérir le monde. Je ne cite de toute eette partie quïm seul passage, qui montre que Yinet i^e reculait point devant sa propre pensée et qu'il en avait mesuré toutes les conséquences : < On presse à la rigueur notre principe, et on nous le montre
toâDt dans leur germe toutes les associations; car^ dit-on, de noiDce en nuance et de séparation en séparation, Tindividu finit par se trouver seul avec lui-même; et chacun étant église pour 80Q compte, il n'y a plus d'église. — Hélas! je voudrais que cette prar eût plus de fondement On réclame contre l'individualité en faveur de la société, sans voir que c'est parce que l'individualité est faible que la société l'est aussi, sans voir que les pertes de la première ne pourraient qu'appauvrir la seconde. On oublie que la oobésion plus ou moins forte de la société a pour mesure l'indivi* dualité elle-même, qui se compose de conviction et de volonté. Qui vous a dit que l'individualité soit formée seulement de ce qui divise et isole, et non de ce qui lie et réunit? Jusques à quand s'obstinera-t-on à confondre l'individualité avec l'individualisme? Si la vraie unité sociale est le concert des pensées et le concours des volontés, la société sera d'autant plus forte et plus réelle qu'il y aura en chacun de ses membres plus de pensée et plus de Tokmté *. >
Je passe sur quelques chapitres encore dans lesquels Yinet s'occupe des moyens de transaction et de transition; je néglige de même un volumineux appendice renfermant des notes étendues et précieuses, et je ne m'arrête plus que sur la Conclusion*, qui (ait appel aux hommes de foi et affirme, en termes magnifiques, la concordance de TEvauglIe intérieur et de l'Evangile extérieur, qui ne seraient rien l'un sans l'autre. Car c le christianisme est un fait de conscience aussi bien qu'un fait de révélation. L'Evangile est la conscience de la conscience même. A la lumière de la parole extérieure, nous voyons, nous lisons la parole du dedans; et comme cette parole embrasse tout l'homme et toute la vie, il en résulte que tout i'bomme et toute la vie relèvent de la conscience, y puisent immédiatement, reçoivent d'elle leur respiration comme Adam la reçut de Dieu, alors que Dieu anima ce limon d'un soufQe de vie. Le christianisme est donc la conscience elle-même
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élevée à sa dernière puissance. Le chrétien est donc rhommede conviction par excellence; et si quelque conviction se oonserre dans le monde, s'il est encore des hommes de principe eiàetoi, c'est aux germes qu*il a semés nt à la direction qu'il a donnée que la société devra ces hommes *si rares aijyourd'hui. Qœ ne vont-ils, que n'allons-nous tout droit au fond de la conscience, qd est le centre de la vérité, au lieu de le tourner et de l'évita sans cesse? Notre siècle, abusé tout à la fois et désabusé, notre siède, qui s*est mis à croire d'enthousiasme à la matière^ afin de croire à quelque chose, et à qui ses triomphes sur la matière ne ibnt qœ rendre plus sensibles son appauvrissement et sa déchéance» notre siècle à qui tout abonde et tout manque, sentirait ses fDives renaitre dans cette atmosphère divine, et ses ailes, renouvelées comme celles de l'aigle, l'enlèveraient, rajeuni et radieux, vers ce soleil de justice qui porte dans ses rayons la santé, la gloire et la vie! »
Puis élevant directement ses regards vers ce soleil de jnstiee, Yinet termine par une prière, dans laquelle il avoue l'espèce de lassitude qu'il a souvent éprouvée en composant ce long ouvnge. 0ht daignez. Père des esprits, mettre plus d'amour dans l'àme de ceux qui liront qu'il n'y en eut dans celle de l'écrivain. Consolez mon cœur en me permettant d'espérer que vous serez phis près de mes lecteurs que vous ne l'avez été de moi-même. Transformez pour eux cette œuvre aride et sans vie; frappez ce focher, et que l'onde en jaillisse; faites fleurir ce désert; touchez les corars de mes lecteurs de ces mêmes vérités qui ne m'ont pas touché. 0 Dieu, je sens pourtant à cette heure qu'elles me touchent et qœ je les aime; il y a quelque chose en moi qui s'émeut pour vous et pour mes frères; quelque désir de votre gloire, quelque tendresse pour les âmes semble s'éveiller en moi. Aht continuez. Seigneur, et convertissez-moi tout à fait à ma propre prédication. »
