‹ AlexandrineChapitre 9 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ILettrc du marquis de Fresns.

« Ma clière Aîexandrine,

« C'est à genoux que j'implore mon pardon, « c'est à genoux que je vous supplie de me re- « cevoir, un mot, un mot de grâce, et je cours « expirer de honte et de remords à vos pieds

« que j'embrasse et baigne des larmes de mon (( repentir.

« Pierre He>nequin, marquis de Fresne. »

Étonnée mais non convaincue par cette lettre dont elle devinait l'artiûce, la marquise passa le papier au gouverneur.

— Voyez, lui dit-elle; mais je ne suis pas sa dupe, il voit ici que la violence serait inutile, il emploie la ruse.

— Tous ne voulez donc pas le recevoir? lui demanda le gouverneur.

— Non, oh ! non, cria-t-elle avec tant d'effroi, que ni le gouverneur ni sa femme n'osèrent la prier d'agir différemment.

Seulement le gouverneur crut de son devoir d'aller parler au marquis. Il trouva un homme accablé par le chagrin.

— Monsieur, dit-il au gouverneur, j'aime ma femme, c'est à la jalousie, à une jalousie

sans motif, je le sais, je l'avoue, qu'il faut attribuer les mauvais traitements de l'auberge de Courtemille. Pourquoi me fuyait-elle , et que lui avais-je fait alors?

Séduit par l'extérieur du marquis, qui parlait en sa faveur, trompé par ce langage dont l'accent paraissait être emprunté à la vérité, ce ne fut qu'en hésitant qu'e le gouverneur répondit :

— Daignez excuser les paroles qui vont suivre, monsieur le Marquis, lui dit-il : on prétend quevolreintentionétaitd'emmener votre femme en Turquie pour la vendre, c'est ce qui lui a fait prendre la fuite.

— Que le Ciel me foudroie à l'instant devant vous ! s'écria le marquis après avoir au préalable jeté un regard par la fenêtre sur le ciel dont la pureté limpide était plus que rassurante; que la terre s'ouvre et m'engloutisse, et que l'enfer soit à jamais mon partage, si jamais une pareille idée avait pu entrer dans

mon cerveau ! Puis avec cet air de bonhomie confidentielle et de chagrin si bien simulé que le gouverneur en fut tout à fait la dupe, il ajouta : Il n'y a pas de ménage si uni, qui n'ait ses mauvais jours, vous le savez, monsieur le Gouverneur; mais s'ensuit-il de ce qu'un soupçon injurieux entre dans Tâme d'une femme pour que celle-ci s'autorise à quitter son mari, à le fuir, et à crier partout : Je suis la femme la plus malheureuse du monde, mon mari veut me vendre, mon mari me bat....? Le dernier argument est vrai, je n'en disconviens pas; mais un homme n'est pas un saint, et ma femme m'avait poussé à bout. Il y a dans le silence de certaines femmes, des résignations provocantes, plus accusatrices et qui exaspèrent plus que toutes les accusations hautement articulées. La marquise de Fresne possède ce talent au plus haut degré.... Enfin, telle qu'elle est, je l'aime... tout injuste qu'elle est, je la veux, priez-la, monsieur le Gouverneur,

de me recevoir en votre présence,ne fût-ce qu'une heure, ne fût-cequ'une minute. Le juge le plus inflexible écoute l'accusé avant de le condamner, que ma femme ne soit pas plus inexorable que la loi, qu'elle m'entende.

— C'estplusquejusle,monsieurle marquis, dit le gouverneur ému de l'amour simulé du marquis pour sa femme, et votre femme vous recevra, j'y engage ma parole. Puis, saluant amicalement le marquis, il le quitta, et revint en toute bâte cbez lui. Il trouva la marquise près de sa femme, et sans autre préambule, encore tout impressionné de ce qu'il venait d'entendre, il lui déclara qu'elle eût à recevoir son mari, à l'entendre en sa présence ainsi qu'en celle de sa femme si elle l'exigeait , et si elle craignait quelque surprise ; m.ais qu'elle ne pouvait se dispenser de cet acte de complaisance 5 qu'un mari était un mari , c'est-à-dire un cîief, un maître-, qu'il pouvait avoir des torts, mais que du moment qu'il se repentait, il devait trouver

dans la compagne de sa vie indulgence, soumission, obéissance.

La pauvre marquise écouta ce discours avec la surprise la plus cruelle, elle en comprit plus que n'endisaitlegouverncur, elle crut que si elle refusait, ce seigneurlui retireraitsa protection. Elle se résigna.

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