CHAPITRE IV
Troublée autant quesurprise desparoles mystérieuses du chevalier de La Barre et du regard qui les avait accompagnées, Fanette resta un momentinterdite. Ses yeux allaient avec inquiétude de la belle figure de l'abbesse, assise à sa droite, au visage sérieux du chevalier, qui se tenait en face. Ils se portaient avec vénération
vers le prêtre assis à sa gauche; mais l'âme de cette jeune fille paraissait saisie de crainte à l'aspect des religieuses qui formaient un demicercle derrière l'abbesse, et sur la figure desquelles la pauvre enfant ne lisait ni pitié pour son infortune ni indulgence pour sa jeunesse.
— D'abord, mon enfant, explique-moi, lui dit l'abbesse, pourquoi tu as quitté la maison du fils de ta bienfaitrice. »
Une vive rougeur colora les joues de Fanette ; elle voulut répondre : un embarras mêlé de honte l'empêcha de prononcer un seul mot.
Étonnée de ce silence à propos d'une question si naturelle, l'abbesse ajouta :
— Avais-tu quelques querelles avec les gens de la maison?
Fanette fit un singulier mouvement de dignité.
— Oh non, Madame, répondit-elle.
— Peut-être, observa le père Bosquier avec ménagement, M. le baron de Saucourt ne vou-
lait-il pas avoir auprès de lui, dans la crainte de la médisance, une jolie fille comme vous.
— C'est moi, mon père, qui ai voulu m'en aller, répondit Fanette, dont l'embarras augmentait visiblement à chaque question.
Le chevalier n'ôtait pas ses yeux de dessus la jeune fille, qui de son côté ne répondait pas sans que son regard eût interrogé celui du chevalier.
— Il était donc bien sévère, bien méchant? demanda l'abbesse d'une voix pleine de douceur.
— Oh! s'il n'eût été que méchant! dit Fanette en soupirant avec amertume.
— Enfin , pourquoi l'as-tu quitté? répliqua l'abbesse, qui resta stupéfaite en voyant la confusion, le trouble de l'orpheline, dont les lèvres balbutièrent des mots inintelligibles.
— L'infâme! s'écria le chevalier se serrant les poings de rage.
Fanette cacha son front brûlant dans ses mains.
— Sainte Vierge ! protégez l'innocence, dit Tabbesse en se signant. Puis s'adressant à Fanette : — Tuas bien fait de quitter cet homme, mon enfant. Le Ciel t'a bien inspirée. Et alors tu t'es adressée à mon neveu?
— Bon refuge contre le démon ! murmura sœur Thérèse.
— Je n'avais pas l'honneur de connaître monsieur votre neveu, madame.
— Madame l'abbesse qui est la dupe! dit tout bas sœur Marthe à sa voisine. Quanta moi, je vois clair dans tout cela, et je gagerais bien que l'histoire de cette petite, celle du Juif, et le sacrilège de cette nuit, tout cela ne fait qu'un.
Fanette continua : — On savait mes projets, on me gardait à vue; ce ne fut qu'hier au soir que je pus parvenir à m'échapper de riiôtel de M. le baron. Mon intention était de me rendre à deux lieues d'Abbeville, chez une ancienne
femme de charge de ma pauvre maîtresse, et de lui demander asile et protection. Il pouvait être dix heures du soir. Je longeais les bords de la Somme, lorsque je m'aperçus qu'on me suivait; je doublai le pas, on le doubla aussi ; la peur medoniîait des forces; monnom prononcé par une voix bien connue ne m'apprit que trop quel était celui qui me poursuivait. Je courus, mais j'avais beau me hâter, des pas suivaient mes pas; la voix se rapprochait de plus en plus; enfin j'atteignis....
— La maison de la femme de charge de la baronne, interrompit vivement le chevalier.
Fanette s'arrêta court, les yeux fixés sur le chevalier, comme pour chercher un sens à ces paroles.
— Tu atteignis enfin? répéta l'abbesse, et elle attendit la fin de la phrase.
— Le..., dit Fanette en hésitant.
— Ce crieur public a la voix fausse en diable,
interrompit encore le chevalier j ne trouvezvous pas, ma tante ? »
Un nouveau crieur criait en effet sous les murs du couvent le monitoire de monseigneur l'évêque d'Amiens.
— Tais-toi donc, Jean, on dirait que tu te fais un plaisir d'interrompre le récit de cette enfant, dit l'abbesse impatientée.
— Je le crois bien, murmura sœurThérère, il a ses raisons pour cela.
— C'est que... dit Fanette, continuant d'interroger le regard du chevalier, je ne sais plus où j'en étais.
— Mademoiselle ne peut plus se rappeler le reste, dit celui-ci, qui avait compris les regards moqueurs des religieuses ; elle était évanouie sur les bords de la Somme, comme je passais par là, ajouta-t-il en appuyant sur ces dernières paroles. Le baron la tenait dans ses bras et reprenait le chemin de son logis ; nous lui courûmes sus, de Tallonde et moi ; à nous
deux nous délivrâmes aisément mademoiselle ; le baron courut chez lui pour chercher du renfort. Pendant ce temps, je pensai à vous, ma chère tante, à votre bonté inépuisable, et...
— C'est-très bien, interrompit sœur Marthe d'un air ironique.
— Mais comment pensâtes-vous, monsieur le sauveur, que mademoiselle était malgré elle en compagnie du baron ?
Le chevalier hésitait, et Fanette répondit avec une grande ingénuité : — Parce que je criais, madame.
— Puisque vous criiez, mademoiselle, vous n'étiez donc pas évanouie, dit à son tour sœur Thérèse.
Les religieuses se tournèrent vers le père Bosquier comme pour lui demander ce qu'elles devaient penser des circonstances contradictoires de ce récit 5 mais le père dormait profondément, anéanti qu'il était pour le moment
par l'excès de macarons, de biscuits, et de café à la crème auquel il s'était livré.
— Elle était évanouie quand j'arrivai, reprit le chevalier qui avait eu le temps de se remettre ; mais j'avais entendu ses cris de loin.
— Pas mal imaginé, dit tout bas sœur Thérèse.
— Il faut que Satan lui-même ait assisté à son baptême, répondit sœur Marthe.
La sonnette du couvent interrompit ici les commentaires ; la tourière parut bientôt au parloir, et remit au chevalier un billet qu'un homme haletant, couvert de poussière, venait d'apporter à l'instant. A peine le chevalier eutil jeté les yeux sur cet écrit, qu'il pâlit, poussa un cri, et, dans un désordre d'esprit inconcevable, s'élança hors du parloir.
— Qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il? s'écria le père, réveillé en sursaut par le départ du chevalier.
— Quelque nouvelle étourderie, ditl'abbesse en haussant les épaules.
Fanette avait ramassé le billet que dans sa précipitation le chevalier avait laissé tomber, et pâle elle-même, inquiète, éperdue, elle le présenta à l'abbesse.
L'abbesse lut à haute voix :
« Avertissez de Tallonde , fuyez tous deux, ou vous êtes perdus. »
— Mon père! mon père! cria l'abbesse, allez vous informer. Sainte Vierge ! cet enfant me tuera !
— J'y vais, j'y vais, dit le dominicain, se levant à grand regret de la bergère où son énorme révérence paraissait ensevelie; j'y vais; calmezvous. Ce jeune homme est capable de perdre toute la communauté ! Mais où est donc la soidisant servante du baron? Son récit m'a paru fort intéressant. Est-il fiui?
On regarda, on s'informa; Fanette n'était plus
là. Elle aussi, elle avait quitté le couvent. I. 11