Si M. Stapfer eût assez vécu pour voir l'effet immédiat prodoit par la publication de V Essai, peut-être eût-il été déçu. Le Semeur, qui attendait pour en parler que d'autres en eussent parlé, attendit
assez longtemps, non qu'il se soit fait autour de cette œuvre ce qu'on appelle une conjuration du silence, mais parce que, tout d'abord, plusieurs n'en comprirent pas la portée, et que, chez ceux qui la comprirent, la première émotion fut mêlée d'étonnement. L'idée qu'on pût prendre les choses de si haut, qu'on pût défendre une cause pareille, non comme celle de quelque progrès désirable, mais comme celle de la vérité religieuse elle-même, qu'on pût appeler adultères des rapports consacrés par une longue tradition, cette idée n'était venue qu'à un bien petit nombre de personnes. Il y a là une rigueur de logique et un héroïsme de conscience qui ne sont guère à la portée du commun des mortels. Néanmoins le livre porta coup. Les adhésions chaleureuses ne manquèrent pas, les réclamations non plus. Parmi les reproches dont il fut l'objet dans les cercles religieux de Genève, du canton de Vaud et aussi de la France, j'entends de la France protestante, il en est qui ne furent qu'une répétition de ceux que l'auteur avait entendus déjà à propos de son sermon sur la foi-œuvre. On trouvait qu'il donnait trop à l'homme et pas assez à Dieu. On s'étonnait qu'il invitât à la franchise les déistes, les incrédules, les athées, comme s'ils en étaient capables, comme si leurs doctrines pouvaient être autre chose que le résultat de la profonde perversité de leur cœur. Penser autrement, c'était fléchir sur les principes fondamentaux de la chute et de la grâce; c'était abandonner le dogme augustinien pour suivre l'hérésie de Pelage. D'autres, en grand nombre, les bonnes âmes, se heurtèrent à certaines formules absolues, à celle-ci par exemple : « Si l'état a une conscience, je n'en ai point.» Quoi d'étonnant? Les hommes qui savent la valeur des termes et qui ont le courage d'esprit nécessaire pour s'y tenir, sont et seront toujours en minorité. D'autres attaquèrent les théories de Vinet d'un point de vue politique. Nombreux furent les conservateurs quf s'effrayèrent de ce qu'ils appelaient le radicalisme religieux de Vinet, et qui le dénoncèrent comme proche parent du radicahsme politique. Enfin, vint la grande objection fondée sur la conception de l'état opposée à celle de Vinet, et au
nom de laqaeile on lui reprocha, à maintes reprises» de matérior User rétat. La théorie politique antiséparatiste fût asseï loiàkment défendue dans notre pays et à l'éti^anger, sortoat en Allemagne, où, pour des raisons historiques, rà-propos des discmioiis soulevées par Yinet n'est que très peu compris. Ce que la sœor de Vinct lui disait de FindiiTérence du public bâlois peut s'entendre assez généralement de tous les pays de culture aUemande. Le premier mémoire de Yinet, celui sur la liberté des cultes, avait déjà trouvé en Allemagne un contradicteur très sérieux dans la personne d'un publiciste éminent, M. Stable L'idée de l'état envisagé comme une personnification morale de la nation, est celle qu'a de tout temps aceréditée la haute phUosophie aUemande. En Ecosse et en Angleterre, Yinet devait rencontrer un adyârsuie d'une autre nature dans l'esprit essentiellement positif des poidi' cistes politiques ou religieux les plus considérés. Trop positif pour les Allemands, il l'était trop peu pour les Anglais. En France, le grand adversaire devait être l'indifférence de l'immense nujorité du public pour des discussions de cet ordre. V Essai y fUt lu dans le monde protestant; hors de là, il n'atteignit directement qu'on petit nombre d'hommes cultivés.
