CHAPITRE V
Toutes les avenues du palais de Justice à Ab^ bevi lie étaieutencombrées d'une foule haletante, furieuse, frénétique. Messire Benoît-Alexandre, comte de Mouchy, chevalier baron de Visanes, seigneur de Sailly, Flibancourtet autres lieux, sénéchaldupays de Ponthieu, avait rendu plainte
de sacrilège devant Nicolas-Pierre Duval, sieur de Saucourt, lieutenant particulier, assesseur criminel à la sénéchaussée de Ponthieu et siège présidial d'Abbeville.
Aucun individu n'avait été désigné précisément comme coupable de l'attentat commis pendant la nuit du 9 août 1705 contre la croix du pont d'Abbeville. Seulement des bruits sourds, maispartisde haut, avaient signalé à l'animadversion publique deux jeunes gens cités dans la ville pour leur conduite légère et leurs gais propos. Soit haine particulière, soit vengeance ou jalousie, ces deux noms avaient été jetés comme proie à la multitude, et la multitude avait exigé leur mise en jugement avec le stupide fanatisme de ces temps-là; des mandats d'arrêt avaient donc été lancés contre les soupçonnés d'être coupables. L'un avait pris la fuite; l'autre avait été appréhendé. C'était celui-là qu'on jugeait en ce moment.
Dans l'enceinte du tribunal toutes les figures
expriinaientl'horreur, lacolère, lacruauté; une seule était calme : celle de l'accusé. La ^aîté, l'insouciance, ne l'avaient point abandonné. Il n'opposait aux charges accablantes des témoins qu'un sourire de pitié, ou bien l'éclat de rire franc et joyeux de l'écolier qui se moque des pédants. Il ne pouvait croire, l'inoffensif jeune homme, qu'on pût le juger sévèrement pour une chose si puérile, qu'on pût surtout le condamner sans preuves, sur de simples ouï-dire de quelques imbéciles.
Le premier chef de la plainte avait pour objet/a mHr?7a/?on r/e la croix du pont neuf à Abbeville. Cent témoins interpellés sur ce fait ne révélaient absolument rien qui pût appeler le plus léger soupçon sur l'accusé ni sur aucun autre.
Le second chef parlait de discours et actions impies, que la plainte ne précisait pas. Trentehuit témoins avaient déposé sans résultat, si ce n'est que quelques jeunes gens avaient
— Il» —
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Suivant ootéHMM miqK, fm de«n jimacs ^«tf tiKi!i«»ntf ai^ brisé an enâfix depllâfR dans la Hbaiobre d^m afllitfe jenÉc Imbuk,, «m antatt dit qo'îl imolaît le Inser.
Enfin d'antres afimërent amîr mn pnasgr denxîndÎTÏdiiiàcînqnante pasCnnepranMcn de eapncins sans ôler leons cfcaprar.
Loriqn'îlseaivnt été tons entendns, le présideot, on âenrBnstnteUe, anâen WÊai^bamààt Tins et de charcoterie, qoe le âenr Dnval de Saoeoort s'était adjoint, àd^uit d'asBenear en fonetioD, as tonna icrs Facnaé et FinterpeUa :
— Jean-FrâDcoîS Lelerre, rlieralier de La. Bâj^^e, qo'aTcz-Tons à <ri>jecter à tontK fcs charges?
Le cheTalierse leva nonehaiainineïiiîdiibaTïc où il était resté assis, p!ne«.que iEdJfîérerJ à « qni se disait autour de îui, et. re!S'âj\iaTDî fîieimeot le président^ il répondit :
Broutelle,i'ai àvousdire qu'aucune de ces
dépositions ne m'accuse particulièrement.
— Accusé, appelez-moi président.
— Maintenant que vous me donnez un titre, je veux bien, moi aussi, vous en accorder un : lepremiervenu : cabaretier, boucher, président même j va pour président !
Fronçant ses gros sourcils sur son ignoble figure, mais ne jugeant pas à propos de continuer la discussion sur ce sujet, Broutelle reprit sans regarder l'accusé :
—Le 6 juin dernier, n'avez-vous pas passé à cinquante pas d'une procession de capucins sans ôter votre chapeau ?
— Je n'ai pas mesuré le terrain; je me rendais à dîner chez ma tante, au couvent de Villancourt. J'étais pressé, il pleuvait; ma foi, les capucins étaient loin, j'ai gardé mon chapeau.
— Mauvaise excuse. N'avez- vous pas brisé ou menacé de briser le crucifix de plâtre d'un de vos camarades?
— Je l'ai brisé, mais sans le vouloir.
— Mauvaise excuse !
Le chevalier devint pourpre; mais contenant sa colère, il répondit en souriant:
— Pas si mauvaise que la drogue que vous nous vendiez au coin de la rue Verte sous le nom de vin.
Sans relever cette assertion, le président reprit :
— N'avez-vous pas chanté de vilaines chansons? N'avez-vous pas souri une fois au sermon du père Bosquier ? N'avez-vous pas même, dit-on, adressé vos hommages à une religieuse du couvent de Villancourt?
— Rire et chanter, c'est de mon âge; me battre, c'est mon état; aimer, c'est ma vie!
— Écrivez, greffier. Maintenant, chevalier de La Barre, nierez-vous avoir passé sur le pont, à minuit, la nuit du sacrilège?
L'accusé s'assit et ne répondit rien.
Le président reprit : —Vous étiez deux, vous
rencontrâtes devant la croix une ou deux personnes; un combat s'ensuivit; d'un revers de main vous jetâtes bas la croix, et, vous en servant irrespectueusementcomme d'une massue, vous mîtes en fuite vos adversaires. Dites, n'est-ce point ainsi que l'affaire se passa?
L'accusé, toujours silencieux, s'étendit sur son banc et se mit à regarder la foule, dont tous les regards étaient fixés avec horreur sur lui.
— Accusé, vos juges vous interrogent, répondez! dit le sieur de Saucourt s'agitant sur son fauteuil.
A ce moment, et avant que le chevalier eût pu répondre un seul mot, une voix s'éleva à la portede la salle, unevoixdéchirante! la foule s'ouvrit, et une femme jeune et belle s'élança jusqu'au pied dutribunal en s'écriant ; — Grâce ! grâce! voici la coupable !
Une sourde rumeur remplit la salle.
— Cette fille est folle, interrompit le sieurde
Saucourt. C'est ma servante; je demande excuse au tribunal pour elle.
Le baron fit un signe, et ses gens emportèrent Fanette évanouiô.