CHAPITRE PREMIER
lie Bachot.
Le Vendredi Saint de l'année 1290, l'horloge de l'église cathédrale de Notre-Dame venait de sonner la cinquième heure du jour, lorsque dans la partie de l'île de Notre-Dame connue sous le nom de Vlle-aux-Vaches^ la voix pure et fraîche d'un jeune homme chantait.
Clergie règne orc a Paris.
Ensi com elle fut jadis
Alliènes, qui sied en Grèce Une cité de grand' noblèce.
Et, tout en chantant, le propriétaire de la jolie voix longeait les bords de l'île. Arrivé à l'endroit où, dix ans auparavant, un débordement de la Seine avait détruit le pont quiliait cette île au Jardin du Palais (1), un juron assez énergique succéda à la chanson.
— Fi donc î sire écolier, dit une seconde voix, qui semblait partir du fond de l'eau qui baignait l'île , et aussitôt une tête de jeune fille, brune et rieuse, s'éleva à la hauteur des roseaux. — Fi donc ! répéta-t-elle en achevant de se montrer aux yeuxde l'écolier, étonné et émerveillé de cette apparition, m'est avis que notre grand roi saint Louis a bien fait de mourir, afin de ne pas entendre une pareille infraclion à ses lois.
— D'où sors-tu donc, la belle enfant? de-
(1) Aujourd'hui quai des Auguslins.
manda l'écolier, le premier moment de surprise passé.
Pour toute réponse, la jeune fille montra du doigt un bachot amarré au bord de l'île, et , légère comme unebiche, elle s'éloigna en courant; mais aussi léger qu'elle, et courant même un peu mieux, l'écolier ne tarda pas à la rattraper.
— Tout beau, messire, dit-elle toute rouge, au moment où l'écolier allait poser la main sur elle, que désirez-vous?
— Peu de chose, dit l'écolier en retirant sa main qu'il avait avancée, savoir qui tu es.
La jeune fille baissa les yeux en pâlissant. — Que vous importe? lui dit-elle.
— Je ne vois jamais une belle fleur sans m'enquérir de son nom, dit l'écolier; et, pour te mettre à l'aise, ma belle enfant, je vais te dire le mien. Mon père s'appelle Ramier Flaming j c'est un bourgeois deParis. Je me nomme comme lui ; seulement je suis étudiant de l'Cniversité.
Je sais letrivium et le quadrivium (1), ce qui doit, jeune fille, vous donner une haute opinion de ma science.
— Messire, dit la jeune fille, devenue si sérieuse que son cliarmant visage en avait perdu toute trace du rire qui l'embellissait un moment avant, si vous avez un service à me demander, parlez.
— D'abord te demander ton bachot pour rentrer à l'Université avant le couvre-feu; puis...
— Vous me direz le reste en route, interrompit la jeune fille ; venez.
Et elle se mit à marcher devant, d'un air si calme, si digne et si naturel, que bien que l'écolier se sût seul avec elle dans cet endroit, il ne lui vint pas à l'idée d'abuser de cette cir-
(i) Autrefois on divisait la totalité des sciences en deux [):irties : le trivium, qui comprenait la grammaire, la logique ou dialectique et la rhétorique, et le quadrivium, expression fort ancienne qui signifiait la réunion de quatre sciences ou arts : l'arithmétique, l'astronomie, la géométrie et la musique.
constance. Il se contentait de la regarder, et il y trouvait du plaisir, car elle était bonne et belle à voir. Sa robe blanche sans ceinture dessinait une taille un peu frêle, peut-être, mais si souple et si gracieuse dans le balancement de sa marche, que le jeune saule ne se pliait pas au caprice du vent avec plus de mollesse qu'elle; ses beaux cheveux noirs, formant un bandeau sur son large front, venaient se réunir par derrière en une natte qui, semblable à une couronne, entourait sa jeune tête; à cette parure naturelle s'en joignait une autre, empruntée aussi à la nature : c'étaient de petites branches de bruyère blanche mêlées artistement à sa coiffure, et qui lui donnaient un charme et un attrait des plus originaux ; des colliers de prix et des bracelets enrichis de pierres précieuses entouraient son cou et ses bras.
Si le jeune écolier regardait sans se lasser cette belle jeune fille qui marchait si insouciam-
ment imprudente devant lui, elle, à son tour, 1. 14
etsous le vain prétexte de lui indiquer sa route, jetait de temps en temps et à la dérobée, quelques regards furtifs et curieux derrière elle. A quinze ans la jeune fille, enorgueillie d'être sortie de l'enfance, regarde ordinairement comme indigne de son attention l'écolier de dix-huit ans : c'était l'âge respectif de nos deux jeunes gens ; de sorte que peu à peu, et rassurée par l'extrême jeunesse de son compagnoL, la jolie habitante de l'Ile-aux-Yaches finit par l'examiner, elle aussi, à son tour.
