‹ Alexandre VinetChapitre 34 sur 41 · V^^OO · texte numérisé non relu

V^^OO

Vinet critique. — Relations littéraires.

L'impossibilité est le premier des calmants, écrit Vinet à une e qui rinvilait à mi loDg voy^e; combien de passions elle ère I combien de besoins ou de vifs désirs ne réduit-elle pas à "6 que de simples velléités! Que de gens seraient voyageurs rofession, si leur position, leurs devoirs aussi ne les rendaient ives de la glèbe. Je m*effraye quelquefois quand je me de* de ce que j'aurais fait si j'avais été maître de mes actions et non temps ; et, après quelques soupirs donnés à ces mers, à rivages, à ces horizons, à cette nature que je ne verrai jamais dans mes rêves, je sens que je dois bénir Dieu de m'avoir foit codant et de m'avoir enchaîné au lieu, au jour et à l'heure. » Il y a dans la vie des hommes sédentaires un singulier mott ; tant que la jeunesse a duré, ils ont cru vaguement à la ibiliié (fun certain essor, d'un certain mouvement dans leur ils out passé des années à faire ce roman tout en faisant ^ aiTaires ; en attendant la \ie a coulé, l'âge est venu, et sur imites presque de la vieillesse, ils ont aperçu tout à coup que ?mps était passé, qu'il était trop tard; alors ils se sont séparés 2 un long soupir des rêves de toute leur vie, ou bien ils on

A16 CHAPITRE XVn

voulu à toute force les réaliser, et c'est ce qui mku expGqM pourquoi il se fait tant de folies à quarante-cinq ans. C'est mon àgc, madame, et je n'en suis qu'aux sottises : ferai-Je d« èBbbI Dans rheureuse position que Dieu m*a faite, ce seraient CBDore des sottises. Non, je crois qu'en m'enchaînânt toute ma yie à des devoirs uniformes, à des obligations inexorables. Dieu m'a bit tout le bien que je me serais refusé à moi-même si j'eusse été libre de mon choix. Après tout, il n'y a de vraie liberté que dans la dé* pendanco acceptée, et n'avoir pour maître que sol, c'est atoir pour maître un tyran. Nous marchons sur le bonheur sans ie voir, et nous le fuyons en le cherchant. Ne pouvant voyager en personne, je fais voyager mon imagination; elle m'entretient à mon foyer de tout ce qu'elle a vu, et j'incline à penser que je ne verrai jamais d'aussi belles choses qu'elle. »

Celui qui a écrit ces lignes * n'avait pas besoin de voyager pour beaucoup voir et beaucoup entendre; le monde venait à InL n était le représentant le plus en vue d'un christianisme partout ea minorité, sans doute, mais partout existant, d'un christianisiDe pur, mystique dans sa profondeur, quoique dégagé de tont m^ cisme dogmatique, qui, au lieu de s'appliquer du dehors à la Yie^ y pénétrait et la soulevait à la hauteur de l'idéal. On venait à loi de la môme façon qu'au moyen âge les âmes avides poorsnivaieiit dans leur solitude les pénitents illustres. Le flot des visîtean était incessant; celui des correspondants grandissait d'année en année. U est peu de jours où l'agenda ne fasse mention d'une série de visites et d'une série de lettres, qui étaient souvent de véritables consultations religieuses. Parmi les correspondances» pto* sieurs prenaient le caractère de discussions, qui, se dôvek^yput de lettre en lettre, devenaient aussi absorbantes qae celle dont nous avons parlé, en son temps, avec l'abbé de Baodry. Parmi les visiteurs, plusieurs prenaient pied chez Yinet, témoin c^ étranger, un prince russe, avec lequel il fit, non sans édification

* Elles sont de 1842.

