‹ AlexandrineChapitre 10 sur 40 · Scène conjugale · texte numérisé non relu

Scène conjugale

Profitant de la bonne disposition où il voyait la marquise, le gouverneur d'Albes expédia tout de suite un valet au marquis pour lui dire qu'il pouvait venir; celui-ci arriva effectivement avec l'envoyé; à son aspect, sa femme qui depuis Tordre du gouverneur était restée froide, pâle, recueillie, et comme appelant à son aide

tout ce qu'elle pouvait avoir de courage pour soutenir une pareille entrevue, sa femme, dis-je, le voyant avancer vers elle, ne put retenir un mouvement d'horreur 5 mais le marquis affectant de ne voir que sa femme dans le salon, courut se jeter à ses pieds , où il resta collé, quelques efforts que fît la marquise pour l'obliger à se relever.

— Monsieur, monsieur, lui disait-elle dans sa naïve incrédulité, quelle comédie, mon Dieu ! pensez-vous que j'en sois la dupe? Relevezvous, de grâce, et parlez ; que me voulez-vous encore ?

— Oh î Alexandrine, ma chère Alexandrine, répondit le marquis sans relever seulement la tête , et entrecoupant sa voix du hoquet dramatique, je ne me relèverai de tes pieds que si tu me tends les bras... Dis... dis... ma femme adorée, me pardonnes-tu?

— Cette conduite est indigne d'un homme d'honneur, monsieur, répliqua la marquise

dont l'indignation faisait place à l'horreur que lui inspirait son mari... Jene suis ladupe ni de vos larmes ni de votre repentir... Vous revoule* votre victime; eli bien, prenez-la? car, aussi bien, ajouta-t-elle , en jetant un douloureux regard mêlé de reproches , je vois bien que je suis la seule, ici, à lutter contre vous : vos artifices ont séduit M. le gouverneur, et vos génuflexions attendrissent madame... et font plus encore, qui sait? l'indignent peut-être contre moi.

— Oh ! ma chère épouse, dit le marquis se soulevant à demi, dis plutôt que c'est l'accent de la vérité, qui de mon cœur a passé sur mes lèvres, qui a porté la conviction dans l'âme du gouverneur d'Albes... pourquoi feindrais-je et supplierais-je , si je ne tenais à te devoir à ta propre volonté ? Ne suis-je pas le maître, et n'ai-je pas le droit d'ordonner?... Mais... non... que ce mot ne t'effraye pas 5 rassure-toi, pauvre enfimt... ce n'est pas parla

force de mon bras que je te veux , c'est par la force de mon amour, de mes prières, de mon repentir...

— Quelle indigne comédie! ne put s'empêcher de dire la marquise.

— Je le vois, reprit le marquis en se relevant avec tous les airs d'un homme désolé, vous ne pouvez oublier les mauvais traitements, de l'auberge de Courtemille. Ah ! que vous savez peu, madame, ce que c'est que l'amour et la jalousie.

— Est-ce donc par amour ou par jalousie que vous vouliez me vendre en Turquie, monsieur? dit la marquise en éclatant. Pourquoi m'avez-vous fait quitter Paris, dites, monsieur, pourquoi?

— Pour voyager seulement, seulement pour voyager, répondit le marquis affectant une douloureuse surprise : quant au motif que vous alléguez, Alexandrine , il est si dénué de fondement, que je ne pense pas même qu'il

soit de ma dignité d'y répondre.... Sur quels mauvais propos m'accusez-vous enfin , madame ?

— Pierre Fillette... dit la marquise, mais elle fut aussitôt interrompue par son mari.

— Pierre Pillette, un mauvais voiturier qui m'a volé en route, et que je ferai pendre au premier poteau que je trouverai sur mon chemin ; Pierre Pillette m'accuse... ne voilà-t-il pas un personnage d'importance à mettre en opposition avec moi... un personnage qui vaille seulement la peine qu'on l'écoute? Et c'est sur la foi de pareils propos tenus par de pareilles gens , que madame me quitte et court les grands chemins avec un coquin que je me respecte trop pour qualifier de séducteur!....

