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CHAPITRE II

Xte soufUeté.

A l'écolier succéda le Juif; il s'approcha de celle qui venait de le désigner pour son fiancé, se baissa pour ramasser les herbes, les chargea sur ses épaules, puis s'adressant à la jeune fille qui, immobile et glacée, suivait de l'œil l'écolier qui s'éloignait sans se retourner, comme si

celui-ci, en s'en allant, eût emmené son âme avec lui, il lui dit :

— Avec qui élais-tu donc, Billelle?

Et n'obtenant pas de réponse, il ajouta :

— Mais réponds-moi, Billette-, quel est ce chrétien que tu as ramené avec toi de l'Ile-aux- Vaches ?

La jeune fille passa la main sur son front, comme si elle eût voulu rappeler et ses pensées, et le sentiment de son existence, puis, levant sur Daniel ses deux yeux noirs, sévères et dignes, elle lui dit :

— Je vous ai déjà, et à plusieurs reprises, défendu de me tutoyer.

— En tre cousins. . . fiancés. . . bientôt mariés, dit Daniel se dirigeant vers la rue de la Barillerie.

— Ce mariage n'est pas encore fait, dit Billette en le suivant.

L'écolier venait de disparaître derrière l'église Notre-Dame.

— C'est comme s'il l'était; n'as-tu pas reçu le kidouschim ? répliqua Daniel.

Billette répondit sèchement :

— Je sais que vous avez le droit de m'empêcher de me marier; eh bien! je mourrai fille, voilà tout.

— Voici un caprice qui vous est donc venu dans votre bachot, ou que vous avez trouvé dans les herbes que vous êtes allée cueillir pour parfumer votre maison en l'honneur du sabbat? répliqua le jeune Juif.

— Non, dit Billette, ce n'est paslà queje l'ai trouvé.

— Où donc? s'il vous plaît, riposta son compagnon.

— Dans le soufflet que vous avez reçu ce matin à l'église, dit vivement la jeune fille.

— Bah! vous savez... dit le jeune Israélite étonné; puis, se reprenant, il ajouta : — Eh bien! au fait, c'est vrai , mais est-ce ma faute?., et que pouvais-je faire contre dix mille chré-

tiens qui m'entouraient, criaient, hurlaient et vociféraient ma mort? J'ai été bien heureux, je vous assure, d'en avoir été quitte pour un soufflet.

— Lâche! lui jeta la jeune fille au visage.

— Lâche! lâche! répéta Daniel ; j'aurais bien

voulu vous voir à ma place qu'auriez-vous

fait, je vous demande?

— Je l'aurais rendu, dit Billette résolument.

— Et l'on m'aurait massacré, dit Daniel avec un restant d'effroi dans la voix.

— Eh bien ! répondit la jeune fille avec une insouciance si empreinte du mépris qu'elle faisait de la vie, que Daniel ne put s'empêcher de s'écrier :

— Comme vous y allez ! et si vous m'aimez

si peu vivant, quel sentiment m'auriez-vous accordé mort?

— Mort, je vous eusse regretté, dit Billette ; vivant, je vous méprise. ^

— Merci ! ma charmante promise, dit Daniel

en entrant dans la rue de la Barillerie ; et , tournant après avoir fait quelques pas dans une ruelle sale , obscure, puante , — merci î abusez de vos avantages de femme ; abusez , abusez; heureusement que ça ne durera pas longtemps; le mariage est au bout, et alors ce sera moi qui serai le maître... Voyons, sans rancune, Billette, ajouta le futur mari de la jeune Juive, en s'arrêtant au milieu de cette ruelle, devant une porte basse garnie de grosses têtes de clous en fer. — Lève le marteau, frappe; tu vois bien que je suis chargé.

Bien plus pour échapper à l'entretien de son fiancé que pour lui obéir, Billette leva le marteau et frappa; à ce bruit une servante vint ouvrir.

