CHAPITRE PREMIER
C'était le 0 août 1765. Le jour pointait. Les habitants d'Abbeville étaient en û;rand émoi. On les aurait crus frappés de vertige. Des groupes se formaient çà et là. Les hommes allaient racontant aux passants des choses qui les remplissaient de terreur; les femmes levaient les mains et criaient à l'abomination. Le tumulte
et répouvante étaient à leur comble, surtout \ers les bords de la Somme, aux environs d'un vieux pont noirci par les siècles.
Un irès-jeune bomme, d'une tournure élégante et noble, et que son habit brodé et l'épée qu'il portait faisaient reconnaître pour un personnage de distinction, parcourait depuis un moment la foule, sans pouvoir obtenir une explication nette et précise. Impatient, il laissa échapper un gros jurement, et saisissant le bras d'une vieille femme qui se lamentait plus fort que toutes les autres, , il lui cria dans l'oreille :
— Par l'âme de mon aïeul, mort aux croisades, dites-moi donc ce que c'est, madame Sergent !
— Oh ! monsieur le chevalier de La Barre, répondit la vieille femme, ne jurez pas ainsi, car, aussi vrai que j'ai l'honneur d'être portière devotre hôtel, noussommes à la veille d'un grand malheur î
— Quoi donc? les Sarrasins sont-ils aux portes de la ville, vieille folle?
— Pis que cela, Monseigneur.
— Les morts sont-ils ressuscites? un de tes trois maris a-t-il reparu? l'âme de mon grandpère revient-elle me redemander les beaux écus d'or que j'ai mangés en joyeuse compagnie?
— Pis, mille fois pis que cela, monseigneur.
— Enfin, parle, parle donc, bohémienne de malheur !
— C'est que. voyez-vous, mon jeune seigneur, je ne l'ai pas vu, moi; mais la mère Ribart, vous savez bien? la fruitière du coin, eh bien î elle dit que ça fait frémir !
— Quoi ?
— Une abomination î
— Quelle abomination? car enfin, la patience m'échappe, madame Sergent.
— Je vas vous dire ça, moi, mon jeune seigneur, dit un homne vêtu en batelier, qui se fit jour jusqu'au chevalier :
«Voici ce que c'est, continua cet homme en jouantducoudepourécarterla foule des curieux qui l'entouraient : vous saurez donc que ce matin, ou pourmieux dire cette nuit, notre voisine, la femme à Jacquesj s'en vient heurter à notre porte... Blanchette lui ouvre; la femme à Jacques était pâle, pâle ! Nous lui demandons ce qu'elle a; elle nous demande si nous n'avions rien entendu sur le pont, à l'heure de minuit. Alors ma femme et moi nous crûmes que la voisine avait fait un mauvais rêve. Oui, reprit-elle il y a eu un combat, une bataille de diables, à cette heure-là, sur le pont. Ils étaient au moins dix mille légions : ma petite fille, qui couche au grenier, lésa vus; il y en avait un surtout, le capitaine sans doute, qui tenait une lance de feu à la main... Il ne faut pas rire, mon jeune seigneur, dit le batelier, qu'un
éclat de rire du chevalier avait interrompu : car, voyez-vous? moi aussi j'ai ri, et j'en aiété bien puni, allez : quand je fus sorti de chez moi, et que j'eus mis le pied sur le vieux pont, sainte Mère de Dieu ! j'en frissonne encore!
— Eh bien ! que vous est-il arrivé ? dit le chevalier qui continuait de sourire.
— Vous vous moquez du pauvre monde, et ça n'est pas bien, monseigneur, dit le batelier avec un peu d'humeur; mais si vous aviez vu comme moi la croix du pont, cette saintie relique, bénie par Notre Seigneur, quepersonne ne se rappelle avoir vu poser, et devant laquelle monseigneur l'évêque lui-même ne passe jamais sans se signer, si vous l'aviez vue brisée en morceaux, cette croix du pont, et cela par des mains invisibles, non, certainement, vous n'en ririez pas, monseigneur!
L'effroi enchaînait si bien toutes les langues au récit du batelier, que le chevalier fut honleuxdesagaieté. Il s'esquiva peu à peu du groupe
qui l'environnait, et se fraya un passage vers le pont. Des masses flottantes de peuple débordaient de toutes les rues et entravaient à chaque pas sa marche. A chaque pas aussi, la version changeait. Il entendit raconter par exemple qu'un Juif nommé Nathan, fort connu dans la ville pour ses richesses et son usure, avait eu révélation d'un complot tramé contre sa personne par quelques-unes de ses victimes : il avait cru prudent de quitter la ville la veille au soir, le plus secrètement possible , mais en traversant le pont, poussé qu'il était par le démon, il avait commis l'horrible sacrilège qui jetait toute la cité dans la consternation.
Et à ce récit, des cris d'analhème s'élevaient contre le Juif, en même temps que de ferventes prières pour détourner de la ville les malédictions du Ciel.
Après avoir traversé cette foule imbécile, le chevalier de La Barre hâta lepaspourrejoin-
dre une religieuse qu'il aperçut devant lui.
— Les maudits Juifs ! murraurait-elle en se signant.
— Bast! lui dit le chevalier, en recollant les morceaux et en y mettant quelques clous, je vous assure, sœur Marthe, que la croix sera aussi solide que par le passé.
— Pouvez-vous blasphémer de la sorte, M. le chevalier! Si notre respectable abbesse , madame votre tante, vous entendait!... Vous ne voulez donc pas vous corriger, mon cher monsieur !
— De quoi, sœur Marthe? d'être jeune et riche? Que me reprochez- vous de plus?
— Sainte Vierge ! pouvez-vous le demander! N'avez-vouspas tous les vices?
— Tous? Oh ! vous me flattez, sœur Marthe.
— Et d'abord, ne jouez-vous pas comme un damné, du matin au soir?
— Pardon, ma sœur, c'est du soir au matin.
— Ne devez-vous pas à Dieu et au diable?
— Ce sont précisément , chère sœur, les deux seules personnes auxquelles je n'ai rien emprunté.
— Et puis, de combien de galanteries n'aurez-vous point à rendre compte au jour du jugement dernier !
— Dieu n'ordonne-t-il pas d'aimer ses semblables?
— Pourachever, vous vous enivrez, Dieu sait !
— Erreur, sœur Marthe, erreur ! je supporte le vin comme pas un homme de France !
— Enfin, là, la main sur la conscience, M. le chevalier, je parie que vous n'êtes hors de votre lit si matin que pour chercher quelque mauvaise rencontre.
— Nous suivons le même chemin, ma sœur.
— Moi, je rentre au couvent de Yilancourl, dit la religieuse, indignée de la réplique.
— Et moi, j'y vais, ma sœur.