Ramier, ainsi qu'il s'élait nommé, accoutré comme les étudiants du treizième siècle, d'une cape de gros drap brun fermée par devant et d'un camail fermé devant et derrière, n'était pas beau au premier aspect. Grandi trop vite, son corps, comme s'il n'eûtpu se soutenir lui-même, se voûtait en marchant; de grands cheveux blonds retombaient lisses le long de ses joues, dont la pâleur studieuse faisait remarquer la maigreur ; ses lèvres, flétries par
— ailles veilles, avaient perdu le rose incarnat de la jeunesse; ses yeux seuls, dei^randsycux bleus, le plus souventlernes, brillaient cependantparfois d'un éclat fébrile et inaccoutumé.
Tout en marchant, l'écolier avait à plusieurs reprises et inutilement essayé de saisir la main de la jeune fille.
— Laissez-moi donc, vous êtes un enfant, lui dit-elle enfin, en riant de ce rire qui est presque une insolence sur les lèvres d'une jeune fille , car elle a l'air de dire : Je ne vous crains pas, vous ne valez pas la peine que je me fâche.
L'écolier comprit si bien cette pensée que, saisissant brusquement et serrant à la briser la main de l'imprudente, il lui dit à son tour, les joues animées et l'œil sérieux et sévère :
— C'est vous qui êtes une enfant !
Soit qu'à cette étreinte convulsive la jeune fille eût compris qu'elle venait de trouver un maître, soit qu'elle eût senti la puissance de ce regard souverain qui l'envahissait moralement
comme un réseau de fer, elle trembla, sa voix faiblit, ses yeux se baissèrent, et presque aveccrainte, elle ajouta :
— Laissez-moi... de grâce!
L'écolier lâcha la main qu'il tenait.
Ils étaient alors arrivés tous deux au bachot; la jeune fille sauta dedans, l'écolier la suivit j il s'assit sur la planchette ; la jeune fille prit les rames et se mit à ramer. Le silence régnait et sur l'eau et sur le bachot. Le jour baissait; l'on n'entendait d'autre bruit que le bruit des rames frappant l'onde, et d'autre voix que les voix confuses de la Cité, qui arrivaient confusément jusqu'à eux. L'écolier n'avait point retii-é ses yeux de ce charmant visage, sur lequel la crainte inspirée par leur éclat régnait encore. Enfin, il dit :
— Quelle église fréquentez-vous donc? je ne vous ai encore rencontrée dans aucune.
Comme un écho doux et faible, les lèvres de la batelière répétèrent :
— Aucune.
Le jeune homme n'entendit pas, car il reprit :
— Étiez-vous à l'église cathédrale de Notre- Dame , et avez - vous vu la drôle de figure du Juif avant le soufflet, et sa figure piteuse après.
— Un soufflet! le Juif! quel Juif? s'écria la jeune fille lâchant les rames, et si pâle, si émue, qu'elle ne vit pas le bachot s'en aller à vau-l'eau.
— N'est-ce pas aujourd'hui Vendredi Saint? dit l'écolier.
— Eh bien ! dit la batelière haletante.
— Eh bien ! répéta l'écolier, ignorez-vous donc que tous les ans à pareille époque, on force un Juif à entrer dans l'église, et que, là, on lui applique publiquement un soufflet.
— Mais, quel Juif! je vous demande le nom du Juif? dit la jeune fille dont la pâleur devenait
si grande, qu'on l'aurait crue au moment d'expirer.
— Est-ce que je connais les noms des Juifs? répondit l'écolier, remarquant avec étonnement l'extrême émotion de sa compagne. Cependant, celui-ci, je l'ai entendu nommer... Attendez... que je me rappelle... Ah! j'y suis... c'est un neveu du riche Jonathas... vous savez, ce Juif ruiné tant de fois par l'exil et le rappel, et toujours aussi riche... Daniel, je crois.
La jeune fiUe étouffa un cri... Elle passa sa main sur ses yeux et sur sa bouche, comme pour les condamner les uns et l'autre au silence, puis cherchant ses rames, elle les reprit, ramena son bateau au courant; son visage était toujours aussi pâle, ses lèvres aussi tremblantes, mais sur son front, son beau front d'un blanc de neige, un noble courroux, une indignation croissante semblait naître et se fixer. L'écolier voulut parler.
