CHAPITRE Vil
Le 5 juin 1766, le parlement de Paris avait confirmé la terrible sentence de la sénéchaussée d'Abbeville ; il s'était abaissé au niveau du parlement de Toulouse, et les juges de La Barre n'avaient plus rien à reprocher aux juges de Calas. L'arrêt du parlement de Paris fut heu-
reasernent le dernier forfait juridique qu'ait à citer en France l'histoire du fanatisme religieux.
Toutefois, la minute de l'arrêt n'était pas encore signée. Le parlement avait sollicité la clémence du roi, et madame l'abbesse de Villancourt avait résolu d'aller se jeter aux genoux du roi pour implorer la grâce de son neveu.
En attendant le résultat de ces démarches, le chevalier de La Barre fut ramené à Abbeville dans une chaise de poste, accompagné de deux exempts, et escorté par des cavaliers de la maréchaussée, déguisés en courriers.
La voiture entra à Abbeville par une porte opposée à celle de la route de Paris. Elle s'arrêta devant la prison où le chevalier fut déposé de nouveau.
Le même jour, par la porte de Paris, arrivait une autre chaise de poste qui ne renfermait qu'une jeune fille. La voiture s'arrêta
— 1 85 — devant une maison d'assez belle apparence. La jeune fille y était sans doute attendue, car les valets qui la reçurent à son entrée la conduisirent, sans lui adresser aucune question, dans un salon fort élégant où ils la laissèrent seule, en lui annonçant qu'ils allaient prévenir leur maître, monsieur Duval de Saucourt, de l'arrivée de Mademoiselle.
La voyageuse ne répondit rien ; sa pâleur était extrême. Elle examina, le cœur serré et respirant à peine, ce salon qu'elle avait l'air de reconnaître, car ses yeux s'arrêtèrent bientôt, humides de larmes, sur un portrait attaché à un panneau de la boiserie. C'était celui d'une femme qui n'existait plus : celui de la baronne de Saucourt, sa bienfaitrice, la mère, hélas! de son persécuteur.
Absorbée par cette contemplation, elle n'avait pas entendu une porte s'ouvrir et quelqu'un s'approcher d'elle ; toutefois elle ne parut point
étonnée, lorsqu'une voix rude qu'on s'efforçait d'adoucir lui dit :
' — Eh bien ! petite volage, il vous a fallu bien du temps pour vous décider à revenir chez votre maître !
— Oh! monseigneur, dit la jeune fille, joignant ses mains devant cet homme, vous ne le tuerez pas, n'est-ce pas? Par pitié, répondezmoi ! il aura sa grâce ! vous me l'avez écrit.
— De qui veux-tu parler?
— De lui, du chevalier de La Barre, répondit Fanette d'une voix à peine intelligible.
Un jurement effroyable accueillit le nom du chevalier.
— Crois-tu que je t'aie fait venir de Paris pour me parler de cet homme!
— Voici votre lettre, monseigneur, dit Fanette, tirantun papier de son sein et le présentant au sieur de Saucourt. Vous mavez écrit : « Il est un moyen de sauver le chevalier; montez dans ma voiture, et venez. » Votre
lettre m'est parvenue à Paris, monseigneur; j'étais dans la cour de l'auberge où nous demeurions, madame l'abbesse et moi, quand on me la remit. Telle que j'étais, sans voile, sans chapeau, je suivis votre domestique; il baissa le marchepied du carrosse, et sans lui adresser une parole, j'y montai. Me voici devant vous, monseigneur, confiante en votre lettre : ditesmoi ce qu'il faut que je fasse pour le sauver. Oh î dites-le-moi, par pitié !
— Que de feu, petite! dit Duval en souriant. Eh bien ! je vais te le dire. Asseyons-nous, mignonne, nous serons mieux pour causer raisonnablement. Et prenant la main de la jeune fille, qu'il sentit frémir dans la sienne, et se plaçant à côté d'elle, il lui passa familièrement le bras autour de la taille. Elle fit un mouvement comme pour se dégager, mais elle se contint.
— Voyons, dit Duval, es tu bien décidée à sauver ce de La Barre?
— Ah! monseigneur! répondit Fanette en
levant sur lui avec une expression suppliante ses yeux candides et purs.
— Même si je te demandais ta vie à la place de la sienne? dit Duval en souriant.
— Ah! si cela était possible, je n'hésiterais pas!
— Même si je te demandais ton âme ? reprit Duval avec un air satanique.
Fanette tressaillit d'effroi et hésita un moment; puis elle répondit : Oui , je vous la donnerais !
— Or, je te la demande; je te demande ton amour !
— Mon amour! s'écria Fanette avec ingénuité; mais vous savez bien que c'est lui qui l'a, mon amour!
— Hé bien! donc, qu'il subisse son arrêt. Le bourreau me délivrera de ce rival.
— Oh! grâce! grâce! monseigneur, s'écria Fanette en se levant avec terreur et toute prêle à tomber aux genoiix de l'ignoble personnage.
— Allons, allons, calme-toi, enfant, reprit-il plus doucement en la voyant si pâle. Sa vie est dans tes mains. Raisonnons. Si tu refuses de m'aimer, il meurt ; si tu m'aimes, il est sauvé. Prononce toi-même sa sentence.
— Au nom du ciel, prenez pitié de moi, monseigneur, dit-elle la voix pleine d'angoisses.
— Tu veux sauver La Barre, tu me le demandes à genoux. Hé bien ! à genoux aussi, je te demande ton amour.
— Au nom de votre mère ! dit-elle, les yeux levés vers le portrait, comme pour l'implorer.
— Au nom de La Barre! répondit Duval en posant les lèvres sur sa main tremblante.
La pauvre enfant se tut.
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