YIMBT CRITIQUE. RELATIONS LITTERAIRES
in de votre dernier article, d'avoir manqué d'une philosophie lenoonelle.
» Je sois antimétaphysicien, bien qu'ayant vécu ou parce que *ai vécu avec des métaphysiciens; cela ne m'a pas empêché, dans es chansons de ma Vieillesse, qui ne verront le jour qu'à ma mort, de tenter de m'élever au-dessus de notre pauvre terre, et le Toser à ma manière, et avec mes convictions profondes et DODSlantes, c'est-à-dire ni en panthéiste, ni en ecclectique, ni en eathoiique, ni en protestant. Est-ce là ce que vous appelez se faire indépeiidant de son époque? Dans ce cas, j'aurais satisfait à votre désir: mais à aucun moment de mes publications de pareilles clianscNss n'eussent pu convenir au public, auquel la reconnaissuice me faisait un devoir de penser toujours. C'est pour être complètement libre que j'ai rompu avec lui, sans cesser pourtant de r^er au bonheur de mes semblables.
> Poissiez-vous bientôt en avoir la preuve, vous qui, sans doute, me sorvi>Tez longtemps. J'ai assez de ce monde, qui n'est plus le ineny ce qui ne m'empêche pas de rire de bien des folies et de ittter toujours sensible aux témoignages de sympathie et de bienwOlance dont je puis être l'objet '. »
Yinet, dans sa réponse, s'attacha au passage que nous venons de citer : < Quoique vous définissiez par voie de négation votre position philosophique, lui dit-il ', je crois la comprendre, et je félicite à ce sujet ceux qui assisteront à l'ouverture de votre poéliqœ testament, je veux dire les lecteurs des poèmes que vous ■OQS promettez. Je n'y serai pas, monsieur; j'ai de fortes raisons de croire que c'est vous qui me survivrez; mais je me réjouis à ridée que ces vers, sortis en quelque sorte de votre tombeau, diront au monde que le poêle qu'il a tant admiré et tant aimé avait le cœur et l'esprit rempli des pensées à défaut desquelles l'esprit le plus riche et le cœur le plus plein sont réellement vides; car
• Lettre du 3f) avril 1846.
• Lettre du 25 mai 184^.
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Dieu seul suffît à rame, et tout le reste, si bon et si grand qu'il soit, ne vaut que comme symbole ou pressentiment de notre soprôme objet. »
La seconde lettre de Béranger se rapporte à deux volâmes de Vinet, je ne sais au juste lesquels^ que lui avait remis M. Lotteroth. < Ils m*ont fait voir, dit le poète ^ pourquoi vous j^portiei dans les articles littéraires que j*ai lus de vous, monsieur, aotte chose que ce que nos critiques ont l'habitude de mettre dans les leurs; mais je suis trop sincère pour ne pas vous avouer tout d*abord que, malgré ma profonde croyance en Dieu, croyance établie si solidement dans mon cœur depuis cinquante ans, c'està-dire depuis que j'ai commencé à interroger mes sentiments, je diffère avec vous sur ce qui fait la base du christianisme. A TÏngt ans, j'ai tenté par la prière de me rapprocher du Christ et il m'a repoussé, mais j'ai emporté avec moi son Evangile où j'aiisoavent puisé des consolations et des encouragements, dans la roule épineuse que j'ai eue à parcourir. J'ai regret à vous taâre cet aveo^ parce que je suis sûr que vous vous en affligerez. Que voolefvous? n paraît que j'étais né pour ne suivre aucune loi et pour marcher seul : car, même en philosophie, je ne suis d'aocmie école. Il en a été de tout ainsi : on dit que j'écris purement, et je mourrai sans avoir pu apprendre l'ortographe. {Sic.) Tai été fort calculateur, et je n'ai jamais su faire les quatre règles. Cela^oos expliquera sans doute, monsieur, pourquoi je ne sm's arrivé à riei de vraiment grand et de vraiment beau; j'ai péché par la base. Je n'ai que l'instinct naturel pour moi, et heureusement il m'a sufû pour apprécier le beau et le grand quand je les ai rencontrés» et l'Évangile, ce miraculeux retour au bon sens, est resté l'olijet de ma vénération. »
Assez d'exemples. L'obstacle qui s'opposait à ce que Vinet tlA reçu à Paris comme chez lui se voit clairement. La distance qui l'en séparait était, je le répète, plus grande moralement que ma-
* Sans date. Probablement aussi de 1816.