— Enfin, te voilà, dit-elle, c'est-à-dire vous

voilà, ajouta-t-elle, se reprenant en apercevant

Daniel ; et c'est sans doute lui qui cause ton

retard : les amoureux, faut que ça jase toujours

un peu quand ça se rencontre... Allez poser vos I. 15

herbes dans la cuisine, monsieur Daniel, les enfants les prendront là pour les joncher dans les cours et dans les corridors; et toi, Billette, va vile trouver ta mère, qui t'attend pour lui présenter le cierge qui doit allumer la lampe du sabbat.

Pendant que Daniel prenait à gauche et descendait un petit escalier à colimaçon qui conduisait aux offices, Billette traversa une grande cour carrée, au fond de laquelle était le bâtiment affecté particulièrement à la famille de Jonathas, lieu retiré, tranquille, où ne pénétraient jamais que les intimes du Juif, et Juifs eux-mêmes, dont toutes les croisées n'ouvraient que sur des jardins à l'extrémité desquels serpentaient les eaux rares et bleues de la Seine. Le corps de logis situé sur la rue servait au commerce de Jonathas, et dans ce dernier, était admis sans difficulté quiconque frappait pour y entrer.

Billette s'arrêta un moment dans la cour pour

caresser trois enfants qui venaient au-devant d'elle, deux garçons et une petite fille 5 mais à peine répondit-elle à leurs petites demandes enfantines : la jeune Israélite paraissait triste, préoccupée; une pâleur rêveuse couvrait ses joues, ses yeux roulaient des larmes. Un homme suivait les enfants : à sa vue , Billette tressaillit, essaya de sourire et marcha à lui, le front baissé, soit pour dissimuler son trouble, soit pour recevoir une caresse, possible aussi une bénédiction, car à son approche l'homme leva les deux mains et les tint suspendues en l'air.

Cet homme pouvait avoir une quarantaine d'années, grand et sec, sa taille voûtée témoignait unehabitude continuelle deservilité craintive, d'humbles salutationsj son visage, comme tous ceux de sa caste, avait quelque chose de l'aigle et du renard : de l'aigle dans le front et dans la coupe arquée du nez; du renard dans les yeux et la bouche. Comme Daniel, il portait

sur son costume brun une langue en drap jaune.

— Que le Dieu d'Israël te bénisse toujours et partout, chère enfant de mes affections, dit Jonathas posant ses deux mains sur les beaux cheveux noirs de sa fille, et ne les écartant que pour les remplacer par ses lèvres. Mais qu'astu, et quel souci a chassé ce soir ta gaieté habituelle? Saurais-tu?... hélas!...

— Tout, mon père, répondit Billette.

— Et as-tu au moins, ajouta Jonathas, adressé à ce pauvre Daniel quelques douces paroles qui adoucissent l'affront que les chrétiens lui ont fait dans leur temple?

— Quelques douces paroles ! se récria Daniel qui s'avançait à ce moment dans la cour, et avait entendu la dernière phrase de Jonathas. — Bien au contraire, mon oncle, c'est en me disant qu'elle ne voulait plus de moi pour époux que ma cousine m'a accueilli.

— Cela n'est ni juste ni généreux de ta part, Billelte, reprit Jonalhas.

— Mon père, dit Billette d'un accent si sérieux et la physionomie si grave, qu'il sembla aux deux hommes que la jeune fille avait grandi, permettez-moi de vous déclarer que jamais je n'épouserai un homme déshonoré publiquement.

— Ce n'est pas un déshonneur, mais un malheur que j'ai éprouvé, dit Daniel.

— Eh bien ! malheureux ! soit... dit la jeune fille avec ce même accent de mépris dans la voix qui marquait si bien la pensée intime de cette âme élevée et triste.

Disant ces mots, elle passa devant Daniel sans le regarder, et entra dans le second corps de logis. Jonathas,essayantparun geste afleclueux de calmer la colère que les paroles de Billette avaient élevée dans l'esprit de son neveu, marcha sur ses traces, Daniel et les enfants suivirent.

