CHAPITRE ÎIÏ
La plus vive curiosité tenait tous les esprits en suspens dans le parloir du couvent de Villancourt, où se trouvaient réunis, après le déjeuner, le père Bosquier, l'aumônier, plusieurs religieuses , madame l'abbesse et son jeune neveu le chevalier de La Barre. Tous les yeux étaient fixés sur la porte par où devait entrer
— UO — la jeune inconnue que, sur les instances de son neveu, l'abbesse avait consenti à recueillir la nuit précédente, et c{u'elle avait chargé sœur Cécile d'amener devant l'assemblée.
Cette jeune filie entra. Son aspect fit s'évanouir aussitôt les méchantes suppositions de sœur Marthe et de sœur Thérèse. La candeur Lrillaitsur son front, dont un bandeau de cheveux noirs faisait éclater la blancheur ; une expression mélancolique était répandue sur sa figure d'un ovale charmant ; ses grands yeux étaient modestement baissés sous de longs cils qui projetaient leur ombre sur deux joues légèrement rosées. Son costume n'appartenait précisément à aucune condition. Simple comme celui d'une bourgeoise, il avait l'élégance de celui d'une personne de qualité. Un coisage de soie emprisonnait sa jeune taille ; un jupon de Lasin blanc descendait sur ses pieds, laissant apercevoir la naissance d'une jambe fine, chaussée d'un bas de soie blancà coins bleus. Mi
chaîne ni pierreries n'étincelaient sur le fichu de liiion qui couvrait chastement ses épaules ; une simple cornette, garnie de valencienne, était posée sur le somu:;et d'un beau chicnon que formait une chevelure soyeuse et brune.
Après l'avoir examinée un moment, le père Bosquier tourna ses petits yeux gris vers sœur Thérèse ; leur satisfaction semblait reprocher à la sœur l'injustice de son jugement.
— C'est si trompeur à cet âge! murmura celle-ci en interprétant le silence du moine.
— Approchez-vous, mademoiselle, et asseyez-vous, dit l'abbesse, tâchant , par l'inflexion gracieuse de sa voix , d'encourager la jeune fille dont la pâleur décelait l'émotion.
— Merci, madame... je n'ose pas, répondit celle-ci d'un accent timide.
Le chevalier fit un pas vers l'inconnue, et avec tout le respect qu'il eût témoigné à la reine de France^ il lui présenta sa main.
De plus en plus confuse, la jeune fille recula.
— Merci, Monsieur, dit-elle, je ne dois pas...
— Il ne faut pas avoir peur de nous, interrompit Fabbesse avec bonté.
— Non certes, il ne faut pas avoir peur de nous, répéta le père Bosquier, dont les événements qui se succédaient avec tant de rapidité semblaient hâter la digestion. Il faut tout nous dire, ma belle enfant. Madame l'abbesse de Villancourt est la bonté même, et moi... ma mission n'est-elle pas de consoler ceux qui souffrent ? De la confiance , mon enfant ; contez-nous vos petits chagrins.
Comme l'inconnue se disposait à répondre, on entendit une seconde fois la voix du crieur public qui glapissait sous les fenêtres du couvent. Chacun fit silence.
— Qu'est-ce donc, sœur Marthe ? demanda l'abbesse à la sœur que le chevalier avait ren-
contrée sur le pont en se rendant au couvent, et qui entrait tout effarée.
Sans répondre à cette question, sœur Marthe s'écria : — En voici bien d'une autre, madame l'abbessel Un monsieur qui dit s'appeler le baron Duval de Saucourt...
Vn cri d'effroi interrompit la sœur, et Finconnue, pâle et agitée , semblait près de s'évanouir.
Tous les regards se tournèrent vers elle avec étonnement ; ceux de sœur Marthe avaient seuls une singulière expression d'insolent dédain. Elle acheva lentement en appuyant sur chaque mot: — Il réclamée sa servante Fanette, que deux étourdis, dit-il, ont conduite hier au soir au couvent.
— Ah ! je suis perdue ! s'écria la malheureuse enfant en tombant sur un siège et couvrant son visage de ses mains.