VINET GRITIQUB. BELATIONS UTTBRAIBES 431
térieUement, et on la sentit jusque dans Farticle tout bienveillant que lui ochis<' ra Sainte-Beuve en annonçant sa mort. Après lui avoir rendu le plus juste et le plus brillant hommage, il s*excuse d'être obligé d'emprunter quelques mots au vocabulaire chrétien pour le peindre et le raconter fidèlement : c Mais quel autre Boyen, dit-il, de faire comprendre un ordre de pensées si loin de ■DOS? > Et quelque temps après il s'excuse de même d'attirer de lonveau l'attention sur Vinet et de parler encc»re une fois de réIévaUon de son enseignement : c Aujourd'hui, dit-il, tout cela i*€8t que souvenir; tant de choses ont péri, tant d'autres sont en tnin de s'abîmer en se transformant, que c'est à peine convelable de venir ainsi rappeler ce qui est déjà si lohi de nous. >
Le seul écrivain de ce monde-là avec lequel, malgré bien des
divergences, Vinet ait pu entretenir un long commerce de tendre
et eommunicative amitié, fut Emile Souvestre^ Mais Souvestre,
e'est déjà presque Lausanne. Nous n'y rentrerons pas sans nous
mêler on instant à Genève, pour donner au moins un souvenir
I on homme qui fut cher à Vinet, et qui compte aussi parmi les
écrivains dont s'honore notre siècle. C'est de Tœpffer, on l'a de-
viDé, que je veux parler. Ses relations avec Vinet eurent ceci de
tfa^lier que, vivant à dix lieues l'un de l'autre, unis par des liens
d*étroite sympathie, collègues dans l'enseignement académique, ils
^illirent mourir sans s'être jamais vus. Du moins ne s'étaient-ils
yas encore vus le 28 janvier 1845, lorsque TœpfTer, qui n'avait
fins guère qu'un an à vivre, écrivit à Vinet les lignes suivantes :
« 0 y a bien des sortes d'amitiés dans ce monde; j'ai toujours
goûté beaucoup celle qui résulte de quelque sympathie des esprits
et qui, sans qu'il y ait lieu à ce qu'elle puisse ^tre littéralement
• Peut-être aurait-il pu le faire aussi avec Turquety, le poète catholique. Ils échangèrent de belles et touchantes lettres, quoique pleines de polémique; mais ce ne fut qu'en 184G. La mort de Vinet coupa court à des relations eommencées sous les plus favorables auspices.
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personnelle (comment le serait-elle quand on ne s'est jamais vos), n'en a pas moins ses conditions autres d*intimitô intellectoidle oa morale, ses frottements plus à Tabri de rosure et son bouquet, moins Aif à la vérité, mais pur aussi. Vous n'êtes pas Yename voir en passant par Genève? Et moi donc, en passant par Lut sanne?... Mais, je ne sais, quelque crainte de mal tomber, devons divertir de quelque aimable et fructueux travail, enfin de n'avoir que le temps d'attiser la soif et pas celui de la satisfaire, m'a toujours retenu. J'aimerais pourtant bien vous connaître personnellement, monsieur; j'aimerais surtout, dans la douceur tranquille de familiers entretiens pris sur tels loisirs nécessaires, vous entendre parler, cueillir dans votre jardin de fortes études et de si nombreuses lectures, dont mes yeux m'interdisent l'usage, de quoi enricbir un peu le mien presque tout occupé par les herbes Mes; mais pour cela il faudrait des coins de feu répétés, des promenades de temps en temps, et non pas une visite faite en courant YoOà ma confession. Jugez si je vous en veux.... Mais si vous passifs jamais à Yverdon, qui est près de Gronay, où, en autonme, je vais habiter avec les miens une petite chaumière patrimoniale, sans nous donner au moins une journée, alors, oui, je vous en voodrus, et vous recevriez par le plus prochahi courrier des signes de nu rancune. »
Sans se voir, ils s'entendaient à merveille. Tœpfifer, dont les études littéraires avaient consisté en vives pointes poussées de. côtés et d'autres plutôt qu'en travaux réguliers et suivis, dot beaucoup à Ylnet pour son enseignement littéraire. La critiqnedd Vinet était celle qui convenait le mieux au tour d'esprit da romancier genevois^ moraliste autant qu'artiste. Aucun, parmi las maîtres, ne lui inspirait une plus entière confiance pour la sûreté du jugement. Da^is la lettre même dont nous venons de citer un fragment, il lui expose le plan de ses Menus Propos^ comment il a fait pour c détortiller de tous les autres Beaux, — le Beanab* solu, le Beau relatif, le Beau de la nature, — le seul Beau de Fart» pour le considérer à part, > et il lui demande son opinion sur ces lignes générales, grand honneur, qu'il ne faisait pas à tout le