VINET GRrnQUB. RELATIONS LITTSRAIBBS 417

pour loi-méine, une longue étude de plusieurs livres du Nouveau Testament. Puis venaient de plus humbles devoirs, qui s'ajoutaient aux devoirs positifs de ses fonctions. Pai connu des jeunes g«is de la Suisse allemande, qui, non contents de suivre ses cours à Tacadémie, lui apportaient chaque semaine, dans un pli, une composition nouvelle sur un sujet quelconque, et recevaient chaque semaine la composition précédente corrigée et annotée par kû, parfois presque refaite. Le temps vint où il dut prendre des mesures pour n'être pas entièrement envahi. Un jour, on vit à sa porte une carte qui invitait les visiteurs à ne heurter qu*à certaines heures. 11 avait fallu de longues et pressantes sollicitations de ses amis et de sa famille pour obtenir qu'il se décidât à une démarche de ce genre. La plupart des visiteurs se conformèrent à ses désirs, et une partie de son temps lui fût ainsi restituée; mais au bout de quelques semaines la carte disparut; il l'avait enlevée de sa propre main, se reprochant les heures mises en réserve comme une prétention déplacée et un manque de charité. Pour la correspondance, il trouva dans sa femme un précieux auxiliaire. Depuis longtemps déjà, elle répondait à une partie des lettres qu'il recevait; elle le fit de plus en plus. Il lui donnait des notes; puis, la lettre écrite, il Tapostillait.

Parmi les correspondants qui, du dehors, lui apportaient les bruits du monde, il faut compter la plupart des hommes de lettres, poètes, penseurs, publicistes, qui s'agitaient dans le tourbillon de Paris. Il n'entra en relations particulières qu'avec un très petit nombre; mais presque tous eurent, une fois ou l'autre, à le remercier de l'attention qu'il leur avait prêtée, sauf à réclamer, comme il arrive souvent. Quoique le Semeur ne s'adressât pas à un grand public, il avait pris rang et position. Il était moins lu que remarqué. Ses jugements comptaient. Il le dut surtout à la collaboration de Vinet. Pendant quinze ans, Vinet ne cessa d'écrire pour le Semeur. Comme moraliste et conmie critique, il y remplissait les premiers rêles. Ses articles littéraires contribuèrent particulièrement à la réputation du journal. Quelques-

ALEX. VIXET 27

418 CHAPITRE xvn

ans, en trop petit nombre, roulent sur des auteurs déjà anciens, entre autres une belle et sérieuse étude sur Bourdaloue. On peut ranger dans la même catégorie son article sur Robùison, (pu parut dans la Revue suisse, et qui a été reproduit dans le Tolome des Mélanges. Nulle part Yinet, qui se livrait si peu, ne s*est livré davantage. Il s*y montre tel qu'il était à ses moments de loisir et de libre humeur : « Chacun a ses manies, dit-lL La mienne, ou Tune des miennes, est de relire tous les ans le chefd'œuvre de Daniel de Foo. J'en ai deux éditions : l'une toute moderne, avec d'élégantes gravures, où Robinson m'apparaît soos les traits d'un héros do M""® Cottin; l'autre, imprimée en 1720, chez L'Honoré et Châtelain, libraires à Amsterdam, avec des gra- \iires dont Robinson lui-même semble avoir fourni les dessins, et un portrait en pied de ce fameux aventurier, de la façon de Bernard Picart. C'est de celle-ci que je fais usage, et quiconque aime Robinson doit comprendre ma préférence. Le style de cette traduction, un peu réfugié, je le crains, le caractère dMmpression, la forme même et la reliure du volume, répondent singulièrem^ au sujet et à la nature du livre. Je ne le lirai jamais, si je pais, dans une édition moderne, et j'espère bien le lire encore une fois dans celle-ci. Je n'ai guère de plus doux loisirs que ceux que je consacre à cette lecture. U ne manquait à mon plaisir que d'en parler à mes amis, et voilà pourquoi j'écris cet article. »

D'où vient cette prédilection de Vinet pour Robinson f Es^c& le li\Te, est-ce l'homme qui l'attire? L'un et l'autre. Il aime le livre parce que c'est un livre naïf, et qu'il faut, pour le bien goûter, se faire enfant, comme l'auteur s'est fait enfant pour l'écrire. Il en aime le héros, parce qu'il voit en lui un type, le plus simple, non le moins saisissant, des infortunes humaines, de l'homme de douleur. La solitude n'est-elle pas le vrai nom de la souffrance? Tous les proscrits, tous les persécutés, tous les affligés, tous les pauvres, tous les parias de la civilisation ne sont-ils pas des Robinsons? — « Hélas I s'écrie-t-il, il y a peut-être, au sein même de la société, plus de Robinsons qu'on ne croit! Je conviens qœ,

