CHAPITRE XII
Précautions.
Après le départ de son mari, la plume lui tomba des mains; pâle, le front en feu, elle n'osait, la pauvre enfant, fixer les yeux sur ces lignes impies que ses doigts timides avaient tracées; elle restait clouée à sa place, sans idée de fuir son sort, sans chercher les moyens de se dérobera la honte qui l'attendait, elle honnête
et chaste, à son arrivée dans sa famille, dans son pays, lorsque Dieu, qu'elle n'avait cessé d'implorer, vint à son secours.
Il lui suggéra l'idée de s'emparer d'une ou deux de ces horribles copies, écrites en entier de la main de son mari, et de les cacher; mais les cacher... où? Dieu vint encore à son aide : elle les glissa dans la doublure du corsage de sa robe, qu'elle décousit tout de suite, et qu'elle recousit plus tard. Le marquis revenait lorsqu'elle achevait d'accomplir son larcin.
— Est-ce fait? lui demanda-t-il.
Sans lui répondre, elle lui offrit les lettres en détournant les yeux.
— C'est bien, dit-il en les comptant..,, elles y sont toutes; quant aux brouillons, ajouta-t-il en les ramassant à la hâte, et sans les compter, sur la table où ils étaient éparpillés , il les déchira et les jeta au feu ; puis ayant vu la flamme en dévorerjusqu'au plus léger vestige,
il s'éloigna, emportant les copies dont il croyait tous les originaux détruits.
Le marquis et la marquise continuèrent leur voyage vers Paris, où ils arrivèrent à l'entrée de la nuit, le 1" décembre 1664, un an, jour pour jour, à partir de l'époque de leur mariage. A peine entrés dans leur hôtel à Paris, les deux époux se retirèrent chacun dans son appartement respectif, sans chercher, on le devine, ni à se voir, ni à se communiquer leurs pensées.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, le marquis entrant dans la salle à manger et ne voyant qu'un couvert, demanda où était la marquise.
— Elle n'est pas rentrée, répondit un domestique, un de ceux laissés à Paris.
— Elle était sortie? et depuis quelle heure? demanda le marquis dans le plus grand étonnement.
— Cette nuit, une heure environ après l'arrivée de monsieur le marquis à Paris.
— A pied ?
— A pied, dit le valet.
— Seule et sans se faire accompagner? et aucun de vous n'a eu l'idée de la suivre? s'écria le marquis.
Après une légère hésitation le valet répondit :
— Les gens de monsieur le marquis, fatigués du voyage, étant allés se coucher, j'allais en faire autant, lorsque je vis madame la marquise sortir de son appartement. Madame était encore en costume de voyage-, elle fit un mouvement de surprise en m'apercevant, puis, comme répondant à une question qu'elle s'adressait, madame la marquise dit: — Au fait, cela est plus convenable; puis, m'adressant la parole, elle ajouta : — Êtes-vous à mon service, et voulezvous me suivre? Madame la marquise pleurait, je dis oui ; madame se dirigea vers la porte de la rue. — Demandez le cordon, me dit-elle en passant devant la loge du portier. J'obéis, nous
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sortîmes, madame la marquise marchait devant, tout à coup, elle s'arrêta : — Connaissezvous la rue Saint-Antoine...?
Le marquis ne laissa pas achever son valet, et l'interrompit en disant : Elle est au couvent de la communauté des filles de l'Enfant- Jésus.
— Monseigneur l'a deviné.
Au même instant un second valet parut portant une lettre, qu'il remit au marquis. Elle était de la marquise, et ainsi conçue :
« Monsieur,
« Je vous écris du couvent, d'où je suis sor- « tie par ma faute, et où je retourne par la « vôtre.
« Ne trouvez pas mauvais, je vous prie, que « je demande ma séparation d'avec vous; fai- « tes usage si vous le voulez des lettres infâ- « mes et infamantes que vous m'avez forcée à
« copier pour me perdre; moi, à mon tour, je « produirai la copie de deux des vôtres, que « j'ai trouvé le moyen de soustraire à votre <( perspicacité. »
« Quelle que soit l'issue du jugement des « hommes, je prierai Dieu pour vous, Monsieur, « pour vous qui ne m'avez laissé que lui pour « seul refuge sur la terre. »
« Alexandriise du Tillay. m
On peut juger de la rage du marquis au reçu de cette lettre : il était puni par ses propres œuvres; tout tournait contre lui, tout, jusqu'au perfide stratagème inventé pour perdre sa femme; ces lettres mêmes déposaient contre lui.
Le procès dura fort longtemps; toutefois, par sentence des requêtes du palais du 17 mars 1673, la séparation de corps de la marquise fut prononcée, mais elle ne fut confirmée que plus tard, par deux arrêts du parle-
ment, Tua du 30 août 1675, et l'autre du 23 août 1680.
La pauvre Alexandrine duTillay, qui n'avait connu du monde que ses traverses, et du mariage que ses épines, ne voulut plus sortir du couvent, où elle finit enfin par trouver repos et tranquillité.