CHAPITRE IL
Le reste du trajet se fit en silence. A mesure que le chevalier approchait du couvent, un air soucieux succédait à sa gaieté. La fierté aventureuse de son caractère, qui répandait sur ses traits, aussi fins, aussi délicats que ceux d'une jeune fille, quelque chose de hardi, de heurté, même d'insolent qui ne leur messejait pas.
s'effaçait sous une apparence plus grave, plus réfléchie. Quant à sœur Marthe, elle récitait, chemin faisant, force Are^ force Pa/er, s'étonnant, la bonne et sainte fille, que le feu qui avait dévoréGomorrhe ne fût pas encore tombé du ciel. Elle soupira comme une personne arrachée à un grand danger lorsqu'elle eut vu les portes du monastère s'ouvrir et se refermer sur elle. Le chevalier, au contraire, laissa percer à ce moment une vive inquiétude.
La nouvelle du sacrilège commis sur la croix du pont était déjà le sujet de toutes les conversations des religieuses ; elles entourèrent sœur Marthe et le chevalier; mais, sans répondre aux questions qui pleuvaient autour de lui, celuici demanda sa tante et se rendit au parloir auprès d'elle. En entrant dans ce petit salon , qu'il envahit tout entier d'un seul regard, un mouvement qu'il ne put réprimer témoigna d'une secrète déception ; mais, se forçant à sourire, il s'avança vers une table où plusieurs
religieuses déjeunaient en compagnie du père Bosquier, dominicain, directeur des âmes delà communauté.
■ — Soyez le bien \enu, Jean, dit la plus* jeune des religieuses, qu'à sa guimpe de fine batiste, à son long rosaire orné de grains d'or, à sa belle croix d'or, ainsi qu'à son siège plus élevé, plus douillcLque celui des autres, on devinait être l'abbesse. Elle lui tendit une de ses mains délicates et blanches. « J'avais besoin de vous voir, mon enfant. Cet événement déplorable m'a bouleversée. Toutes nos saintes sœurs en sont malades; notre cher père Bosquier lui-m.eme en est très-affecté.
— Très-affecté, c'est le mot, répondit un homme d'une singulière obésité, sans lever les yeuxde dessus unbol énorme de café à la crème qu'il remplissait incessamment de sucre, de massepain, de crème et de café. Mon estomac s'en ressent ; je mange, c'est vi'ai, mais sans appétit^ et seulement pour me soutenir. Encore un 1. 9
biscuit, sœur Thérèse. Merci! Et puis, qu'est-ce que vous avez donc là, dans ce coin, sœur Cécile?
— Oh ! rien de digne de vous, mon père, répondit sœur Cécile; des tartines de pain beurrées, entre lesquelles sœur Scbolastique a imaginé d'insérer quelque tranches bien minces de jambon.
— L'idée n'est pas mauvaise, interrompit vivement le père Bosquier. Voyons donc. Excellent, ma foi! encore deux ou trois, s'il vous plaît, ma sœur. Mais vous m'avez retiré le i:ucre, sœur Thérèse.
— Mille pardons, mon père, dit la sœur; je ne sais vraiment plus ce que je fais!... je suis si troublée!.. Quel horrible sacrilège! Voici le sucre, mon père. On dit que c'est un Juif, le Juif Nathan ! Cela ne m'étonne pas ; mais il faut bien espérer de la miséricorde divine que ce mécréant aura quelque jour un bon feu de fagots sous les pieds !... j'irai l'y voir par
pénitence... Youlez-vous de ces confitures, mon père?
— Sœur Thérèse n'est guère tolérante, dit le chevalier s'asseyant auprès de sa tante et acceptant une tasse de café que l'abbesse lui servit elle-même.
— Tolérante pour un sacrilège, mon neveu ! répondit-elle, ce serait un crime, et je partage l'horreur de sœur Thérèse pour l'auteur de cet horrible attentat! et j'espère bien que vous êtes de mon opinion, Jean. Mais qu'avez-vousdonc? qui cherchez-vous?
Et les yeux de l'abbesse, suivant la direction des regards du chevalier, s'arrêtèrent sur une portière en tapisserie qui conduisait dans l'intérieur du monastère.
— Moi, matante?.... rien..., personne..., dit-il presque en rougissant, c'est cet événement qui....
— Cet événement trouble monsieur le chevalier comme nous, dit sœur Scholastique.
— Sans compter celui qu'il ignore, ajouta sœur Thérèse, car on a bien raison dédire qu'un malheur ne vient jafnais seul.
— Qu'entendez-Yous par là, sœur Thérèse? dit le dominicain en avançantla main pour prendre un macaron qu'une des sœurs s'empressa de lui faire passer.