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monde^ car il aimait à conserver intacte Tindépendance de son loyer. Yinet, de son côté, goûtait vivement Tesprit de Tœpffer. Le Presbytère, la Bibliothèque de mon oncle, surtout Tépisode de U Juive, étaient pour lui des perles de grand prix. D savait par coeur des morceaux entiers de Tœpffer. Cependant Tœpffer et lui ne s'entendaient pas également sur tous les sujets, entre autres sur la politique, malgré que là encore il y eût entre eux bien des rapports, bien des points de contact. Tœpffer, nourri d'auûres traditions, voyait avec plus d*amertume dans le cœur se succéder les révolutions : c Au surplus, lui écrivait-il, après un triste tableau de l'état de Genève en 1842, c'est vrai que celui qui vous parle ne croit au bien social, à la liberté sociale, que par le principe aristocratique de plus en plus épuré, de plus en plus ramené à son véritable sens, a/sioroc, l'influence, le gouvernement des meilleurs, principe indiqué par Dieu môme qui a semé à pleines mains rÉiégalité parmi ses créatures.... n ne voit que mensonge, hypocrisie et confusion dans les applications du principe démocratique lUCes à un peuple nécessairement composé de bons et de méchants, de sots et d'intelligents, d'ignobles et de généreux, d'impies et de pieux ^ » Vinet n'était guère optimiste, tant s'en faut; fl redoutait autant que Tœpffer les excès de la démocratie; mais il en redoutait moins le principe, et peut-être discernait-il mieux les grandes lois qui s'accomplissaient au milieu des événements, c II ne m'appartient pas, lui répoodait^l, de juger la révolution de Genève, ni de donner des conseils à qni que ce soit; mais l'espérance est une si bonne chose et une si grande force que je voudrais, moi, le moins espérant des mortels, la conseiller à tout le monde. En tout cas, ce serait dire une chose banale et vouloir en remontrer à de plus sages que moi que de leur dire, comme je l'ai déjà fait : No pouvant enlever le bloc, il £aut le sculpter sur place ". •
« Lettre du 28 janvier 1842. - • Lettre du 30 décembre 1842.
Vinet professeur.
Vinet eût-il été mieux accepté de là brillante société parisieDDe, si elle eût pu Tentendre? U est difficile de le dire; mais tous eau qui ont assisté à ses cours sont d*accord sur ce point qu'il ûQt ravoir entendu pour l'avoir connu. Essayons donc de nous fonner une idée de son enseignement académique; recueillons du moins les matériaux et les indications qui, à distance, permettent d*en juger.
Cet enseignement n*eut d*abord d'autre objet que les disdplineB qui rentrent dans ce qu'on appelle la théologie pratique : savoir Vhomilétique, qui peut être envisagée comme n'étant qu'une branche de la rhétorique, la rhétorique appliquée à l'art de la prédication, et la prudence pastorale, qui n'est que la mcffale chrétienne appliquée aux fonctions du pasteur. Vinet eut à lîsure et» à répéter un cours complet sur chacune de ces deux branches. A cet enseignement s'ajoutaient les exercices, qui étaient nombreux, car les règlements de l'académie exigeaient que chaque étudiant en théologie fît, pendant le cours de ses études, trois catéchèses et six sermons d'épreuve. Tous ces exercices se faisaient sous les yeux de Vinet, quelques-uns sous ceux de la Faculté réunie. Td
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fùl, aussi longtemps que Yinet occupa la chaire de théologie pratique, l'objet principal, le fonds ofQciel et obligatoire de son enseignement Mais il ne tarda pas à en élargir le cercle. Des heures spéciales furent consacrées à des études sur certains liyres du Nouveau Testament, dirigées essentiellement en vue de la prédication. C'était de l'exégèse pratique, prise de haut. Le professeur interrompait souvent le cours de ses explications pour faire, sous forme de discours, une étude particulière de tel passage important. C'est ainsi, nous l'avons vu, qu'est né le recueil des Nouveaux Discours, Il ne tarda pas non plus à porter l'attention de ses élèves sur l'histoire de la prédication, n n'en a jamais fait l'objet d'un cours complet; mais il en a traité en détail plusieurs parties, abordant tour à tour les maîtres classiques de l'éloquence sacrée en France et les prédicateurs plus humbles de la réformation au XVI» et au XVn« siècle. Enfin, sous le titre de Philosophie pratique du chiHstianisme, il fit, en 1844, un cours étendu, sur lequel nous aurons à revenir. Mentionnons encore des exercices n'ayant d'autre objet que la simple lecture de l'Ecriture sainte ^ et nous aurons tout l'enseignement théologique de Yinet.