Si l'on mesurait l'influence exercée par cet ouvrage au nombre des éditions, des traductions, des exemplaires répandus, on arriverait à d'assez pauvres résultats. J'en connais deux traductions: une en anglais, une autre en allemand. Celle-ci a paru en 1845, enrichie d'une préface de Yinet, qui commence par ces mots: « J'ai fait assez de changements à cet ouvrage en le livrant à l'honorable traducteur, pour pouvoir dire que la traduction vaut mieux que l'origmal. Mais les corrections que j'ai faites sont peu de chose en comparaison de celles que j'aurais voulu faire. Tespère qu'il me sera donné de revenir un jour sur ces graves questions et de m'expliquer mieux sur certain^pomts qui ont donné
' Die Kirchenverfassnng nach Lehre and Becht der Protestanten. — Erlangen 1840.
NOUVEAUX DISCOURS. ESSAI il 3
a critique et quelquefois au blâme. > Cette espérance ne )as se réaliser. V Essai a bien eu deux éditions en français; seconde n'a paru qu'après la mort de Vinet, en 1858 *. 1 contraire, on mesure l'influence exercée par cet ouvrage )grès qu'ont faits les doctrines de Yinet dans les vingt et .'S années qui se sont écoulées depuis son apparition, on econnaitre qu'elle a été considérable, probablement beauus considérable que Vinet lui-même ne l'espérait. La queslarché à pas de géant; de nouvelle qu'elle était, il y a vingt ir le grand public, elle est devenue familière à tout le La doctrine de la séparation a gagné partout des parti le en gagne encore tous les jours; des réformes accomplies usieurs pays protestants ont donné à l'église une beaucoup mde indépendance, sans rompre encore tous les liens qui chent à l'état. Enfin, l'on peut dire sans exagération qu*il »urd'hui plus d'un pays où la question est assez mûre pour solution pratique, dans le sens d'une séparation complète, bable dans un avenir peu éloigné. En revanche, une cer- ^position est devenue tous les jours plus formidable, ceUe ise catholique, qui, exagérant son principe, a suivi une logique opposée à celle de la pensée de Vinet, et qui a la justesse de ses prévisions et de ses déductions, en ret hardiment aux principes de la théocratie, rester dans le ^rai, il ne faut prendre pour mesmre de l'inexercée par ÏEssai ni le modeste succès immédiat du i le grand succès de la cause plaidée avec tant de force. La st entre ces deux extrêmes. Un livre tel que celui de Vinét
8t presque superflu de dire que les éditeurs ont profite rectioDs faites par Tauteur en vue de la traduction aile- Ils ont profité également de notes trouvées parmi les pa- ; l'auteur, dans un pli sur lequel il avait écrit : Correetions tiofis pour r Essai sur la manifestation des convicUoHs reli'
ne pouvait pas devenir populaire; il no s'adressait qa'à on public d'élite, aux hommes de pensée et de réflexion. Mais de là, il a pénétré plus profond par toutes sortes de canaux. D'un autre côté, des causes nombreuses ont contribué à firayer la voie aux principes qu*il proclamait. Quand une idée est en harmonie avec les besoins d'une époque, tout lui \ient en aide, tout hâte le temps de sa maturité. Les faits se chargent de plaider pour elle, et leur éloquence est la plus irrésistible. Us ont merveilleusement servi les doctrines de Yinct. Aujourd'hui, la séparation de l'église et de l'état n'est plus réclamée seulement par des chrétiens que tourmente le double besoin de la franchise et de la perfection, mais par des publicistes de toute espèce, politiques, économistes, juristes. Toute une littérature a poussé sur ce champ de bataille. Mais l'ouvrage de Viiiot est demeuré sans égal parmi ceux qui ont traité le sujet du point de vue religieux, plus complet que ceux qui sont venus après, d'une inspiration à la fois plus élevée et plus profonde, creusant jusqu'à la racine même des questions, comme disait Stapfer, plus largo aussi, ne se renfermant pas dans les considérations religieuses : œuvre d'un penseur à qui rien n'est étranger autant que d'un chrétien qui songe au salut des âmes^ mélange étonnant d'ouverture d'esprit et d'idéale sainteté. Sans l'ouvrage de Vinet et l'influence qu'il a exercée, l'état pourrait se vanter d'avoir le premier rôle dans le divorce que nous voyons se consommer progressivement entre lui et l'église; on pourrait dire que c'est lui qui répudie une épouse d'humeur hautaine. Si cet affront est épargné à l'église, s'il y a pour elle de la dignité dans ce divorce, c'est à Vinet surtout qu'elle le doit.