CHAPITRE ÎV
'Les cricrie:; de Paris.
En 1181, lorsque Philippe- Auguste chassa les Juifs de ses états, ils avaient à Paris deux synagogues, l'une située dans la Cité, rue de la Juiverie, qui fut, après leur expulsion, convertie en église sous le nom de Sainte-Madeleine en la Cité; l'autre rue de laTacherie. En -1198, rappelés par le même roi, les Juifs firent réparer
la synagogue de la rue de la Tacherie, et en établirent une seconde dans une des anciennes tours d'une des enceintes de Paris, située au cloître de Saint-Leau-en-Grève. Par dérision pour cet établissement, les chrétiens appelèrent cette tour et la rue où elle était située, du nom de Pel-av -Diable.
Au moment où Jonathas, sa femme et leurs enfants eurent le pied hors de leur logis pour se rendre à la synagogue située dans la rue dont nous n'osons redire une seconde fois le îiom , ils furent assaillis par tout ce qui faisait alors les crieres de Paris. Et d'abord les baigneurs, debout sur les portes des étuves , criant aux passants que le bain était chaud, qu'il fallait se bâter.
Ln peu plus loin, un homme vêtu de noir, brandissant une baguette, répétait d'une voix lugubre ; — Priez Dieu pour les trépassés!
Puis un sergent d'armes battant du tambour, criait d'une voix éclatante ; — Le ban du roi;
autrement dit, Tordre aux Parisiens de se préparer à marcher à la guerre.
, ,, Venaient ensuite les crieurs de comestibles; les marchands de marée, criant : — le hareng frais, — le hareng saur, — le vivet, — le merlan, — l'alites, espèce d'oiseau de mer, — et le poisson d'eau douce, se péchant tous dans les étangs de Bondy, et n'ayant pas d'autre dénomination que le poisson de Bondy.
D'autres criaient la volaille, consistant en oisons et pigeons.
Et la chair fraîche, et la chair salée.
Et les œufs et le miel.
Et les légumes, surtout l'ail, dont on faisait alors une grande consommation : on en frottait le pain que l'on mangeait, et l'on en mettait dans tous les aliments. Puis les pois pelés, ou en purée toute chaude ; le cresson, les fèves crues et chaudes, les ognons, le cerfeuil, le pourpier, la poirettc, le poireau , le navet, l'anis et les échaloltesd'Étampes.
Quant aux fruits, ils ne seraient pas en grande faveur de nos jours; il paraît que nos aïeux étaient moins délicats que nous. C'étaient des poires de Caillot, de Hartiveau, de Saint-Rieul; des poires d'Angoisse, renommées pour leur âcreté : des pommes de Calville, d'autres dites blanduriau d'Auvergne , un fruit appelé jorroise, aujourd'hui jarosse, et une graine de gesse chiche que l'on fait griller pour la manger -, des cormilles, fruit du cormier; des alises, mauvaises petites poires; des prunelles des haies, des nèfles, des fruits d'églantier, des noix fraîches, des cerneaux, des châtaignes de Lombardie et des raisins de Malte.
On criait aussi les boissons. Debout devant son établi, le marchand devin arrêtait les passants en leur disant : Entrez, buvez; vous avez ici du vin à tous les prix : à 32 deniers (3 sous) la pinte le plus cher, 6 deniers le meilleur marché.
Un peu plus loin, c'était le vinaigre, le vinai-
— 253 — gre à la moutarde qu'on vous offrait, et du verjus, et de l'huile de noix.
Echappiez-vous àces cris, vous tombiez dans les aliments préparés : des pâtés chauds, des gâteaux , des galettes , des échaudés, des flans, des oublies renforcées, des gâteaux à fèves, des tartes, des simoneaux , des roissoles ou couennes de cochon grillées.
Et cela sans compter les gens qui vousoffraient leurs services, toujours eu criant : — Faites recoudre votre cotte, votre chappe, votre surcot, votre mantel , votre pelisson , disaient-ils à droite.des passants, en môme temps que leurs compères leurcriaient à gauche : — Chapeaux, chapeaux ; avez-vous de vieilles bottes ou de vieui souliers à réparer? ou bien : — Faites aVjÇlier vos cuviers , vos hanaps; faites poiir vos pots d'étain. Voulez-vous acheterdes treillis en fil d'archal, de la chandelle de coton, des mèches de jonc pour les lampes, du vieux fer, du jonc frais, du savon d'outre mer?