Si Ton veut s'en faire une idée plus précise, il faut recourir aux sources. Il y en a de trois sortes : 1<» diverses publications faites du vivant de l'auteur, telles que les Nouveauœ Discours et plusieurs articles du Semeur; ^ les pubUcations faites après sa mort par ses éditeurs, savoir : VHomUétique, ou Théorie de la prédicaUon, la Théologie pastorale, ou Théorie du ministère évangélique et V Histoire de la prédication parmi les réformés de F)rance au XVIt siècle; 3» les innombrables notes et analyses • de leçons trouvées dans ses papiers manuscrits.
Ces notes, écrites souvent sur de petites cartes, dessinent le plan de la leçon ; elles sont pour la plupart tellement succinctes qu'il
* Son principe sur ce sujet était de n*en point avoir de particulier et d'ap])liquer simplement k la Bible les r^les générales de la lecture.
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faat, pour les comprendre, être déjà très fiuniliw avee la poosée de Yinet. Elles n'en ont pas moins été précieuses aux éditears de ses œuvres posthumes, à qui elles ont permis de suivre le fil de son enseignement. En les complétant soit par d'antres notes mr nuscrites, plus étendues et nombreuses aussi, soit par des artida ou des fragments d'articles dont on pouvait avec certitude re^ trouver l'origine à l'auditoire, soit enfin par les cahiers des meflleurs élèves de Yinet, ils ont pu reproduire à peu inrès les trois cours que nous avons cités plus haut. Malheurensemoit, quicoD* que a jamais professé sait ce que c'est que l'à-peu-près enparelOe matière.
L'enseignement théologique de Yinet ne représente qu'une partie de son activité comme professeur. Pour la mesurer tout entière, nous sommes obligés de raconter une assez longue histoire, qui va nous permettre de jeter encore un regard Jusque dans les profondeurs de sa conscience.
En passant de l'université de Bâle à l'académie de Lausanne, Yinet, on a pu s'en convaincre, avait complètement changé de milieu moral. Fille de la liberté, l'antique université de Bâle était chère au cœur de tous les Bâlois, qui voyaient en elle la gloire de leur petite république. Bien loin de regretter les sacrifices goe l'état faisait pour elle, les particuliers s'en imposaient à eux-mèOM pour lui permettre de soutenir la concurrence de tant d'étaUiBsements plus richement dotés. Dans le canton de Yaud^ rien de semblable. L'académie de Lausanne était par son origine one institution bernoise, à laquelle le peuple, un peuple campagnard, ne s'était jamais intéressé que de loin. Si elle n'avait pas eu des rapports étroits avec l'église nationale, si elle n'avait pas Ibami des pasteurs pour les paroisses du pays, c'est à peine si le grand public se fût douté de son existence. D'ailleurs, pauvrement oigar nisée, simple école de théologie, école dans le sens étroit du tume, elle avait trop peu fait, de son côté, pour répandre autour d'elle les idées larges sans lesquelles aucun établissement d'instmctioD supérieure ne saurait subsister. A Bàle, tout le monde savait ee
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que signifie le pnocipe élémentaire de la liberté académique; dans le canton de Vaud, personne, hors d*un cercle restreint, n'en ayait la moindre idée. L'académie était un rouage de TadministralioD, les professeurs de simples fonctionnaires, et il ne manquait pas de gens pour faire des rapprochements malveillants entre le petit nombre de leurs leçons et Ténormité d*un traitement dont la modestie eût étonné les portefaix bâlois.