Ceux-ci, comme tous les enfants devant qui on dit tout sans se douter seulement qu'ils écoutent, se glissèrent devant Billette, la précédèrent et se précipitèrent étourdiment dans une salle où le couvert était préparé, puis, s'élançant vers une femme jeune encore, belle, blonde et toute souriante, ils lui dirent ;

— Maman, tu ne sais pas? Billette ne veut plus épouser Daniel.

Mais la mère, sans s'inquiéter des paroles des enfants, alla au-devant de son mari en lui disant.

— Vois donc, Jonathas, quelle belle lumière répand la lampe à sept branches ; comme elle fait bien ressortir les fleurs de cette nappe de soie que mon père nous a envoyée du Levant, et comme nos plats d'argent étincellent. Les chrétiens se moquent de nous, ils nous méprisent; ils nous font souffrir toutes sortes d'humiliations, mais ils sont pauvres et nous som-

mes riches, ils mangent dans du bois, et nous dans de l'argent.

— Chut donc ! Séphora; si on t'entendait, dit Jonalhas jetant un regard d'effroi autour des lui.

Ce regard fut surpris par Billette, qui répliqua :

— Oui, les chrétiens sont pauvres, mais puissans; ils mangent dans du bois, mais sans crainte qu'on vienne leur ravir leur écuelle de bois et la nourriture qu'elle contient; ils couchent sur de la paille , mais le toit qui les abrite est à eux, ils le tiennent de leur père, ils le transmettront à leurs enfants; un édit ne viendra pas le leur arracher, le brûler ou le donner à d'autres.

— Cette petite a toujours des idées étonnantes ! dit Séphora en haussant les épaules, elle ne fait rien, ne dit rien comme les autres... On dirait, le Dieu d'Israël me pardonne, qu'elle aurait voulu naître chrétienne.

Billette tressaillit.

— Ma mère, dit-elle, trouvez-vous les Juifs bien heureux?

— Ma fille, dit Jonathas, ta réflexion est presque un blasphème contre le Dieu tout-puissant... Mais l'heure du sabbat a sonné, c'est celle de la prière... Où sont nos convives? ajouta-t-il en s'adressant à sa femme.

Celle-ci ouvrit une petite porte masquée par un pan de tapisserie, et introduisit successivement dix hommes, mis de différentes manières : les uns comme Jonathas et Daniel, d'autres avec la longue barbe et le turban de l'Orient, celui-ci avec le bonnet polonais; le dernier portait le chapeau à cornes de l'Alsace.

— Soyez les bien venus, messires rabbins(4), et puisque nous sommes au nombre voulu par la loi, si vous m'en croyez, nous prierons ici, au lieu d'aller à la synagogue; aujourd'hui ce n'est pas un jour de fête, messires.

(1) Rabbin veut dire savant dans la loi.

— Nous savons le malheur arrivé à un membre de votre famille, JonaLhas, dit un des nouveaux assistants.

— Les chrétiens sont de rudes persécuteurs, Manassès, répondit Jonathas en soupirant.

— Heureusement que le chapelain chargé par le chapitre de donner le soufflet n'était pas un méchant homme, fit observer un autre Juif,

— Il n'y a cependant pas été de main morte, messire Abraham, dit Daniel, portant comme par souvenir de la douleur la main à sa joue.

— J'ai ouï dire à mon grand-père, qui est de Toulouse, reprit un troisième rabbin, que, je ne sais plus à quelle époque, en 4003 ou 1004, Aimeric, vicomte de Rochechouart, ayant fait un voyage dans cette ville, à la même époque où nous sommes, à la fête de Pâques, le chapitre de Saint-Etienne, pour lui faire honneur, chargea Hugues, chapelain de ce vicomte, de donner le soufflet à un des nôtres. Ce chapelain s'acquitta avec tant de zèle de cette affreuse

mission, que notre malheureux parent en tomba mort; la cervelle et les yeux avaient jailli hors de la tête.

Un frisson d'horreur parcourut les assistants.

— Il faut que les Juifs aient jadis commis de bien grands péchés, dit Jonathas, pour que Dieu, qui est si bon, les en punisse jusque dans leurs descendants.