— Assez, messire, dit l'étrange jeune fille,
avec un ton et des manières qui certes n'appartenaient pas à la classe du peuple. — Vous vous étiez imprudemment attardé dans l'ileaux-VacheS; je vous ai sorti d'embarras, ne me faites pas repentir, de grâce, du léger service que je vous ai rendu. Nous voici arrivés, ajoutât-elle, en voyant son bachot s'approcher de cette partie de la cité appelée la Molle-aux— papelards (1). Vous ne me devez ni salaire,
ni remercîment, séparons-nous et que ce
soit comme si nous ne nous étions jamais
rencontrés.
— Impossible! dit l'écolier, à qui l'extrême retenue de cette jeune personne inspirait un respect dont il ne se rendait pas compte. Impossible, je ne puis oublier et votre rare beauté, et l'adorable décence de votre maintien ; je ne puis oublier le son mélodieux et cependant un peu étranger de votre voix... Vous
(J) Aujourd'hui place du palais archiépiscopal.
le voyez, je suis timide et craintif devant vous... dites-moi, oh! dites-moi, de grâce, et votre nom, et que je vous reverrai.
Le bachot touchait alors la terre.
La jeune fille posa ses rames et se leva. Un triste et douloureux sourire effleura ses lèvres.
— Si je vous dis mon nom, c'est vous qui ne voudrez plus me revoir, lui dit-elle.
— Qui êtes-vous donc? dit l'écolier surpris. Sans lui répondre, la jolie batelière se baissa,
prit dans le fond du bateau un fagot d'herbes odoriférantes que sans doute elle avait ramassées dans l'Ile-aux-Vaches, et mises là avant leur rencontre respective, puis elle voulut sauter à terre; mais soit qu'elle s'y fût mal prise, ou que les herbes lui dérobassent la distance à franchir, elle fit un faux pas, et serait immanquablement tombée à l'eau sans l'écolier, qui la retint.
— A mon tour, maintenant, lui dit-il.
Et sans attendre de réponse , avec cette douce
autorité d'un homme fort, appelé par sa force même à protéger le faible, il se saisit du paquet d'herbes, sauta à terre avec, et se disposait à offrir sa main à sa compagne, lorsqu'il la vit près de lui.
— Merci et adieu, lui dit-elle, voulant prendre ses herbes.
— Laissez, dit-il, je vais les porter chez vous. Un frisson d'épouvante parcourut cette jeune fille.
— Donnez ! lui dit-elle, donnez !
Mais lui , sans céder, répliqua :
— Vous m'avez empêché de passer une nuit du mois d'avril froide et humide à la belle étoile. Je vous ai empêchée de prendre dans la Seine un bain tout aussi froid, et un plus humide que ma nuit : nous sommes quittes; partant, je veux, j'ai le droit de savoir qui vous êtes, et je le saurai.
Dans ce moment, un jeune homme traversait la Molte-aux-Papelards. Malgré l'obscurité
qui commençait a descendre sur la terre, il faisait encore assez clair pour distin^içuer son costume, qui se composait d'une tunique rouge retombant jusqu'aux genoux, laissant voir des chausses bleues, un scapulaire très-ample et très-court cachant les épaules, et surmonté d'un capuchon, du sommet duquel s'élevait une corne 5 une espèce de langue mal taillée en drap jaune se voyait cousue sur la poitrine. En apercevant ce nouveau venu, la jeune fille de l'Ile-aux- Vaches devint de toutes les couleurs, pâle, rouge, verte; ses joues prenaient successivement toutes les tei ntes de l'arcen-ciel; puis, avec un mouvement désespéré, passant sa main sur la manche de Fhabit de l'écolier, elle lui dit :
— Vous voulez savoir qui je suis? — voyez cet homme.
— C'est un Juif, dit l'écolier.
— Le reconnaissez-vous? dit-elle encore dans une angoisse inexprimable.
— Oui, dit l'écolier, c'est celui qu'on a souffleté ce matin à l'église; c'est Daniel.
— C'est mon fiancé, dit la jeune fille comme si ce mot lui eût été arraché du cœur, et le cœur avec.
L'écolier se recula pour éviter sans doute le contact de cette main d'enfant qui s'appuyait sur lui.
— Vous êtes donc Juive ! lui dit-il sévèrement.
La Juive ne répondit qu'en baissant les yeux, desquels une grosse larme coula.
— Alors, vous aviez raison, ajouta-t-il en posant à terre le paquet d'herbes dont il s'était chargé; et que ce soit comme si nous ne nous étions jamais rencontrés.
Disant ces mots froidement, sans regarder son infortunée compagne de voyage, sans la saluer, il s'éloigna.