C'est ainsi que l'académie expiait le vice de son origine. D n'y a ïim là que de naturel. Môme chose fût turrivée ailleurs dans des circonstances semblables. Les peuples ne sont jamais que ce que les fait leur éducation, et il faut être indulgent pour ceux à qui les circonstances refusent pendant des siècles le privilège de se donner à eux-mêmes une éducation de liberté, n eût fallu, pour rendre l'académie populaire, des développements graduels réclamés par les députés campagnards eux-mêmes, ou tout au moins accomplis avec leur entier assentiment. Ce ne fut pas ce qui arriva. La réorganisation de l'académie se fit sans eux, et l'impopularité des magistrats qui en avaient pris l'initiative rejaillit aussitôt sur leur œuvre. L'académie fut signalée comme un repaire de doctrinarisme; les professeurs, comme des méthodistes fai- Béants, à qui le favoritisme gouvernemental permettait de vivre grassement aux dépens du budget, c'est-à-dire des sueurs du peuple, et en sapant par la base les institutions mêmes au maintien desquelUiS leur vocation était de travailler, entre autres l'église nationale.
Vinet, en arrivant à Lausanne, fut pendant quelque temps protégé par l'auréole de gloire qui entourait son nom ; làible protection, que les passions ameutées ne devaient pas respecter longtemps. Sa position était d'ailleurs plus délicate, peut-être, que celle d'aucun autre. Aux termes de son appel, il recevait un traitement supérieur à celui de ses collègues, correspondant à peu près à ce qu'il avait sacrifié en quittant Bàle. En outre, la chaire qu'il occupait était de toutes la plus étroitement liée aux destinées de l'église nationale. C'était celle de théologie pratique; il devait, dans son
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enseignement, avoir sans cesse en vue la carrière ftitare de ses élèves. Yinet n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour com* prendre ce que sa position avait de faux. Elle n'était pas Canase en elle-même, — car enfin quoi de plus naturel qu'un traitement plus élevé pour un professeur appelé dans les conditions où il le fut, et quoi de plus simple qu'une chaire de théologie occqtée par un homme à Tesprit indépendant? — mais elle pouvait le paraître aux yeux d*un public aussi mal préparé à comprendre les questions académiques que Tétait alors le public vaudois-Déjà au commencement de 1839, c'est-à-dire moins de dix-huit mois après son arrivée à Lausanne, Yinet cherchait les moyens d'évité jusqu'à l'apparence d'une fausse position. Sa première idée M de renoncer à toute rémunération et de continuer à donner ses cours graluitement. Ses amis réussirent à le dissuader d'une démarche qui eût mis tout le monde dans l'embarras. U se bcxna donc à demander, d'une manière qui ne permettait aucun reftis, à être sur le môme pied que ses collées. Ainsi fût fait.
Mais d'autres doutes lui étaient venus sur sa position de monbn du clergé, doutes qui ne purent que s'aggraver par les discussions qui curent lieu sur la loi ecclésiastique, par les décisions qui inter \inrcnt et par les progrès de ses convictions sur l'impossiMlîlé logique de toute union entre l'église et l'état. U y réfléchit longue^ ment, tenant à n'agir qu'après mûre délibération; mais une fi» sa décision prise, elle fut irrévocable. Nous l'avons vu déjà, en septembre 1840, faire allusion à sa retraite possible, dans un discours prononcé devant la classe des pasteurs. C'était alors chose résolue; deux mois après, ce fut chose faite. Une lettre du 5 septembre à M. le conseiller d'état Jaquet, qui le pressait d'y réfléddr ' encore, exprime clairement ses motifs : c Ma résolution, dit-il, se fonde sur ce que je suis en principe adversaire du système des églises d'état, adversaire public et décidé à l'être à l'avenir. Lorsque quelques fragments de mon mémoire ont été connus, on a demandé^ je le sais, conmient je pouvais conthiuer à faire partie du clergé de l'église nationale, et, en dernier lieu^ un homme dislin-