— Sa servante I... répéta l'abbesse avec indicnation.
— Sa servante! répétèrent les religieuses en jetant un regard de mépris à la pauvre jeune fille.
— Sa servante! dit à son tour le père Bosquier, mais d'un air plein d'intérêt.
Sœur Thérèse triomphait; le chevalier de La Barre paraissait atterré. Il y eut un moment de silence que sœurMartherompit enfin, en disant:
— Monsieur le baron attend une réponse. Ces paroles arraclièrent la jeune fille à sa
stupeur. Glissant de son siège sur ses genoux, elle leva ses mains jointes vers l'abbesse, et d'une voix suppliante elle lui dit : — Ne me livrez pas, Madame, au nom du ciel, ne melivrez pas!
— Pourtant, si tu es sa servante, répondit l'abbesse indécise et presque gagnée par les larmes de la jeune fille.
— Oh ! ne me livrez pas ! ne me livrez pas ! répétait celle-ci avec angoisse.
L'abbesse et le père Bosquier se regardaient ;
le chevalier respirait à peine ; il ne fallait rien moins que tous ces visages courroucés de religieuses et la crainte d'aggraver le sort de celte jeune et belle fille, pour l'empêcher de la relever et de la prendre sous sa protection.
— Cette affaire peut devenir grave, dit le père Bosquier d'un ton sentencieux.
— Madame, ne m'abandonnez pas, ou je suis perdue! répondit Fanette avec désespoir.
— Que faire! que faire ! disait l'abbesse, regardant toujours le dominicain.
— Cela mérite réflexion, dit encore le moine.
— Mon Dieu , prenez pitié de moi ! ajouta Fanette d'une voix éteinte.
— Ma tante, ma tante, elle se trouve mal, la laisserez-vous mourir sans secours! s'écria le chevalier dans la plus grande agitation.
— Quelle pétulance, mon neveu! calmezvous, dit l'abbesse.
— Enfin, que répondrai-je au baron de
Saucourt? dit Marthe toujours debout.
— Oh ! mes sœurs, priez pour moi, dit Fanette en promenant ses yeux mouillés de larmes sur tous les visages impassibles qui l'environnaient.
— Enfin, qui es-tu ? lui demanda l'abbesse à demi vaincue.
Sans quitter son humble position, Fanette essuya ses yeux, et répondit : —Une pauvre orpheline, que madame la baronne de Saucourt, mère du baron actuel, éleva par protection. Ma bienfaitrice est morte, elle m'a laissé de quoi vivre; néanmoins j'ai cru ne devoir pas quitter la maison de son fils. Je tâchais de me rendre utile, mais il ne me gageait pas, madame, et, ajouta-t-elle en relevant sa tête avec une dignité pleine de grâce, je ne suis donc pas sa servante , n'est-ce pas, madame ! ajouta-t-elle du ton de la prière.
— Non, mademoiselle ! s'écria impétueusement le chevalier en lui prenant les mains pour l'aider à se relever. Non! et quiconque le dirait
en aurait menti par la gorge. Rassurez-vous, mademoiselle, ma tante ne vous abandonnera pas.
— Tout cela ne me paraît pas bien clair, dit sœur Thérèse à l'oreille de sœur Marthe.
— Je mettrais la main au feu que l'histoire de cette créature se rattache à l'horrible événement de cette nuit, répondit sœur Marthe.
— C'est clair ! ajouta une troisième religieuse.
— Calmez-vous, Jean, reprit l'abbesse en s'adressant à son neveu dont elle connaissait la violence; car enfin, de toutes les manières, cette jeune personne appartient à M. de Saucourt.
— Je n'appartiens à personne, Madame, dit Fanetteen serelevant; je suis libre, mais faible, sans secours; si vous m'abandonnez, je n'ai plus qu'à mourir!
— Ma tante ne vous abandonnera pas, Mademoiselle, répéta le chevalier avec énergie.
Dites - lui donc que vous ne Tabandonnerez pas, ma chère tante.