YHŒT CRITIQUE. RELATIONS UTTÉRAIRBS 419

pour les plus malheureux d'entre eux, il vaut encore mieux vivre dans le monde qu*au désert. Nous nous rendons les uns aux autres des services involontaires, et la société nous porte tous, à peu près comme la mer porte les navires, — qu'elle engloutit quelquefois. Néanmoins, pour un grand nombre de ceux que par habitude on continue d'appeler membres du corps social, il y a bien de l'isolement, et la société, pour eux, ressemble trop au désert. D importe que la société, sous les auspices d'une charité éclairée, devienne de plus en plus une force vive et spontanée, et que les plus malheureux puissent enfin sentir qu'ils lui appartiennent en effet conmie les membres appartiennent à un corps. Nous tendons, ce me semble, à ce dénoùment, et je crois que nous y arriverons. La solidarité de tous à l'égard de tous, cette idée chrétienne, que certaines sectes parodient grossièrement, pénètre peu à peu dans les consciences, et quand la conviction, quand la Ixmne volonté seront là, les moyens pounront41s manquer toujours? Tous les progrès sont lents, je l'avoue, et nous ne verrons pas tout ce que verront nos neveux; mais enfin Robinson peut déjà voir blanchir à l'horizon les voiles du navire qui vient le tirer de son désort. Robinson, mon frère, honune de labeur, sans loisir, sans liberté, presque sans relation sociale, que ne puis-je, des yeux de ma chair, voir le navire jeter l'ancre, et toi-même y monter avec joie pour retourner au sein de la société, n'emportant avec toi que quelques lambeaux de ton exil, pour te souvenir des temps où tu étais solitaire. >

Mais la plupart des articles littéraires de Vinet se rapportent aux écrivains contemporains. Il a passé au creuset de sa critique presque tous les ou^Tages de quelque importance qui ont paru en France de 1832 à 1846, sans négliger, bien au contraire, ceux qui paraissaient sous ses yeux, dans la Suisse française : les recueils de poésies de J. Olivier, ou de J.-J. Porchat; le Mariage au point de vue chrétien, de VL^ de Gasparin; V Education progressive, de M"* Necker-de Saussure, etc. En France, Casimir Delavigne Déranger, Lamartine, Victor Hugo, Sainte-Beuve, M"^ Desbordos-

420 CHAPITRE XVU

Val more, Quinet, Michclct, Soumet, Alexandre Gairanâ^ Saint- Marc Girardin, d'autres encore, ont été de sa part Tobjet d'études plus ou moins développées, toujours attentives. Tous ces articles, recueillis par los éditeurs de Vinet et réunis à un cours, i»t)fessé à Lausanne, sur M»* de Staël et Chateaubriand, ont formé Touvrage en trois volumes intitulé : Etudes sur la littérature firançaise au XIX* siècle.

Nous n'avons pas à porter un jugement sur les articles littéraires de Vinet. Tout au plus pouvons -nous rappeler en passant ce qu'en ont dit de bons juges : t C'est un véritable diamant, disait M. Michelet de l'mi de ces morceaux; il ne se peut rien de plus pur '. » M. Saint-René Taillandier s'est étonné de voir Vinet devancer souvent la critique parisienne, entre autres à propos de Béranger '. Selon M. Schérer, ces articles font goûter sans mélange le charme qu'exercent « l'inépuisable abondance des idées, la fmessc des aperçus, l'imprévu des expressions, le goût littéraire, l'élévation chrétienne, la sympathie universelle et tant d'autres qualités attachantes '. » M. Sainte-Beuve pense que si l'on pouvait réunir tous les travaux de Vinet, articles ou leçons, sur la littérature française au XIX*' siècle, on aurait « l'ouvrage le plus ingénieux et le plus complet sur ce sujet délicat. > — c La distance où il vivait de Paris, ajoute le même critique, aidait et enhardissait M. Vinet dans son rôle de juge; il ne connaissait personnellement aucun de ceux dont il avait à parler; leurs livres seuls loi arrivaient, et il en tirait ses conclusions jusqu'au bout avec sagacité, avec discrétion, et en penchant plutôt, dans le doute, pour l'indulgence. Indulgence môme n'est pas ici le vrai mot, et c'est charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps -ci un critique sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui obéissait dans tous ses mouvements à un esprit chrétien de cha-

* Voir la notice de M. Schérer, pag. 125.

* Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1864. ' Schérer, notice, pag. 127.

