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CHAPITRE VI

Malgré toute la futilité de l'accusation et sa jeunesse, le chevalier de La Barre avait été déclaré coupable d'avoir chanté des chansons exécrables et abominables contre la Vierge Marie, les saints et les saintes; coupable d'avoir commis vu sacrilège sur la croix de bois du pont neuf à Abbeville ; et, en réparation de ces crimes hor-

ribles, condamné à subir la torture, à avoir la langue arrachée, et à être jeté finalement dans les flammes.

Après avoir écouté sa condamnation avec calme et dignité, le chevalier s'était pourvu par-devant le parlement de Paris contre la sentence de la sénéchaussée d'Abbeville. En conséquence, il avait été amené à Paris et transféré dans les prisons de la Conciergerie.

Il était là depuis une heure, étendu sur la paille qui recouvrait les dalles de sa prison, et regardant avec amertume les murs nus et noircis de cette cellule, où sans doute tant d'innocents comme lui avaient déjà souff'ert, lorsque la porte de sa chambre s'entr'ouvrit tout à coup et se referma sur une femme voilée, qui resta debout, immobile, la tête baissée sur sa poitrine, et sanglotant.

Se levant aussitôt, le chevalier de La Barre s'approcha de cette femme et lui demanda ce qu'elle désirait.

Elle arracha son voile, et tomba à deux genoux, le visage baigné de larmes : Jean reconnut Fanette.

— Oh! pardon, s'écria-t-elle, pardon, Monsieur ! vous devez bien me haïr car c'est moi malheureuse, qui suis cause de tout !

— Vous haïr ! répéta le chevalier, qui prenant dans ses mains les mains tremblantes de la belle affligée, essaya de lui faire quitter son humble position. Vous haïr! pauvre enfant ! Oh ! non, rassurez-vous : tel n'est pas le sentiment que vous devez inspirer!

— Hélas 'î reprit Fanette en pleurant plus fort, j'étais si troublée cette maudite nuit du 9 août! je n'avais pas remarqué que c'était contre la croix du pontd'Abbevilleque je m'étais réfugiée pour échapper aux poursuites du baron de Saucourt, le fils de ma bienfaitrice, hélas! qui est là-haut maintenant. Je ne me doutais point, j)ar conséquent, que c'était dans votre lutte contre cet homme que vous pouviez

avoir brisé cette croix. Mon Dieu, non! même encore quand votre tante, madame l'abbesse de Villancourt, qui, sur votre prière, m'avait accueillie pendant cette nuit fatale, me pria de lui raconter mon histoire, et que vous medî tes : Regardez-moi en parlant, hé bien ! aucune idée ne me vint. Mon Dieu! mon Dieu ! Mais ce billet que je ramassai après votre brusque départ du couvent, et que votre tante lut tout haut, ce billet me révéla tout. Ah ! Monsieur, je ne vous ai pas quitté depuis lors ; je vous ai suivi partout, c'est-à-dire, hélas ! dans le trajet de votre prison au palais de Justice , et du palais de Justice à votre prison ; voilà tout, car on m'interdit sans pitié l'entrée de l'un et de l'autre. Oh ! que j'ai souffert ! Enfin, quand je sus que vous partiez pour Paris, j'allai trouver votre tante; pauvre femme! elle est ici à Paris; c'est elle qui m'y a conduite; elle est allée aussitôt solliciter pour vous, et moi, moi je suis venue vous demander pardon.

— Pauvre enfant ! s'écria le chevalier, qui l'ayant décidée à se relever continuait de tenir ses mains dans les siennes. Pauvre enfant!

•'^Oh! vous me pardonnez, n'est-ce pas?

répétait la jeune fille ; vous ne m'en voulez pas? Oh! non! que vous êtes bon. Monsieur!

Il y eut un momentde silence pendant lequel les deux jeunes gens restèrent debout en face l'un de l'autre, leurs mains étroitement serrées, Fanette, les yeux baissés, pleurant à chaudes larmes, et Jean les regards fixés sur cette jeune fille, dont la douleur était si profonde et si vraie.

— Voyons, calmez-vous un peu, Mademoiselle, dit enfin le chevalier en affectant une gaîté qui n'était pas dans son âme. Pardonnezmoi à votre tour. Je voudrais bien vous faire asseoir, mais le roi de France, qui s'est chargé pour l'heure de mon logement, a oublié de m'y faire transporter des meubles. Je n'ai qu'un siège de paille à partager avec vous.

En achevant ces mots, et tenant toujours Fauette par la main, il la conduisit dans un coin de sa prison où des bottes de paille étaient posées. La jeune fille s'assit-, le chevalier se plaça près d'elle. Tous deux gardèrent le silence, tant ils étaient émus, tant surtout ils avaient de choses à se dire. Enfin, faisant un effort sur lui-même, le chevalier le rompit le premier :

— Ainsi donc, ma tante est à Paris, dit-il?

— Oui, Monsieur, répondit Fanette ; elle y est arrivée cette nuit, et sans prendre de repos, elle est allée chez M. d'Ormesson, votre parent. Elle ira se jeter aux pieds de Louis XV, s'il le faut. Elle m'a dit de vous tranquilliser, d'espérer...

Et les larmes coupaient la voix de la pauvre fille, qui parlait d'espérance et qui n'en avait pas.

— Oh ! elle réussira, dit le chevalier en regardant sa belle voisine. Elle réussira ; je luis si jeune, ils ne me tueront pas. Et puis, cette

croix était si vieille, si usée! Je l'ai à peine touchée, et elle est tombée. Ce n'est pas un bien grand crime. Je n'ai attenté ni à la sûreté de l'état, ni à la vie d'aucun de mes semblables. Us n'exécuteront pas leur sentence. Je ne le crois pas.

