CHAPITRE XI
T ogt-quatre lettres galantes.
A peine ie marquis fut-il hors de portée d'être vu frt entendu du gouverneur, que son ton et ses manières changèrent.
— \ eus vous êtes hien fait prier, Madame, ))ûnr revenir auprès d'un mari qus \ousavez foroé à vous épouser? lui dit-il.
— Monsieur, lui répondit la marquise avec
une douceur pleine de fermeté, cette plaisanterie est de mauvais goût et aussi lâche que vos prières de tout à l'heure.
— Dont vous n'avez pas été la dupe, à ce qu'il paraît, Madame?
— Malheureusement, dit la marquise avec un soupir empreint d'un regret amer; car si j'avais pu avoir un peu d'illusion sur vous, Monsieur, j'aurais pu conserver au moins un reste d'espoir.
Le marquis se mordit les lèvres sans répondre; il était, on le voyait, horriblement vexé, de voir une enfant, une petite fille, ainsi la nommait-il, lui résister, et se venger de ses mauvais traitements par le mépris le plus profond : il aurait voulu des pleurs, des reproches, et il n'obtenait qu'un silence calme, qu'une résignation amère et déplorable.
Le marquis avait promis au gouverneur d'Albes de reconduire sa femme en France, il en prit effectivement le chemin; mais ar-
rivé dans un bourg de la Savoie appelé Lannebourg, il reçut une lettre de Paris qui le fit changer de résolution.
Cette lettre lui disait, qu'un Italien, instruit par Pierre Pillette de l'histoire de la marquise, avait propagé cette histoire dans plusieurs salons de Paris, qu'elle faisait un bruit affreux, et que la société parisienne, soulevée par l'idée d'un mari qui voulait vendre sa femme, criait après lui, les femmes surtout, disant que c'était du plus mauvais exemple pour les mœurs conjugales, et que désormais aucune femme n'oserait plus voyager, dans la crainte d'un sort pareil.
La lettre était gaie, plaisante ; néanmoins elle effraya le marquis, lui donna à réfléchir et lui fit inventer, pour se justifier d'un délit aussi épouvantable, une œuvre encore plus épouvantable, un artifice diabolique pour pouvoir excuser l'extrémité où il s'était porté en voulant vendre sa femme.
Depuis six semaines, il habitai (. avec sa femme ce petit village de Lannebourg, lorsqu'un matin, il entra inopinément dans la chambre de la marquise-, il y avait huit jours qu'il n'y avait mis le pied, Alexandrinene put s'empêcher de pâlir, en l'apercevant.
Elle était assise près du feu, dans un iirand fauteuil, et son tremblement fut si crand à la vue de son mari, qu'elle ne put seulement se lever pour lui faire accueil; mais lui, sans regarder l'effet qu'il produisait, referma la porte sur lui, alla au fond de la chambre, chercher une petite table qu'il plaça devant la marquise, posa sur cette petite table, du papier à lettres, de l'encre, et un paquet de plumes; il en prit une qu'il offrit à la marquise.
— Pourquoi faire? demanda la marquise eu la prenant.
— Vous allez le savoir, lui répoiulit-il eu s'asseyant près d'elle, si près que son pidl se trouvait sur sa robe, et sa main sur 'e bras ih-
la marquise. Elle fit un mouvement pour le dégager; il appuya plus fort le pied, serra plus fort le bras. Puis de la main qu'il avait de libre, il lira de sa poche vingt-quatre lettres.
— Vous allez me copier ces lettres, Madame, lui dit-il d'un ton qui marquait bien que ce n'étaient pas des lettres ordinaires, puis il lui en mit une sous les yeux.
Mais à peine la marquise en eut-elle parcouru les premières lignes, que, la rougeur au front, elle se rejeta en arrière, en criant :
— Quelle horreur î Monsieur, jamais, jamais.
— Madame, lui dit le marquis la voix sombre, basse, et lui serrant le bras, à marquer un cercle noir autour de ses doigts crispés. Madame, écoutez bien : grâce au bavardage de Pierre Pillette, on sait à Paris, que j'ai voulu vous vendre en Turquie, je ne puis prouver le contraire} et d'ailleurs, si nous rentrons dans le monde ensemble, vos regards en
s'attachant sur moi comme ils s'y attachent dans ce moment, confirmeraient, et pis encore, s'il est possible, cette histoire... trop vraie... il me faut donc une excuse, et la voici.... écrivez ces lettres....
— Mais, Monsieur, c'est infâme, dit la m^arquise avec l'indignation la mieux sentie, ces lettres sont adressées à... des hommes....