TINET OUTIQUE. RELATIONS UTTÉRAIBES 421

rite, n en est résulté à de certains moments, sous sa plume, des pages pleines de pathétique et d'effusion K »

D nous sera permis d'entrer dans plus de détails sur les relations qui se formèrent entre plusieurs des grands écriyains français et ce critique, à la fois sévère et bienveillant, qui, indépendant de tout esprit de parti ou de coterie, les jugeait à distance. C'est une page modeste, mais intéressante, de l'histoire de la littérature contemporaine. Nous en avons vu déjà quelque chose à propos de Chateaubriand et de Samte-Beuve. Quelques indications de plus ne seront pas hors de propos ; malheureusement, elles ne peuvent être que fort incomplètes, soit parce que l'espace nous dût défaut, soit parce qu'il a été très difficile, souvent impossible, de réunir les lettres écrites par Yinet. D en a reçu aussi qui auraient mérité d'être conservées et qui ne l'ont pas été.

Plusieurs, parmi celles que nous avons sous les yeux, sont de simples billets accompagnant l'envoi d'un volume ou remerciant pour une critique. Mais toutes, ou bien peu s'en faut, témoignent d'un respect particulier. Quoique jeune encore, un philosophe aussi sérieux que M. Ravaisson ne faisait probablement pas une phrase en l'air lorsqu'il terminait par ces mots un billet d*envoi, accompagnant son Essai sur la Métaphysique dAristote : < H n'y a point de critique à laquelle je dusse céder plus qu'à la vôtre, et point d'approbation qui me confirmât davantage dans les sentiments qui m'auraient paru vrais '. » Uhrich Guttinguer ' n'était probablement pas moins sincère lorsqu'il se disait à lui dans tout ce que son cœur avait de religieux et de sain. Un réel sentiment d'estime a dicté un billet de V. Hugo *, le seul de cet auteur, sur lequel Yinet a cependant écrit d'assez nombreux articles. Il s'agit de la critique publiée par le Semeur sur le Rhin, V. Hugo n'en

• Sainte-Beuve, Derniers Portraits ^ pag. 488.

• Lettre du 10 mars 1838.

» Lettre du 1" mai 1838.

• Mars 1842.

422 CHAPITRE XTU

eonnaissail pas Tauttiur ; le supposant à Paris, fl lui écrit par Finter. médiairc de la rédaction du journal : c Nous n'ayons pas le même point de Mie, monsieur; je n'en ai pas moins le plus vif désir de connaître Thomuie qui a écrit sur mon livre les choses remarquables que je viens de lire dans le Semeur. Si de votre côté le cœur vous en dit, je serais charmé de vous serrer la main. Je ne suis pas assez heureux, je le pense du moins, pour être clairement compris de vous et comme homme et comme écrivain; c'est ma faute, sans doute; mais il me semble qu'un peu de conversation cordiale éclairerait tout. La causerie commente; un mot peut expliquer un li\Te; ce qu'est l'homme dit ce qu'est l'œuvre. Dans tous les cas je saisis avec empressement cette occasion d'exprimer ma vive estime à un esprit distingué. » On n'a pas la réponse de Vinet.

Les dissentiments qu'indique la lettre de Y. Hugo se manifestent hautement dans plusieurs autres, par exemple dans une lettre de M. Emile Saisset, le philosophe ^ « Je me fais un sérieux reproche d'avoir tardé si longtemps à vous remercier de l'article que vous avez bien voulu me consacrer dans le Semeur. Quand je me demande compte de l'embarras que j'ai éprouvé à vous écrire à cette occasion, je vois que j'ai été combattu par deux sentiments contraires : d'abord la satisfaction vive et profonde, moins encore d'avoir reçu d'un juge tel que vous des éloges qu'une indulgence extrême a prodigués, que d'avoir rencontré votre sympathie; pois, la peine non moins vive et non moins profonde de me sentir en désaccord avec vous sur des points essentiels.

» Le besoin le plus intime de mon esprit et de mon cœur, ma pensée constante depuis les premières réflexions du collégeyle but ou le rêve de ma vie, c'est la réconciliation du christianisme et de la philosophie, c'est-à-dire de la raison avec elle-même. Entre le Phédon et l'Evangile, je ne vois que des différences de surface; le fonds moral et reUgieux est le même. Platon et Jésus-

* Lettre du 28 juin 1846.