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gué, votre ami et le mien, n*a pas pa me dissimuler la peine que loi faisait ma fausse position et cette apparence de marchande* ment avec mes principes. Ces honmies ne m*ont rien appris; ils n*ODt pas provoqué ma décision; mais ils m*y ont affermi. Mes écrits ont peu de force; je ne veux pas leur ôter par ma conduite ce qu'ils en peuvent avoir. Je ne veux pas élever la voix contre les églises nationales du sein d'une église nationale où rien ne m*enehaine. Les avantages de ma position de ministre national sont nuls, parce qu*eu aucun cas je ne m*en serais prévalu; mais qui peut le savoir? qui ne pensera le contraire? Et quand est-ce qu'on aura eu plus de droit de parler de ces dissidents qui restent dans réglise pour l'exploiter en l'ébranlant ou pour l'ébranler ea l'exploitant? Du reste, je ne sors point de Téglise, je sors du dergé; je reste attaché au culte, aux sacrements et à la prédicatkm de nos temples : on m'y verra, s'il plaît à Dieu, encore plus assidu qu'auparavant.... Quant à ma place de professeur, je n'ai pas dû considérer si ma sortie des rangs du clergé entraînait ma sortie de la chaire académique. Légalement, l'uneides choses n'entraîne pas l'autre ; moralement, cela dépend de bien des circonstances. Mon intention est de rester au poste. S'il faut tout dire, j'accepte aussi cette conséquence, au cas qu'elle découle de ma première démarche. J'aime, sous plusieurs rapports, la place que j'occupe; j'aime mes disciples, je crois qu'ils m'aiment et je ne me séparerais d'eux qu'avec regret Mais je ne puis pas dire néanmoins que je redoute ce sacrifice, ni qu'il puisse me faire reculer. » Vinet ne se trompait pas en parlant de l'affection de ses disciples. Ils lui en donnèrent bientôt une preuve nouvelle, en le priant de vouloir bien laisser faire pour eux son portrait; il y consentit, et ce portrait, peint par M. Homung, est encore un des ornements de la bibliothèque des étudiants ^ Dans le même temps, il faisait do son côté, avec sa plume, capable aussi d'être un phi-
* il a été dès lors endommage par on ineendie; mais M. flornang a pu le restaurer.
àU> CHAPITRB XYUl
ceaa, le portrait de Tan d*entre eux, Henri Dorandy le Jeune poêle, que la mort venait d'enlever et qui laissait dans les rangs de sds condisciples un vide longtemps senti. La notice dont Yinet a enrichi le recueil de ses poésies est un des écrits les plus channutt qui soient sortis de sa plume. D'autres circonstances encore mrent resserrer les liens entre ses élèves et lui. K. Monnard flit appelé à faire un assez long séjour à Paris, pour recueillir les matériaux nécessaires à la continuation de l'histoire de Jean de MuUer, qu'il avait entreprise avec M. Vulliemin. Vinet se laissa décider par lui à le remplacer à l'académie comme professeur de littérature française, ce qui le mit en relations plus directes avec les étudiants de la faculté des lettres et sciences, jusqu'alors étrangers à ses cours. Il prit pour sujet l'histoire de la littérature firançaise sous l'empire, et s'attacha particulièrement à M** de Staël ot à Chateaubriand. Ses leçons, recueillies par un sténographe ^ revues par lui, reçurent par l'autographie une publicité restreinte, puis formèrent, après sa mort, le premier volume des Ettuies sur rhistoire de la littérature française au XIX^ siècle.
Cependant l'idée d'une incompatibilité morale entre ses convictions et la chaire qu'il occupait dans la faculté de théologie avait déjà germé dans son esprit. Elle le travailla longtemps en secret Les insinuations malveillantes et publiques, qm, pour d'antns, auraient pu faire dégénérer en question d'amour-propre une ques* tion de conscience, ne lui manquèrent pas; mais il voulu!» cette fois encore, n'agir qu'à bon escient. Sa résolution n'était pas loin d'être prise intérieurement vers la Un de l'année 1843. c Communiqué à Sophie mes pensées sur la nécessité de donner ma démission, » lit-on dans l'agenda, à la date du 29 octobre, n s'en ouvrit à quelques amis, qui, pour la plupart, s'y opposèrent vivement; il réussit cependant à en convertir plus d'un, parmi ceux justement dont l'approbation lui importait surtout. Plus il y réfléchissait, plus il se persuadait qu'il y allait de sa dignité, de sa conscience, de l'avenir de la cause dont il était le représentant déclaré. Légalement, il était libre; tant que son enseignement était
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ime à TEvangile, nul n'avait le droit de loi demander compte !S opinions sur tel point particulier; mais combien sa position t plus forte, plus logique, s'il était absolument indépendant église nationale, s*il rompait jusqu'aux liens indirects qui cbaient encore à son service! C'était un sacrifice, sans doute; pourquoi donc a-t-on des convictions, sinon pour s'y sacri-
Ce seul sacrifice pouvait être plus éloquent aux yeux de lion publique que l'éloquence morte répandue dans bien des s. Ces considérations devaient finir par l'emporter. Le 11 no* >re 1844, Vinet fit parvenir au Conseil d'état la lettre suid :
Messieurs, des motifs de conscience m'obligent à résigner^ a fin de l'année académique qui vient de s'ouvrir, les f(Mic«
que je remplis dans l'académie de Lausanne en qualité de îsseur de théologie pratique.