-~ Nous sommes dispersés, nous sommes avilis, on nous maltraite, on nous hait, on nous poursuit, mais on ne nous détruira pas, fit observer Manassès; nous existerons toujours, en dépit de tout et de tous.

— Ah! dit Jonathas avec un de ces sourires qui révèlent toute une existence de finesse astucieuse, de douleurs cachées, et qui n'en sont que mieux senties, ainsi que l'assurance profonde de son estime; — nous sommes pour les rois ce que la pluie est à la terre; on nous maudit, on nous extermine, on nous chasse

quand nous sommes en trop grand nombre, on nous rappelle aussitôt que le besoin de nous se fait sentir.

— Oui, dit Manassès, mais notre expulsion comme notre réhabilitation est encore pour les rois un moyen de nous ruiner; en nous chassant, ils s'emparent de nos richesses; en nous rappelant, ils nous prennent ce qui nous reste : nous payons le droit de Image pour entrer en France, celui de chenage pour y séjourner.

— Ce qui n'empêche rien, dit Jonathas toujours avec son sourire de satisfaction, notre famille ruinée et chassée en 633, par Clotaire, n'en revint que plus florissante sous son successeur. En H 87, Philippe- Auguste nous chassa en s'emparant de nos biens, meubles ainsi qu'immeubles; en nous rappelant, il exigea de nous des sommes énormes. En 1 257, moi qui vous parle, j'ai été chassé par Louis X, et

rappelé par son fils Philippe le Bel ce qui

n'empêche pas mes coffres d'être toujours

pleins, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard de sombre méfiance.

Puis, apercevant dans un coin de la salle Billette, debout, pâle, immobile, les yeux fixes et comme dominée par un sentiment qui l'envahissait, ainsi que l'asphyxie envahit jusqu'aux idées, il appela :

— Billette, mon taled(i) et mon livre, lui dit -il.

Il fallut que Jonathas répétât deux fois cet ordre, et de plus qu'un des enfants allât secouer le bras de sa sœur pour la faire sortir de l'espèce de léthargie où elle était plongée.

— Et que ce soit comme si nous ne nous étions jamais rencontrés, dit-elle mentalement et comme en se réveillant en sursaut.

— Eh bien ! que dis-tu, Billette? dit la petite fille qui ne cessait de secouer le bras de sa sœur. Tu n'entends donc pas papa qui te

(1) Espèce d'ûcliarpe en laine blanche ou en soie blanche dont les Juifs couvrent leur tête pendant la prière.

demande son taled et son livre?... Papa, Billette dori debout et rêve haut, ajouta-t-elle en se tournant vers son père.

Mais Billelle était revenue à elle; demi-souriante et honteuse de sa distraction, elle exécuta l'ordre reçu. La prière commença, les chants de ces hommes persécutés s'élevèrent, graves, lents, purs, sévères et doux à la fois, sous les voûtes sonores de la salle. Les femmes et les domestiques, appelés pour se joindre aux prières journalières, mêlèrent leurs voix à celle du chef de la famille : une seule personne se tut, une seule ne répéta pas les versets de la Bible ou les psaumes de David, ce fut Billette; une seule personne le remarqua, ce fut sa jeune sœur Anna.

Le repas et la prière qui suit le repas venaient de finir, lorsqu'on entendit un grand coup frappé à la porte extérieure du logis.

— Le couvre-feu n'a-t-il pas sonné ! demanda Jonathas.

— Il est huit heures et demie, messire, répondit un des assistants; il y a donc une demiheure qu'il a sonné; le bruit de nos chants et cet endroit écarté de votre maison nous aura empêchés de l'entendre.

— Sotte mode qui nous est venue des Anglais, fit observer Jonathas, et qui s'est introduite en France depuis 1100. A huit heures, éteignez vos feux, vos lumières, et si quelqu'un s'est attardé malgré lui dans les rues de Paris, tant pis pour lui ; il est attaqué, dévalisé, massacré quelquefois, sans pouvoir obtenir de secours.

Un second coup ayant été frappé à la porte extérieure, Jonathas fit un signe à sa fille Billette, qui se leva et accompagna la servante qui alla ouvrir.

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