YlfŒT CRITIQUE. RELATIONS UTTÊRAIRES 423

Christ me nourrissent de la même substance et me montrent le même ciel.

> Vous reconnaissez, monsieur, cette harmonie fondamentale. Vous dites, et c'est avec bonheur que je recueille ces belles paroles, qu*il y a de la philosophie dans tout christianisme éleyé, et qu*il y a du christianisme dans toute philosophie qui respecte la nature humaine. Mais vous n'en persistez pas moins à conclure que la réconciliation à laquelle j'ai voué ma vie est une pure chimère.

> Je vois trop bien que je ne puis entendre le christianisme conmie vous. Né dans le midi de la France, fils d'une catholique ardente ( excusez, monsieur, ces détails de famille, auxquels votre bonté seule peut vous intéresser), je me suis habitué de bonne heure à ne pas séparer deux idées, celle de la reb'gion chrétienne et celle d'une règle inflexible imposée à tous les mouvements du cœur et de l'esprit. Mes études, mes réflexions, le tour de mon intelligence, tout m'a fait persister dans cette conviction, que la nature humaine a essentiellement besoin d'une discipline puissante, et je ne vois que le catholicisme qui la puisse donner, avec une fixité et une majesté suffisantes, aux hommes de mon temps et de mon pays. Les autres formes du christianisme me sont assurément respectables et chères; mais celle qu'on appelle religion catholique me parait mieux appropriée qu'aucune antre à la France et à ses besoins présents. Tai à peine besoin d'ajouter, m'adressant à une personne aussi bienveillante que vous daignez l'être pour moi, que h^ catholicisme dont je parle, celui dont je souhaite sincèrement la régénération et le progrès, celui que je crois conciiiable avec l'esprit du siècle et avec la philosophie, ce n'est pas le catholicisme de M. de Maistre, mais la religion de Fénelon, de Malebranche et de Bossuet. Pavoue avec vous, monsieur, mais vous vous en réjouissez et moi je le déplore, que cette religion est peu en honneur auprès de nos évéques; mais les sottises et les folies des hommes passeront, et le catholicisme restera. >

424 CHAPITRE XVn

Le lecteur corrigera de lui-même ce qui demande à l'être dans le reproche par lequel termine M. Emile Saisset. Cette lettre indique d'ailleurs fort bien le malentendu, ou plutôt le dissentîmenl profond, qui existait entre Yinet et une certaine école de philosophie très accréditée à Paris. Quelques passages des lettres de M. Jules Simon, quoique plus réservées, donnent une note à peu près semblable.

Du côté des écrivains catholiques ce fut avec Alexandre Goiraud, l'auteur du Petit Savoyard et de la PhUosophie cathoHque de Vhistoire, que Yinet eut le plus de relations. Séparés par les doctrines, ils étaient attirés l'un vers l'autre par des afiftnités natarelies d'esprit et de caractère. « Je n'espérais pas, monsieur, le moins du monde, lui écrit M. Guiraud ^, que vous voudriez bien voas occuper de mon livre, et je vous l'avais offert comme on simple hommage. Je suis tout fier maintenant de l'attention que vous lui avez donnée; j'envie surtout le bonheur que vous avei de pouvoir exprimer, dans un journal consciencieux, toute votre pensée sur les ouvrages qui vous sont soumis. Je n*en sois pas là, malheureusement, sans quoi j'aurais déjà dit depuis longtemps tout le bien que je pense de votre beau livre sur la ManifestaiùM des convictions religieuses. *

M. Gmraud lui raconte les démarches qu'il a faites à ce sujet, d'abord auprès de l' Univers, qui avait à s'occuper d'autre chose, ensuite auprès de la Quotidienne, où il a réussi à loger quelques mots sur cet ouvrage, mais non sans avoir vu son travail soomis à la censure de la rédaction, censure à grands coups de ciseaux; puis il ajoute : « Habitué comme vous, monsieur, à cette libre existence de province, si bonne conservatrice de la dignité de l'homme de lettres, ce n'est qu'en surmontant une répugnance invincible que je me mêle à toutes ces intrigues de la presse parisienne, dont j'ai hâte de me débarrasser, de peur que mmi indépendance ne s'y altère. Je vais regagner mes Pyrénées et

* Lettre du 31 mai 1843.

VINET GRITIQUB. RELATIONS UTTÉRAIRES 425

refurendre mon travail historique, sur le terrain duquel j'espère, moDsienr, que nous nous accorderons plus facilement que sur celui de la théologie.

