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CHAPITRE VIII

Une autre scène se passait au même instant dans la prison d'Abbeville. Deux personnes étaient assises devant une table bien servie. L'une des deux, portant le costume de l'ordre des dominicains, pleurait à chaudes larmes et mangeait en même temps avec une sorte d'acharnement : c'était le plus vieux, c'était le ré-

vérend père Bosquier, l'aumônier du couvent dont la tante du condamné était l'abbesse. L'autre était gai, et ne mangeait pas : c'était le plus jeune, le chevalier de La Barre.

— Je mange, disaitlepère Bosquier, je mange même plus qu'à l'ordinaire ; mais ce n'est point par appétit, c'est par raison : c'est pour me donner un peu de force. Si le roi vous fait grâce, j'en aurai besoin pour supporter ma joie; si au contraire il confirme la sentence, j'en aurai besoin également pour supporter un pareil coup!

— Oh bah ! rassurez-vous, mon père : je ne puis croire qu'on se décide à faire mourir un jeune gentilhomme pour si peu de chose ! Une croix de bois ! presque vermoulue, que j'ai renversée sans mauvaise intention 5 et pourquoi faire? pour m'en servir comme d'une arme, afin de protéger une jeune fille, la plus charmante, la plus aimée de toutes ! Il me semble que le bul devrait sanctifier le moyen.

— Sans doute, sans doute, reprenait le père Bosquier; mais comment faire entendre raison à des... Ah! quel funeste événement!... Quant à moi, qui vous ai vu naître, mon enfant; moi qui ai versé sur votre front l'eau pure du baptême... (versez-moi un peu de ce vieux Bourgogne ) moi enfin qui vous suis attaché

comme un père spirituel doit l'être à son fils, hé bien ! depuis ce jour maudit, je ne vis plus, je ne mange plus, je ne bois plus, je dépéris à vued'œil.Ah! quel malheur! quel malheur!.. Je vous demanderai une petite répétition de ce salmis... bien obligé... En un mot, je n'ai plus de goût à rien !

En ce moment les verrous de la prison furent tirés avec force; la porte s'ouvrit, et l'on aperçut dans le couloir une troupe de soldats armés qui stationnait en dehors.

— Préparez-vous, mon jeune gentilhomme, dit le geôlier d'un air sombre; dans cinq minutes on viendra vous chercher, j

— J'ai cru que vous m'apportiez le café, répondit le chevalier sans montrer ni trop d'assurance ni trop de trouble.

— Le voici, répondit le geôlier en prenant un plateau des mains d'un valet.

La porte se referma.

Le dominicain redoubla ses lamentations.

— Hé quoi ! déjà ! s'écria-t-il ; dans cinq minutes!.. Ils ne nous donnent pas même le temps d'achever de dîner !

— Allons, mon père, dit gaiement de La Barre de l'air d'un homme qui a pris son parti, prenons le café; celui-là ne m'empêchera pas de dormir!

— 0 mon fils ! dit piteusement le père Bosquier en portant sa tasse à ses lèvres. Et ils appellent cela du café!... C'est à peine chaud!

— Maintenant, mon père, veuillez bien vous charger de mes dernières petites commissions pour ce bas monde; si vous en avez quelquesunes pour l'autre, c'est à charge de revanche.

V,,- Dites à ma tante que je lui demande mille fois pardon du chagrin mortel que je vais lui causer.

— Oui, mon fils, je n'y manquerai pas. Voulez-vous bien me faire passer le sucre? Gratias!

— Et puis, mon père, dit le chevalier en hésitant et en rougissant, il y a maintenant auprès d'elle une jeune fille, une pauvre jeune fille qui m'aime et que j'aime de toute mon âme-, dites-lui, mon père... vous ne me refuserez pas ce service : ce sera le dernier;

dites-lui, à elle, à Fanette , que mon dernier soupir, ma dernière pensée aura été pour elle!

— Et pour Dieu, mon enfant, ajouta le père Bosquier en levant les yeux au ciel.

— Je vais paraître devant lui, mon père, il n'en a pas besoin.

La porte de la prison se rouvrit.

— Me voici, Messieurs, reprit le chevalier, se retournant vers les soldats.

— Un instant donc, ajouta le père Bosquier. Ils me laisseront peut-être bien le temps de prendre mon gloria! Je sens que je n'aurai pas trop de toutes mes forces pour un pareil moment.

Le révérend père se leva enfin. Le chevalier lui donna le bras pour le soutenir, car l'émotion et peut-être aussi les moyens dont il avait usé pour la dissiper avaient rendu la marche du brave homme quelque peu chancelante.

Le piquet de soldats s'ouvrit et se referma sur eux. On se mit en marche.

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