CHAPITRE IX
Pendant la scène qui précède, on était venu frapper assez rudement à la porte du salon, où nous avons laisse Fanette en compagnie du baron de Saucourt.
— Qui est là? dit Duval avec humeur.
— Moi, votre secrélaire, répondit une voix que probablement Duval reconnut, car il sortit
du salon et referma la porte sur lui, mais pas assez vite pour que ces paroles : un courrier de Paris, n'arrivassent aux oreilles de Fanette. A ces mots, la pauvre enfant, qu'on eût crue morte tant elle était immobile, s'élança précipitamment comme s'ils lui eussent redonné la vie, et retenant son souffle, colla son oreille contre la porte que son âme semblait traverser.
— Tout est-il prêt ? demanda Duval, en même temps qu'un brisement de cachet et un frôlement de papiers se faisaient entendre.
— Oui, monseigneur, répondit une seconde voix ; les cinq bourreaux de Paris sont arrivés ce matin ; l'échafaud est dressé : on n'attend plus que le résultat des dépêches que je vous apporte.
— C'est bien, répliqua Duval. Sa majesté (m'écrit un de mes amis fort bien en cour), sa majesté Louis XV est brouillée avec sa favorite; il était de mauvaise humeur quand madame l'abbesse de Villancourt, la tante du condamné,
s'est jetée à ses genoux. Sa majesté a été inflexible ; elle a répondu que son devoir était de faire fleurir la religion, la morale publique et les bonnes mœurs. Voici l'arrêt de mort vu, approuvé et signé de sa royale main. Allez ! qu'on le dépêche ! que dans deux heures tout soit fini !
Le baron dit et regagna le salon. Comme il en rouvrait la porte, un être qu'il ne put définir passa rapidement devant ses yeux en lui jetant ces mots à la face : — Vous êtes un infâme ! et disparut.
Courant à perdre haleine, Fanette se trouva bientôt au milieu d'une populace avide et cruelle, qui la porta plutôt qu'elle ne marcha vers la placede l'église Sain t-Sulfrance, au portail de laquelle le chevalier devait faire amende honorable.
Le triste cortège y était déjà arrivé.
— Le voir! le voir! et puis mourir après, criait Fanette, épuisée par tant d'émotions. Et
elle se roidissait sur la pointe des pieds pour tâcher d'élever ses regards jusqu'à lui.
Elle l'aperçut; et la voix, le mouvement, tout lui manqua à la fois, excepté la vue.
Debout sous le porche de l'église, la tête nue et les cheveux au vent, le chevalier de La Barre déclara à haute voix n'avoir aucune amende honorable à faire, car il n'avait pas offensé Dieu. On lui présenta une formule, il refusa de la réciter : on la récita pour lui; puis, comme il refusa également de présenter sa langue, les bourreaux firent seulement le simulacre de la lui brûler. Il remonta ensuite dans le tombereau fatal ; le prêtre se plaça près de lui, et le cortège se remit en marche.
Comme on approchait de la place où était construit l'échafaud, la charrette éprouva un cahot plus rude que les autres, et une sorte de rumeur s'éleva dans la foule qui l'entourait.
— Qu'est-ce? demanda le chevalier à un des gens d'armes qui l'escortaient.
— Ce n'est rien, mon jeune condamné ; c'est une femme qu'on a écrasée. Voilà tout. Mais que voulez-vous! il y a vraiment des curieux qui, pour mieux voir, se mettraient je crois, sous la hache du bourreau! Cette créaturelà ne s'était-elle pas jetée en travers sous vos roues! Mais voilà qu'on l'emporte. Si celle-là en revient, elle aura du bonheur !
— Jean! cria tout à coup une voix faible et désolée, qui partait du groupe le plus voisin.
— Quel nom ! quelle voix ! dit le chevalier ému. Ce ne peut être qu'une vaine ressemblance, mais cette voix m'a brisé l'âme : ils n'auront plus à tuer quemon corps.
La charrette arrêta enfin. Jean se jeta dans les bras du père Bosquier, l'embrassa; puis prit ses mains, que le brave homme n'avait pas la force de soulever, les posa sur sa tête et lui dit:
— Bénissez-moi, mon père. Cela fait, il s'élanca hors de la charrette, monta résolument
sur l'échafaud, et regardantavec tranquillité le billot et les cinq bourreaux réunis pour cette exécution, il s'adressa à celui de Paris :
— Tes armes sont-elles bonnes ? lui dit-il.
— Oui, répondit fièrement celui-ci en s'appuyant sur sa hache.
— Est-ce toi qui as tranché la tête au comte de Lally ?
— Oui.
— Tu l'as manqué pourtant! Tache d'être plus adroit. Compte sur moi, je me tiendrai bien. Et avec le courage le plus sublime, il prit sa cravate, s'en banda les yeux, murmura une dernière fois le nom deFanetle, ets'agenouillanl devant le billot, reçut le coup fatal.
— Oh ! mon Dieu î mon Dieu, quel spectacle avez-vous réservé à ma vieillesse ! s'écria le père Bosquier. Oh ! je n'en pourrai manger de quinze jours î
Le cadavre dujeunehomme fut précipité dans
un bûcher où l'on affecta dejeter un exemplaire du Diclionnaire philosophique.
Comme la flamme s'élevait et dominait le bûcher, un homme encore jeune, mais au regard dur, à la physionomie cruelle, s'approcha d'un groupe de curieux, et leur demanda s'ils n'auraient point vu passer une très-jeune fille, fort belle, les cheveux en désordre, et remarquable sans doute à son désespoir.
— Une jolie brune? dit le soldat qui pendant le trajet avait parlé au chevalier de La Barre. — Oui. — Grande, mince, la peau blanche comme du lait? Une vraie demoiselle , enfin? — Oui , oui, dit l'homme avec impatience. C'est ma servante Fanette. Qu'est-elle devenue?
— Écrasée, Monseigneur! répondit le soldat.