Je n'ai pas le droit de parler ici du profond regret que OQve en me séparant de l'académie et de mon auditoire; mais it m'étre permis de vous remercier, messieurs, de la confiance
vous m'avez honoré, et de vous assurer qu'en cessant de ir mon pays dans le poste que vous m'aviez assigné^ je n'en ; pas moins fidèle aux sentiments qui me firent échangeri il ;ept ans, contre ces belles fonctions, celles que je remplissais ; l'université de Bâle. Je n'aime pas moins qu'alors ma patrie i suis pas moins dévoué à tous ses intérêts. Il m'est doux de roir me rendre ce témoignage devant ses premiers magistratSi îur offrant l'hommage de mon profond respect. » t même jour, il écrivait à ses amis Forel : J'ai le cœur gros de larmes qui ne peuvent pas couler, quoi* j'aie agi, ce me semble, avec connaissance de cause.
Maintenant, pour tout prix de mes soins soperflos, Je me cherche moi-même et ne me trouve plus.
'estts ce n'est pas soi-même qu'il faut chercher, car quand ki trouverait, que Urouverait-on? D faut chercher Celui qui
H^ GHAPITBR IVm
nous cherche Dous-mêmes, et qae nous fuyons par mille diemins. Adieu, TOUS savez, je Tespère, combien je vous aime. »
Cependant le Conseil d'état dépécha auprès de Vinet un de ses membres, pour rengager non pas à renoncer à une démardie dont on respectait les motifs, mais à y surseoir, va l'état des affaires publiques et l'agitation déjà grande des esprits, l^et mit devoir déférer à ce vœu. Mais trop de personnes avaient été mises dans le secret pour qu*ll pût être gardé. Le public fût informé et se livra à divers commentaires. A ceux qui lui exprimaient leor surprise, Vinet répondait simplement, comme il le fit à un ami: c Ce que j'ai fait, je Tai fait pour être juste, non pour le paraître. Dieu aura soin du demeurant. » A Bâle, ailleurs encore, on crut qu'il allait se jeter dans la dissidence. C'était bien mal le coDr naître.
Vinet était si peu disposé à se parquer dans une petite église qu'il refusait de participer directement aux travaux d'une association qui s'était formée, dans le canton de Yaud, pour propager ses idées sur la séparation de l'église et de l'état. U était, même envers ses amis et partisans, l'homme des convictions person* nclles, le gardien vigilant et scrupuleux jusqu'à l'inquiétude de leur rigoureuse sincérité. U voulait que chacun se déterminât non par entraînement, mais par réflexion. D redoutait la pression du nombre; il avait peur, pour lui aussi bien que pour les autres, de l'influence qu'une assemblée exerce par son propre poids, disaiMl, sur ceux qui en font partie. Aussi ne parut-il dans une des séances de l'association dont nous venons de parler que pour y faire la déclaration suivante : < J'adhère en principe, et sans les connaitrei à tous les moyens conformes à l'esprit de force et de douceur de l'Evangile sur lesquels les amis de la c^use pourront s'entendre. Pour ce qui me concerne personnellement, je crois n'avoir qu'une chose à faire, et je ne vois qu'une manière de la faire. Cette chose, c'est l'étude toujours plus attentive des questions que j'ai déjà traitées, et la défense, selon mes forces, du principe que j'ai défendu. Cette manière, c'est l'action individuelle^ la seule
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gui me oonvieime. Associé d'avance et en esprit avec tons ceux qui agiront dans le même sens, je travaillerai néanmoins jusqu'à loovel ordre, j'entends jusqu'à nouvel ordre de Dieu, à part et seul ^ »
Cette déclaration, qui est du 4 décembre 1844, moins d'un mois ^rès sa lettre de démission, montre assez c de quel bois il se ehaaffoit. > n ne voulait ni de coterie, ni de petite église, ni de Atrtî, et le mot de partisan que nous avons employé en parlant de ceux qui partageaient ses convictions sur les rapports de l'église el de l'état, lui eût été, plus que tout autre, pénible à entendre. U voulait, non en théorie seulement, mais en pratique, créer des individualités, des hommes vraiment libres. Et c'est pour l'être lui-même, pour écarter toute apparence de désaccord entre sa vie et ses con\ictions, qu'il avait donné sa démission.