— Votre neveu est d'une pétulance! dit le moine à Tabbesse. Cela est grave, plus grave qu'on ne pense; le baron Duval de Saucourtest lieutenant particulier, assesseur criminel à la sénéchaussée de Ponthieu, et siège présidial d'Abbeville. De plus, il est un peu parent de M.Lamothe d'Orléans, notre évêque, et si on le mécontente, il pourrait en arriver malheur au couvent.
— Misérable raison à mettre en balance avec l'intérêt que doit inspirer la faiblesse de cette enfant! interrompit le chevalier avec indignation; et ma tante, je l'espère, n'écoutera...
— Que son neveu sans doute, acheva le père Bosquier d'un accent ironique.
— Que son cœur, dit le chevalier avec fierté.
— Jean ! Jean ! dit l'abbesse, dont la per-
plexité se décelait dans ses grands yeux bleus, tournés tantôt vers le prêtre, avec crainte, et tantôt vers Jean pour l'implorer. Jean, vous me jetez dans l'embarras I Mon père, vous savez que je ne suis que vos conseils. Parlez : quelle est votre opinion ?
— Eh! qu'importe la mienne, Madame!
c'est celle de votre neveu qui doit vous guider! Sa grande expérience... Ouf! peut-on bouleverser ainsi un homme qui vient de déjeuner ! ... Ce n'est pas que j'aie beaucoup mangé. . . bien au contraire... mais l'émotion, le gâteau de Savoie, le...
— M. le baron Duval de Saucourt fait dire à madame l'abbesse qu'il estlasd'altendre, interrompit sœur Marthe, qui rentrait une seconde fois.
— Eh bien! qu'il s'en aille, s'écria le chevalier.
— Dites-lui... reprit l'nbhcsse! puis elle s'arrêta pour attendre l'avis du moine.
— Qu'il prouve ses droits sur Mademoiselle, acheva le chevalier.
— Non, non, c'est trop cru; taisez-vous donc, Jean, dit l'abbesse; mon père, votre avis?
— Il faut rendre Mademoiselle, dit le moine évitant le regard suppliant de Fanette.
— Oh! mon père! murniura-t-elle douloureusement.
— Il faut la garder, répliqua le chevalier avec impétuosité.
— Maintenant, choisissez, Madame, dit le directeur des consciences.
— Oh! la bonne idée! s'écria l'abbesse en frappant ses mains l'une contre l'autre.
Fanette parut se ranimer en reportant ses beaux yeux noirs sur le visage épanoui de l'abbesse.
— Sœur Marthe, reprit celle-ci, allez dire à M. le baron que je lui demande jusqu'à demain pour réfléchir.
La jeune fille se précipita sur la main de
l'abbesse, qu'elle porta respectueusement à ses lèvres.
— Vous me sauvez plus que la vie, madame, dit-elle. Oh ! merci ! merci î
Un profond silence suivit la sortie de sœur Marthe. Chacun était inquiet de savoir si enfin le sieur de Saucourt avait quitté le couvent. Quand elle reparut tous les regards l'interrogèrent.
— Il est parti, madame, dit la religieuse, mais en jurant que si demain Fanette ne lui est pas rendue, il prouvera qu'il est un homme à craindre!
— Mais qu'on ne craint pas, répliqua de La Barre, en portant involontairement la main àla garde de son épée.
— Maintenant, mon enfant, dit l'abbesse à Fanetle,tuvas nous conter pourquoi tu as tant de peur du fils de ta bienfaitrice, et comment il s'est pu faire que mon neveu t'ait apportée ici, mourante, cette nuit. Restez-vous, mon père?
— Mais j'y suis obligé, madame : c'est une sorte de confession que vous demandez à cette enfant, répondit le moine en s'apprêtant àécouter.
— Quant à vous, Jean, vous pouvez vous retirer, lui dit sa tante.
Sans lui répondre, et sans autre motif apparent qu'un simple acte de politesse, le chevalier avança un siège à Fanette, et comme celle-ci levait les yeux sur lui pour le remercier de sa courtoisie, il lui dit vite et à voix basse : — Regardez-moi en parlant.