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CHAPITRE m

lia cotnnsuniante.

Billette n'avait suivi la servante que pour savoir si la personne qui frappait à une heure aussi indue était un corréligionnaire que l'on dût recevoir, ou un chrétien àéconduire; mais, au premier mot qu'on prononça du dehors, elle reconnut la voix de la petite fille d'un pauvre poète nommé Gautier de Metz , et qui demeu-

rait porte à porte avec elle. Une certaine amitié, fruit du voisinage, s'était établie entre les deux jeunes filles-, aussi le premier accueil de Billette fut-il tendre, affectueux.

— Bonsoir, Adeline, dit la Jeune juive à la jeune chrétienne; quelqu'un est-il malade chez toi? as-tu besoin de quelque chose?

— Dieu merci, mon grand-père, malgré son âge, est toujours gai et bien portant; ma mère ne va pas plus mal non plus; je voudrais seulement parler à ton père.

— Entre , lui dit Billette.

Et les jeunes filles, se prenant parla main, se mirent à courir vers le second corps de losis.

La différence qui existait entre un corps de logis et l'autre était si sensible, qu' Adeline en poussa une exclamation de surprise en posant le pied sur la première marche de Tescalier.

Effectivement, autant le corps de logis qui

donnait sur la rue était triste, sombre, sévère, nu même, et de cette nudité sale qui témoigne de la misère, autant le second corps de logis, situé sur le jardin, était splendide. royal. De superbes tapis cacbaient le bois de l'escalier, une tenture en cuir doré couvrait les murs, de riches portières déguisaient les portes de l'appartement. A cette époque, le luxe des appartements était inconnu, même dans les châteaux royaux 5 les Juifs seuls, pour la plupart venus de l'Orient, ou frottés par le contact du commerce aux Orientaux, savaient embellir leurs demeures , et répandre intérieurement une aisance, un confortable qu'ils ne pouvaient étaler au dehors.

Aussi l'admiration d'Adeline allait en croissant, et, par un de ces sentiments d'alors qu'inspirait cette nation persécutée, la jeune chrétienne, serrant dans ses mains les mains de Billette, lui glissa dans roreille : . -rjU. —

— Quel dommage que tu sois juive, Billette! I. 16

ricbe comme tu l'es, tu épouserais sans conteste mon cousin Ramier Flamming.

Un cri et une convulsion de la main que tenait Adeline épouvantèrent cette dernière.

— Qu'as-tu? ajouta-t-elle.

— Tu es la cousine de... Et la pauvre Juive ne put articuler le nom de l'étudiant, qu'Adeline répéta sans se faire prier.

— De Ramier Flamming, dit-elle; mais tu le connais donc?

— Oui... non... chut! je te conterai cela, dit Billette vivement et en introduisant son amie dans la salle éclairée de la lampe à sept branches.

En voyant tant de monde rassemblé sous une brillante lumière, Adeline fit un mouvement d'effroi que Jonathas dissipa bien vite.

— Rassurez-vous, ma chère enfant, lui ditil, et veuillez me dire le motif de votre visite.

— Messire, répondit la jeune chrétienne en rougissant de parler devant une si nombreuse

société, demain je communie, et je voudrais retirer la robe blanche que je vous mis en gage le mois dernier.

— Pour trente sols, n'est-il pas vrai? demanda Jonathas.

— Oui, Messire, dit Adelice, devenant de plus en plus embarrassée.

— Le sabbat est commencé, ma jeune voisine, dit Jonalhas, et nous ne pourrons faire aucune affaire jusqu'à ce qu'il soit fini, ni recevoir ni donner de l'argent.

— Je connais vos usages, Messire, répondit Adeline, aussi je ne vous apportais pas d'argent. Il y avait bien aussi une autre raison pour cela, c'est que nous n'en avons pas au logis depuis longtemps; mais ne pourriez-vous, messire, sans faire d'affaire, me prêter ma robe blanche?

— Ne pouvez-vou3 dune communier sans elle? demanda madame Jonathas.

— Oh ! Madame, pour une si sainte cérémc-

nie, il faut être en blanc, dit Adeline. Songez donc que c'est pour recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. •

— Le recevoir, où et comment? demanda Billette. .i

; — Dans une hostie que nous avalons, dit Adeline. ,

- — .Je voudrais voir une de ces hosties-là, dit Jonathas. >

- — C'est difficile, dit Adeline.