— Je dis que si madame l'abbesse avait eu la bonté de m'écouter hier soir...
— SœurTiiérèse est singulière, interrompit l'abbesse en haussant les épaules, elle veut toujours voir des événements dans les choses les plus simples!
— J'en fais juge notre cher père, dit sœur Thérèse.
— Voyons, dit le père, la bouche pleine de biscuits.
N'osant pas desobéir au regard impérieux de l'abbesse qui commandait le silence, et ne pouvant malgré cela le garder, sœur Thérèse murmura à demi-voix :
— Quand on reçoit dans une sainte maison comme îa nôtre, à une heure indue^ une fille venant de je ne sais où, et conduite par...
Le chevalier de La Barre devint pourpre et se hâta de dire:
— La charité devrait être la première vertu d'une religieuse.
— Certes, je n'en manque pas, repartit sœur Thérèse, saisissant avec empressement l'occasion d'achever son histoire; mais c'est que je suis certaine, entendez-vous, et toute la communauté aussi, que la jeune fille et le sacrilège, tout cela se tient comme les grains de mon chapelet.
— Quelle jeune fille? demanda avec assez d'insouciance le père Bosquier en remplissant de nouveau son hol de lait et de crème.
— Je vais vous conter cela, mon père, dit l'ahbesse; cette jeune fille est ici —
— Dans le couvent! sans m'en prévenir!
s'écria le dominicain, saisissant, comme en-
traîné par la colère, un énorme morceau de biscuit de Savoie.
— Hier, reprit l'abbesse, à minuit, la cloche du couvent fut agitée avec violence. C'était mon neveu et un de ses amis, le jeune de Tallonde, un pieux jeune homme.
— Aussi pieux que le neveu, murmura sœur Thérèse entre ses dents.
— ils soutenaient une jeune fille évanouie.
— Jolie? demanda avec insouciance le dominicain, en se renversant sur son fauteuil pour faciliter le travail digestif.
— Ravissante! cria le chevalier; c'est-à-dire, reprit-il, confus d'un transport qu'il n'avait pu retenir, pas mal; n'est-ce pas, ma chère tante?
— Et où est-elle! demanda le dominicain.
— Ici, pour notre perte, répondit sœur Thérèse.
— Sœur Cécile, allez la chercher, dit l'abbesse à une vieille religieuse qui se leva de mauvaise humeur.
Le chevalier suivit des yeux la religieuse, et ses regards restèrent fixés sur l'endroit où elle avait disparu.
— Quel est le nom de cette jeune fille? demanda le père Bosquier.
— Elle était évanouie en arrivant au monastère, répondit l'abbesse; elle a passé de l'évanouissement au sommeil : j'ai donné ordre qu'on la laissât reposer en paix.
—Mais, monsieur le chevalier sait sans doute son nom? reprit le père, s'adressant au jeune homme.
Sans détourner les yeux, le chevalier répondit:
— S'informe-t-on du nom des malheureux pour les secourir !
— Enfin, où l'avez-vous trouvée? insista le moine.
-- Sur le... dans la rue, dit Jean en hésitant.
— C'est cela! quelque coureuse! dit sœur Scholastique. Et au fait elle en a bien l'air.
— i ou —
Le chevalier lança un regard indigné à la religieuse; puis, sans répondre, reprit sa première attitude.
A ce moment, la voix d'un crieur public qui passait sous les murs du couvent donna une autre direction à la conversation. Sœur Marthe, qui entrait, apprit à l'assemblée que c'était un nionitoire que monseigneur de Lamothe d'Orléans, évêque d'Amiens, faisait publier pour inviter ceux qui auraient connaissance du crime commis sur la croix du pont à révéler le coupable, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques et d'être excommuniés.
— Noire saint évêque lui-m.ême, ajouta sœur Marthe avec componction, doit faire amende honorable dans trois jours, nu-pieds et la corde au cou, à l'endroit même où le crime a été commis. Ouel dio;ne et saint homme!
- — c'est faire beaucoup de bruit pour bien peu de chose, dit le chevalier.
— Peu de chose! un sacrilège! ditl'abbesse d'un ton de doux reproche.
— Mais vous êtes donc pire que le Juif qui l'a brisée! ajouta sosnr Thérèse les yeux brillants d'un saint feu.
— Et TOUS, ma sœur, vous êtes donc bien certaine que c'est un Juif? dit le chevalier réprimant un sourire.
— Est-ce que vous en douiez, M. le chevalier? demanda le dominicain en fermant à demi les yeux.
Le chevalier allait répondre lorsqu'un bruit léger venu du passage où avait disparu sœur Cécile se fit entendre : c'était un son de voix pur et doux. Le chevalier tressaillit et îltun pas comme pour aller au-devant de la personne qui allait paraître.