» Quant à vos observations sur le culte de Marie, ce n*est pas ici le lieu de les combattre. Je crois pouvoir dire seulement que s'il y a peut-être trop d'entraînement de notre côté, il y a aussi trop de prévention du vôtre. Nous n'adorons que Dieu, et nous demandons simplement à Marie de nous tendre une main qui Doos aide à nous élever à lui. Notre culte est presque un témoignage d'humilité, et Thumilité est surtout une vertu chrétienne.

» Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous adresser mes compliments sur la belle appréciation que vous avez faite du livre de M*^ de Gasparin^ Ce livre est aujourd'hui môme l'objet d'une discussion à notre Académie, pour les prix Montbyon. Je i'ai défendu avec une vive insistance, et le croiriez-vous, monsieur, moi, le seul catholique peut-être de l'Académie, le seul au moins qui pratique le culte*que je professe, je suis aussi le seul à protéger ce bel ouvrage. Nos philosophes ne lui pardonnent pas le sentiment chrétien qui s'exhale de toutes ses pages. Ces philosophes sont encore nos ennemis communs, comme au XVni* siècle. Au lieu donc de nous diviser sans cesse, à leur profit, nous devrions DOOS réunir, en Jésus- Christ, contre leur intolérante vanité. Mais c'est ce que nous ne ferous pas, parce que nous sonmies plus hommes que chrétiens; parce que, permettez-moi de vous le dire, votre abandon du principe d'autorité vous donne, avec*, leurs pré-* tentions de rationalisme, une sorte de complicité dont ils profit lent.... contre votre vœu à coup sûr. »

Cette plainte sur l'absence de l'esprit religieux dans la haute société littéraire française revient souvent sous la plume des correspondants de Vinet. L'un d'eux, une dame du plus grand monde, s'afilige de ne voir guère « que des hommes d'esprit, étrangers complètement pour la plupart à toute préoccupation vraiment

* Le mariage au point de vue chrétien.

426 GHAPITBK XVU

sérieuse. > — c J*ai f^rand'peine, 2^te*trelle S à j Ir de l'eqirtt à ces conditions. Je n*ai l'intelligence nécessaire pour oompraidn un peu Yesprit que lorsque ma conscience est satisfidte et mon cœur en paix.... Les questions religieuses s'agitent et rendent les conversations irréligieuses. La religion est à la mode; c'est» je crois, sa pire condition. J'écoute tout cela en regardant avee inquiétude si mon cher enfant est là, et en pensant avec amortome que c'est là l'atmosphère qu'il respirera. >

Il y avait entre Vinet et la majeure partie de la société littéraire de Paris une barrière plus haute que celle du Jora^ le christianisme. La manière dont il le professait dans ses articles de critiquo parut souvent à ses amis trop voilée de délicatesse et d'élégance. Il reçut à ce sujet plus d'une remontrance chrétienne, entre autres d'Adolphe Monod^ qui aurait désiré pour Victor Hogo des leçons plus directes et plus sévères. Il n'en fut pas moins compris de ceux à qui il s'adressait, et si, malgré les nombreoz témoignages d'estime qu'il a recueillis en Frafhce, Vinet n'a jamû été complètement adopté comme écrivain finançais, c'est là et pas ailleurs qu'il en faut chercher la première et grande raison. Cette opposition fondamentale se manifesta à plusieurs reprises et pu^ fois d'une manière comique, entre autres à propos des articles de Vinet sur la Divine épopée, d'Alexandre Soumet On se n^ipèUe le sujet de ce poème, qui eut son moment de gloûre. Il ne s'agit de rien moins que d'une nouvelle expiation. Jésus a sauvé le monde, il lui reste à sauver l'enfer. Il entreprend cette seconde mission rédemptrice, qui aboutit à une seconde passion, infiniment pins terrible que la première, car s'il a tant souffert pour racheter de simples pécheurs, combien plus ne doit-il pas souffrir poor radieter Satan lui-même! Une fois lancée dans cette voie, l'imagination du poète ne s'arrête pas à mi-chemin. Il se torture l'esprit pour inventer des supplices à la hauteur de la circonstance. Vinet ftit effrayé; il fit justice d'une si monstrueuse parodie; mais peat-étre

* Lettre du !•' mars 1844.

Page 1