— Qu'en veux-tu faire? lui demanda ba femme.

— La voir, voilà tout, dit Jonathas simple-

ment.Kjuij nucixiiyitr >

^. — Quelle idée! dit madame Jonathas. ,

— Une idée de curiosité, dit Jonathas. Je n'ai jamais vu de ces hoslies-là, et je voudrais en avoir une. Si Adeline veut demain m'en apporter une, je lui rendrai sa robe sans réclamer le prix du gage. . ,.,L. .ùlh

- — Vous me tiendrez quitte des trente sols?

demanda Adeline, et vous me rendrez ma robe ce soir? >7

— Tout de suite, dit Jonalhas.

— Quel bonheur! dit Adeline étourdiment; rendez-la-moi, Messire, et demain je vous apporterai l'hostie.

— Comment feras-tu? demanda Billette.

— J'en prendrai une bien doucement, dit Adeline, le prêtre n'y verra rien.

Adeline, pauvre enfant irréfléchie, n'avait pas songé à la gravité de la faute qu'elle allait commettre, faute immense dans sa religion, et que toutes les convenances réprouvaient.

— En vérité! dit madame Jonathas avec un geste de mécontentement, mon mari n'est pas plus raisonnable que cette enfant : celle-ci, pour avoir une robe neuve, fait une action que sa religion doit condamner, et toi, Jonathas, tu peux t' attirer les plus grands malheurs avec cette fantaisie. j;iUi^ i —

. — Quelle femme singulière tu fais, Séphora,

dit Jonathas; tu as peur de tout; tu \ois des persécutions dans les choses les plus simples. Cependant Philippe le Bel nous souffre; il protège notre commerce...

— Oui, dit Séphora avec un sourire amer, il le [irotége à la manière dont nous protégeons les oies de notre basse-cour : il nous permet de nous engraisser pour mieux nous dévorer... Non, vois-tu, Jonathas, tant qu'il y aura des Juifs et des rois, il y aura des persécutés et des persécuteurs.

— Espérons, ma femme, que cela changera, dit Jonathas, et qu'un jour les Juifs régneront à leur tour.

— Quand toutes les religions seront assez effacées pour que Juifs et chrétiens ne fassent qu'une même famille, peut-être bien , dit Séphora.

— Pourquoi ne dites-vous pas éclairées pour effacées, ma mère? se hasarda de dire Billette.

— Si les enfants s'en mêlent! dit Jona-

thas en riant...

- — Billette a raison, dit Adeline; ne sommesnous pas tous enfants du premier homme?

— Assez causé sur ce chapitre, dit Jonathas; le couvre-feu a sonné depuis longtemps, et bien que de ce corps de logis on ne puisse apercevoir de lumières dans la rue, il est prudent, je crois, de les éteindre... Voici ta robe, Adeline, dit le Juif en la prenant dans le bas d'une armoire pleine des choses les plus précieuses; à demain l'hostie...

— Jonathas! lui dit sa femme sur le ton de la prière, ne t'expose pas.

, — Assez! dit Jonathas avec impatience; je veux voir comment une hostie est faite; je n'ai aucune autre idée qu'une satisfaction donnée à ma curiosité; c'est un désir bien innocent, je l'espère... Reconduis ton amie, Billette, ajoutal-il en s' adressant à sa fille.

Celle-ci se leva , prit le bras d'Adeline, et

toutes les deux sortirent de la salle si bien éclairée, de sorte que leurs yeux éblouis furent un instant avant de s'accoutumer à l'obscurité. Ce premier moment passé, Billette guida son amie, par des couloirs arlistement disposés, jusqu'à la porte de la rue.

Avant de se séparer, Adeline retint son amie par le bras.

— Tu connais Ramier Flamming?

— Est-ce que tu dois l'épouser? demanda Billette sans Répondre autrement.

— Je ne suis pas assez riche pour cela, répondit Adeline en soupirant.

— Mais tu l'aimes? demanda Billette.

-•; — Pins que ma vie, dit Adeline de cet accent profond et triste qui vient de l'âme.

^ Cela dit, les deux amies se serrèrent la main ; là porte de la rue était ouverte : Adeline ne fit qu'un saut jusque chez elle; Billette ne referma la porte que lorsqu'elle eut entendu celle de son amie se refermer sur elle. ■ . - -

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