— Jelesais, Madame....
— Qui ne me sont rien
— Je lésais, Madame.
— Dont je ne connais pas même les noms.
— Je le sais, Madame....
— Et auxquels vous me faites dire des mots. . . d'amour.... que je n'ai jamais sentis.... que je ne comprends unième pas, et dont les expressions familières... me révoltent.... et me font rougir.
— Écrivez, Madame.
— Jamais , Monsieur.
— Écrivez, Madame.
— Vous me cassez le bras, Monsieur.
— Écrivez, Madame.
— Ah ! la douleur me lue. . . Et la marquise, fermant les yeux, tomba demi-évanouie sur le dossier de son fauteuil.
Ce n'était pas le compte du marquis. Avec un sang-froid dont rien n'égalait la cruauté, il se leva, alla prendre sur la cheminée un flacon d'odeur, le fit respirer à la marquise, puis voyant lescouleurs lui revenir aux joues, lesang au cœur, la voyant faire usage du sentiment qui la rappelait à la vie, pour se lever et chercher à gagner la porte, il se mit debout devant cette porte, et tira un poignard dont il leva la pointe sur le sein delà marquise.
— Vous écrirez. Madame, lui dit-il, la rage peinte sur le front et dans les yeux, vous écrirez ou je vous poignarderai... là... comme ou tue un chien.
— Au secours! cria la marquise.
Un rire amer et strident qui crispa les lèvres du marquis lui apprit, avant qu'il le lui eût dit, qu'elle n'avait à attendre aucun secours de personne.
— Lesgensde cette maison me sont vendus, lui dit-il avec une tranquillité qui prouvait la vérité de cette assertion, cet appartement est trop éloigné de la rue pour craindre les passants, ainsi il est inutile de crier. Ecrivez, Madame, ou je frappe.
— Eli bien! dit la marquise tombant éperdue aux pieds de son mari, frappez, mais avant, ajûuta-t-elle, écartant de sa faible main le poignard qui la menaçait, avant, donnez-moi un confesseur, je suiscliréLicnne, je veux mourir en chrétienne.
— Pas de concession;, écrivez, ou mourez comme un chien.
— Laissez -moi du moins recommander mon âme à Dieu.
— Non, non, criait le marquis dontlarage
exaspérée par cette résistance ne connaissait plus de bornes, non, écrivez ou je frappe.
La marquise se releva superbe de résignation.
— Donnez la plume et dictez, Monsieur, lui dit-elle, je préfère ma i)erte dans ce monde à ma perte dans l'autre; mais Dieu, Dieu que j'appelle à mon secours, ne laissera pas votre crime impuni et mon innocence méconnue...
La marquise se nissit à table, elle prit la plume, et son mari, enchanté d'une victoire aussi facile, se mit à dicter la première lettre.
Il faut être femme, être jeune et pure, pour comprendre tout ce que cette infortunée avait à souffrir en traçant d'une main chaste et honnête les expressions d'un amour dissolu, car ce n'étaient pas seulement des lettres galantes que cet homme l'obligeait ainsi, le poignard sur la <2;or2:e, à écrire, c'étaient les lettres d'une femme perdue, éhontée, qui,, sans vergogne, sans pudeur, se dévoilait au complice de ses
égarements et parlait le langage le plus dissolu.
Pendant que la malheureuse enfant écrivait ce que jamais elle n'aurait osé ni lire ni penser, même sans la dernière horreur, celui qui avait composé ces lettres ne craignait pas de faire comprendre à sa victime l'usage odieux qu'il comptait en tirer.
— Si l'on me parle de cette histoire de Pierre Pillette, lui dit-il, eh bien, je ne nierai pas, mais je montrerai ces lettres écrites de votre main, et ainsi, je persuaderai sans peine, à ceux qui les liront, qu'un pauvre mari, qui a le malheur d'avoir une femme d'un pareil caractère et qui lui fait de si grands affronts, n'a d'autre voie pour s'en débarrasser que de l'aller vendre en Turquie, que c'est encore un traitement trop doux, mesuré à son crime.
La marquise écoutait, frémissait, et écrivait toujours.
Elle achevaitde copier ces impudiques lettres,
lorsqu'on frappa à la porte de sa chambre; son mari se leva, alla ouvrir, et voyant qui c'était, et que c'était pour une affaire pressée, il sortit, laissant sa femme, qu'il enferma à double tour. — Je vais revenir, lui cria-t-il à travers la serrure, achevez d'écrire en m'attendant.