Les étudiants, qui le connaissaient, ne s'y méprirent pas un seul instant. Aussi profitèrent-ils de l'occasion que leur offrirent les fêtes du premier jour de l'an pour donner un nouveau témoignage d'attachement au professeur que , d'un moment à l'autre, ils étaient menacés de perdre. Le 1« janvier 1845, Vlnet trouva son salon orné de belles gravures, dont la provenance était expliquée par la lettre suivante :
« Monsieur, les étudiants en théologie laisseraient-ils se lever mie nouvelle année sans adresser à leur maître chéri et vénéré an moins une parole de reconnaissance? Des mots sont peu de chose, sans doute; ce sont d'autres fruits que vous avez à attendre de vos travaux, de votre dévouement; mais, monsieur, notre cœur â besoin de s'exprimer: il nous presse de vous dire notre respect et notre amour. Vous n'avez épargné ni votre santé ni vos veilles; Tos leçons ont sans cesse captivé et entraîné nos esprits, et les ont poussés dans des routes nouvelles; et cependant cela est encore bien peu de chose en comparaison de ce que vous avez fait pour nos âmes. Qui de nous, en vous écoutant, n'a pas été bien des fois
^ Voir Liberté religieuse H Questions ecdésiastiques, pag. 36L
m CHAPimB XYin
touché, rq)ris, fortifié, releyé, et Dlea qui sonde les eoBun eoft*
naît ceux à qui vos paroles ont découvert pour la prendèniQiB
les vérités du monde invisible. Si maintenant, par sa grâce, il jra
parmi nous quelque étincelle de vie, qui plus que vous y se»
tribué? Puissent aussi ces bénédictions, dont Dieu nous a enridiis
par votre moyen, retomber sur vous en rosée céleste. Puiada- I
vous, durant cette année qui commence, être soutenu, fortifié dm «
votre santé. Que le Dieu de toute grâce vous ait, ainsi que y^Én
famille, en sa sainte et bonne garde. Puisse-t-il toujours plus VDV
bénir de toutes sortes de bénédictions spirituelles; qu'il vous lato
longtemps encore nous guider vers Celui qui est le chemta, Il
vérité et la vie, et nous préparer saintement à notre earrière de
chrétiens et de pasteurs.
» Agréez, monsieur et cber professeur, les vœux de vos élèvei
reconnaissants; des paroles exprimeraient peu ce que noossefr
tons à cette heure; nous pourrons le dire à Dieu seul.
» Au nom des étudiants de théologie,
» ÂDSÈ Steinun. >
Peu de temps après, le 14 février, éclata la révolution queinnat prévoyait depuis si longtemps, et dont nous parlerons bientôt avec plus de détails. L'assemblée constituante qui en sortit refbtt de reconnaître et de consacrer dans la constitution les droits de te liberté religieuse. Yinet jugea le moment venu de tirer enfin sa position au clair ; il donna de nouveau sa démission, et prit eoagé de ses élèves par les lignes suivantes^ :
t Messieurs et très chers amis, au moment où je résigne des fonctions que, dans l'état actuel des choses ^ je ne crois pas poo^ voir garder plus longtemps, j'éprouve l'impérieux besoin dem'^ procher de vous pour vous dire, non pas les raisons qui m*oiit déterminé (ce n'en est, je crois, ni le lieu ni le moment), mais les sentiments qui remplissent mon cœur dans cette crise de ma vie. Le devoir a pu, en d'autres temps, me commander d'autres saeri:
* Je cite d'aprës une minute trouvée dans les papiers de Yinei