Pendant qu'il parlait ainsi, confiant et plein d'espoir, Fanette s'était hasardée à lever les yeux sur lui. La jeune fille contempla cette tête noble et fière, ce front si pur, ces yeux si brillants, si expressifs, ces belles boucles de cheveux blonds, et soudain, comme si elle eût vu briller la hache du bourreau au-dessus de cette tête, elle poussa un cri affreux. L'horreur, l'effroi, l'emportèrent sur sa timidité naturelle. Ses bras s'ouvrirent machinalement et entourèrent le cou du condamné comme pour le protéger, et elle s'écria avec épouvante :

— Oh! mon Dieu, les barbares! ils le tueront! Oh ! mon Dieu !

(let élan de Fanette fut un mouvement de 1. Iti

sensibilité aussi rapide qu'irréfléchi; elle en resta confuse; elle se retira subitement, et elle couvrit son visage de ses deux mains pour en cacher la rougeur. — Pardon, pardon, Monsieur, ajouta-t-elle tout bas.

— Oh ! Fanette, s'écria le chevalier, l'entourant à son tour de ses bras; Fanette! si je vis, tu m'aimeras, n'est-ce pas?

— Et si vous mourez, moi, je mourrai ! répondit-elle à voix basse.

— Oh ! nous vivrons tous deux ! nous vivrons ! A notre âge meurt-on !

Fanette étouffa un sanglot.

— Ne pleure pas, Fanette, reprit tendrement le chevalier, nous serons heureux; vois, je suis à peine arrivé à Paris, et le bonheur me sourit déjà. Un ange a visité ma prison; un ange en a fait un paradis. Oh ! que cette chambre est belle maintenant! ajouta-t-il, sans regarder la chambre, Jnais en fixant ses yeux brillants sur la

jeune fille; ne pleure donc pas; que crains-tu, Fanette? Fanette!... que ton nom est doux!

— Oh ! monsieur le chevalier, ne me parlez pas ainsi, murmura la jeune fille d'une voix presque éteinte.

— Ne m'appelle pas de ce vilain titre, Fanette, appelle-moi ton ami. Oh ! je t'en prie!

— Je ne pourrai jamais, dit-elle après un mouvement charmant d'hésitation.

— Pourquoi? oh! je t'en supplie. Veux-tu que je me mette à tes genoux pour t'en prier mieux !

— Oh ! mon ami, que je t'aime ! dit-elle tout bas en cachant son visage contre la poitrine du jeune homme, et n'osant relever la tête après ce doux aveu.

— Je défie mes juges, maintenant! s'écria Jean avec exaltation. Je suis plus heureux qu'eux !

— On vient! cria Fanette se serrant contre le chevalier.

— d80 — C'était le geôlier.

— L'heure est passée, dit-il.

— Tout ce que j'ai pour une autre heure! dit le chevalier en fouillant dans la poche de sa veste et jetant à cet homme une bourse pleine d'argent. -., — Je ne peux pas accorder plus d'un quart d'heure, répondit le geôlier en ramassant la bourse, car un membre du tribunal supérieur va venir vous interroger.

— Va-t-en donc! dit le chevalier avec impatience. Ne me vole pas du moins une minute de mon quart d'heure!

Ces deux pauvres enfants restèrent silencieux, pensifs, ayant leurs mains entrelacées, longtemps encore après que la porte se fut refermée sur le geôlier, car l'arrivée de cet homme les avait rejetés bien cruellement, des pures et douces illusions du cœur, dans la plus triste des réalités.

— Quand vous reverrai-je, Fanette? dit enfin le chevalier avec un soupir douloureux.

— Le sais-je, mon Dieu ! fit-elle avec an goisse.

— La clé d'or ouvre tout, chère Fanette. Si tu n'as pas d'argent, dis à ma tante de t'en donner pour l'amour de moi ; paie cet homme, et reviens! Oh ! reviens bien vite!

— Hélas ! que ne puis-je ne pas vous quitter !

— Pauvre amie!... Mais on revient, Fanette, vite un mot, avant que cet homme ne paraisse; vite, vite, dis-moi encore que tu m'aimes; oh ! vite, vite, un seul baiser! Ne me refuse pas, n'aie pas de fausse honte, Fanette : je vais mourir; peux-tu hésiter à me donner le baiser d'adieu!

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Fanette abandonnant son chaste front aux lèvres de celui qu'elle aimait tant ; oh ! mon Dieu ! sauvez-lemoi!

La rude voix du geôlier couvrit ces derniers mots.

— Il faut me suivre, Madame.

— J'y vais, monsieur le geôlier, j'y vais, disait Fanette sans retirer la tête du sein qui la soutenait.

— Elle y va, elle y va ! répétait Jean la serrant plus étroitement dans ses bras.

— Tout de suite, Madame, ou bien une autre fois je ne pourrai plus vous accorder de permission.

Cette menace les décida. Ils s'avancèrent vers la porte en pleurant.

— Tu reviendras, Fanette ? lui dit-il en la retenant encore sur le seuil.

— Et vous, vous me pardonnez? réponditelle, se soutenant à peine.

— Oh ! Fanette ! Fanette! encore, encore un baiser, le dernier, peut-être!

Des pas retentirent dans le corridor. Fanette ramassa son voile, le jeta sur elle, et faisant de la main un dernier signe d'amour et de désespoir, elle disparut dans l'obscurité du corridor.

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