Et ceux qui n'avaient rien à crier criaient : Noël! Noël! cri de joie de ce temps-là; c'était à assourdir les oreilles les plus habituées au bruit. Car j'oublie de vous parler des charbonniers, qui vous offraient un sac de charbon pour un denier ; des meuniers, qui vous arrêtaient pour vous demander si vous n'aviez pas du blé à vendre , et de tous les gens qui demandaientl'aumône ; les religieux Jacobins de la rue Saint- Jacques, les frères Mineurs, les Augustins, les frères au sac, parce qu'ils portaient des sacs pour recevoir des aumônes qu'on leur faisait; les Carmes, les Prisonniers, les Guillemites, les Porte-Croix, les aveugles des Quinze-Vingts, les Sachettes; et par -dessus toutes ces voix dominaient les voix criardes des écoliers des collèges, qui tous les matins couraient les rues pour quêter leur pain.
Enfin, jusqu'au malheur qui avait son cri. Un habitant perdait-il quelqu'un de sa famille, il se mettait sur sa porte et se lamentait ainsi :
•Joo
Aide Dieu, de inaïesté;
Com de maie heure je suis nez!
Com par sui or mal assenez!
Ce fut en cherchant à éviter tous ces cris, et ces marchands, et ces quêteurs, que Jonathaset safamille atteignirent la rue de laTacherie, où était située leursynagogue. Au moment où ils allaient y entrer, un jeunehomme, qu'à sa cape brune Billelte reconnut tout de suite pour Ramier Flamming, s'approcha d'eux, et ne jetant sur la jeune Juive qu'un regard d'indifférence qui lui navra l'âme, il s'adressa à son père.
— Juif, lui dit-il sans le saluer, j'ai de l'argent à emprunter : à quelle heure te trouve-t-on chez toi?
— Après le coucher du soleil, répondit Jonothas.
— J'y serai, dit l'écolier, qui s'éloigna sans retourner la tête.
Bien qu'historienne, et peu obligée, d'après ce titre, à dire la vérité, jesuis forcée, cependant,
d'avouer ici que la pauvre Billette sentit son âme s'en aller à la suite de l'étudiant. Dans sa naïve ignorance, elle ne pouvait comprendre et cet empressement charmant à la poursuivre dans l'île, ces paroles si douces qu'il lui avait adressées, et qui résonnent encore si chatouilleuses à ses oreilles; puis tout d'un coup, sans aucune transition, celte froideur méprisante et affectée, cette indifférencecruelle, et ces mots qui lui revenaient comme un cauchemar: — Faites comme si iwus ne nous étions jamais rencontrés.
Ce jour-là, sa mère fut obligée de lui faire remarquer qu'elle ne faisait aucune attention aux versets de la loi ; qu'elle se levait à ceux où il fallait rester assise-, qu'elle s'asseyait à ceux où les fidèles d'Israël se levaient; qu'enfin elle semblait n'être pas à la prière.
Hélas! c'était vrai; entre le rabbin et elle; elle voyait l'étudiant; il lui sembla même, du haut de la galerie où les femmes d'Israël se
tiennent, apercevoir dans le parvis des hommes, derrière une colonne du temple, la cape brune et les blonds cheveux de Ramier ; elle crut même sentir sur ses joues le feu des regards de l'étudiant qui la fixait-, la pauvre enfant en éprouva comme un éblouissement. Quand elle revint à elle, elle se hasarda à tourner les yeux vers cet endroit, mais elle ne vit ni cape brune, ni cheveux blonds, ni regards flamboyants; elle crut s'être trompée, et en soupira de regret. Toutefois, un doux espoir animait de temps en temps les yeux éteints de la jeune fille, et appelait sur son front pâle, sur ses joues d'un blanc mat, un léger coloris qui disparaissait aussi vite qu'il venait. Elle le verra le soir. Jamais journée de sabbat, ç'est-à-dire une journée sans rien faire, ne parut aussi longue à Billette. Ce futpresqueavec un sentimentde reconnaissance que, de la fenêtre où elle était assise, elle vit le soleil descendre à l'horizon et s'éteindre tout à
fait derrière les ormeaux qui ombrageaient I. 17
les rives de la Seine. Un coup frappé à la porte de la me la fit tressaillir.
— Enfin ! se dit-elle en elle-même en entendant un bruit de pas s'approcherde la chambre où elle était.