— Ah! monsieur !... cria la marquise indignée.

— Vous le voyez, madame, dit le marquis, voilà que déjà nous changeons de rôle, tant l'innocence est une belle chose : vous m'accu-

-siez.... et c'est à vous à vous défendre.... Mais je suis bon prince, et d'ailleurs je vous aime trop pour abuser de la position où la légèreté de votre conduite vous a jetée... Voici M. le gouverneur et madame la gouvernante : témoins dans cette affaire, qu'ils nous jugent l'un et l'autre, je m'en rapporterai à leur décision.

La marquise était atterrée de l'astuce de son marij tout avait tourné contre elle, jusqu'à sa fuite trop juste, hélas! et trop légitime; interdite et confuse de tant d'audace, elle ne savait que répondre , son silence la condamna.

— Allons, madame, lui dit le gouverneur en s'approcbant d'elle, admirez avec moi la générosité de votre époux, il prie lorsqu'il devrait commander..,. Il avoue ses torts... lorsque c'est vous qui en avez.... Pas de graves, je le crois, je suis prêt même à l'affirmer, se hâtat-il d'ajouter... Mais enfin, votre conduite avec

Pierre Pillelte, si elle n'est pas coupable, est au moins bien légère.

— Eh quoi ! monsieur le gouverneur, vous ne croyez pas aux justes griefs... dit la marquise articulant à peine, et cherchant en vain autour d'elle un visage d'ami, une main sur laquelle elle pût s'appuyer et demander protection....

— Je crois ce qu'il faut croire , madame , repartit le gouverneur. Mais quand je vois votre froide indifférence devant la désolation de votre époux....

— Oui, ma chère marquise, dit la gouvernante prenant aussi la parole et émue jusqu'au fond de l'âme, oui, ma chère marquise, je l'avoue, ainsi que mon mari, la douleur de M. le marquis me touche. Voyons, l'indulgence est la première vertu de la femme... pardonnez à votre époux, chère marquise...

— Cessez, cessez, dit le marquis, revenant à son premier désespoir, cessez, madame, et

vous aussi, M. le Gouverneur; puisque rien ne peut fléchir ma femme, je n'ai plus qu'à mourir, la seule et dernière grâce, c'est de mourir de sa main, et tirant son épée, il la présenta à sa femme : Frappez, cruelle et chère inhumaine, lui dit-ii en se remettant à genoux, et ouvrant son gilet à la place de son cœur, frappez, la mort me sera encore douce venant de vous.

Par un de ces instincts de femmes, même les plus niaises, la marquise comprit que tout le monde était contre elle, aussi prit-elle sur elle de faire finir ceLte comédie jouée avec un art merveilleux.

— Relevez-vous, monsieur, et remettez votre épée dans le fourreau, dit-elle avec cet accent de dignité qu'elle savait prendre au besoin, et qui faisait alors disparaître ces airs de petite nonne qui lui étaient familiers, il n'est pas besoin de jouer et de feindre plus longtemps, reprenez votre victime, et que Dieu m'assiste, puisque tout le monde est contre moi.

— Oh! chère, chère enfant, s'écria le marquis se relevant avec transport et prenant dans ses bras sa femme qui n'opposait aucune résistance à ses caresses, chère Alexandrine, je veux à force d'amour vous faire oublier ce que vous appelez mes mauvais traitements.

Puis avec ce ton d'un homme de bonne compagnie, il s'excusa galamment auprès de la femme du gouverneur, de son indiscrétion, et de l'ennui que sans doute sa visite lui avait causé ; il demanda pardon pour sa femme, pour lui, et se retira en emmenant la marquise et en laissant le gouverneur et la gouvernante charmés de ses belles manières, attendris de l'amour qu'il avait pour une ingrate, et le plaignant de tout leur cœur d'avoir une femme qui comprît si peu son bonheur.

— C'est toujours ainsi, dit la gouvernante

d'Albes avec un petit accent de reproche à son

mari, ce sont les femmes qui aiment le moins

qui sont toujours le plus aimées.

Page 1