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CHAPITRE V

Zi 'hostie.

Billette avait réuni tout son courage pour voir Ramier Flamming, et supporter sa vue; elle ne pensait pas en avoir besoin pour se mettre en garde contre sa non- venue, aussi pensa-t-elle tomber de son lia ut, en voyant à la place de la cape brune dcrciudiant, la cotte blanche et le voile blanc de la communiante Adeline.

Le couvert était mispour souper 5 une bouilloire d'eau était devant le feu, une mèche de jonc brûlait dans une lampe pleine d'huile d'olive.

— Voici l'hostie, dit Adeline, posant sur la

table le pain de l'Eucharistie. Personne ne s'est douté de rien ; le père Bertrand qui nous administrait la communion, a la vue basse, si basse, que c'est à peine s'il voit nos lèvres sur lesquelles il pose Thostie; j'ai pu la prendre dans ma main : mais vous me la rendrez, car je ne veux que vous la montrer, au moins.

— Oui, laisse-moi l'examiner, dit Jonathas prenant l'hostie et la tournant dans ses doigLs.

— Jonathas, Jonathas, lui dit sa femme, sur le visage de laquelle un saint effroi se lisait, jette cela au feu je t'en prie... introduire chez nous une chose de l'église, c'est introduire le malheur sous notre loit, tu ne sais ce que tu fais , Jonathas. Jette au feu ce que cette imprudente jeune filie a apporté ici.

Soit pour complaire à sa femme ou que réellement il sentît qu'il faisait une action blâmable dans toutes les religions, Jonalhas jeta l'hostie au feu; Adeline poussa un cri ! En ce moment un coup de vent saisit l'hostie, et la faisant tournoyer sur elle-même, au lieu d'aller tomber au milieu des flammes, elle revint, on aurait dit d'elle-même, retomber aux pieds du Juif.

— C'est singulier, dit-ilen la ramassant, et se mettant à l'examiner à la lueur de la lampe, pendant que Séphora, en proie à la plus vive inquiétude, ne cessait de prier le Dieu d'Israël d'éloigner d'elle, de sa maison, de son époux, de ses enfants, les malheurs qu'elle prévoyait.

— Voyons donc, ajouta Jonathas, comment cela est fait.

Disant ces mots, il prit un canif, l'ouvrit, et se disposa à percer de la lame l'hostie qu'il tenait entre ses doigts. Sa femme, de plus en plus effrayée, voulut l'en empêcher; mais,

— 2G2 — obstiné dans sa curiosité, car certes il n'avait aucune mauvaise pensée, il continua, malgré l'opposition deSéphora, àvouloir percer l'hostie ce qu'il réussit à faire; aussitôt, ainsi que l'affirment certaines personnes, le sang jaillit, et plusieurs gouttes tombèrent à terre.

Aux cris de safemme, desafille, delajeune chrétienne cause du sacrilège, d'une nouvelle personne qui entrait et qui avait vu le coup de canif, et des enfants, qui ne demandent pas mieux qu'à crier sans savoir pourquoi, à la vue surtout du sang qui coulait, Jonathas, pour se débarrasser de l'hostie, la jeta dans l'eau qui bouillait sur le feu.

— Sacriléc;e ! cria la nouvelle venue en s'élançant vers la bouilloire; elle saisit adroitement l'hostie qui nageait au-dessus desglobules de l'eau, puis, avisant un vase de bois, elle l'y déposa en se secouant les doigts, un peu échaudés par l'action de l'eau bouillante.

— Ce n'est point un sacrilège, madame Fer-

263 — ron, dit Joriathas, ayant, reconnu dans cette personne la mèr3 d'Adeline ; c'était un mouvement de curiosité, voilà tout-, j'ai voulu voir comment une hostie était faite.

— Jonathas , dit madame Ferron , si j'étais méchante, je pourrais vous faire un mauvais parti.

— Mais vous ne le ferez pas, dit madame Jonathas en prenant les mains de la chrétienne et les serrant entre les siennes. Vous ne le ferez pas 5 mon mari est un brave homme, un père de famille qui gagne honnêtement sa vie, soit en prêtant sur gages , soit même sur un bout d'écrit; il n'a jamais fait de mal à personne : vous ne lui en ferez pas, n'est-il pas vrai, madame Ferron? Tenez, si vous vous taisez, je prendrai sur moi de vous rendre , et cela sans que vous déboursiez un denier, lehanap d'argent que feu votre mari a mis en gage chez nous l'an passé, quelque temps avant sa mort, et votre anneau d'or, et votre cotte des dimanches,

et bref, tout ce que nous avons à vous, madame Ferron.

— Dam ! et que j'accepte sans trop me faire prier, madame Jonathas, dit la mèred'Adeline; car enfin, je ne suis pas riche, moi, comme mon frère Flamming, notaire au Châtelet ; je suis pauvre, très-pauvre même; j'ai à ma charge mon père vieux et infirme, ma fille qui ne pense qu'à rire au lieu de travailler; il est vrai qu'elle n'a que quinze ans, la chère petite ; mon mari est mort, en ne me laissant que des dettes. Mais je puis dire tout de même que c'est bien honnête la proposition que vous me faites, et que, certes, bien que vous soyez des Juifs, j'ai quelques probabilités de croire que vous êtes d'honnêtes eens.

— Pensez-vous donc, madame Ferron, que les Juifs soient des coquins? dit Jonathas.

— Dam ! monsieur Jonathas, c'est peut-être un mensonge, mais en général, les Juifs ne sont pas estimés.

— Ils le seront un jour, je l'espère, madame Ferron, dit Billette. dont le noble orgueil se révoltait chaque fois qu'on accusait les gens de sa nation ; ils le seront lorsque les peuples seront assez éclairés pour les juger et les comprendre; aujourd'hui, hélas ! ils ne font que les persécuter.

— Aussi pourquoi ne se font-ils pas tous chrétiens? dit cette femme.

— Je vous répondrai par ce commandement de votre propre religion, madame Ferron , dit Jonathas : « Père et mère honoreras afin de vivre longuement. » Ce ne serait pas honorer leur mémoire que de renier la religion dans laquelle ils vous ont élevés.— Et puis, dit Billette presque malgré elle, et comme répondant à une impulsion intime, si on s'y prenait d'une autre manière, par la persuasion, au lieu d'employer la persécution : il y a franchise à céder à la persuasion, et lâcheté à céder à la persécution.

— Billettc, Billette, peux-tu parler ainsi? lui dit sa mère avec plus de douceur que de sévérité, puis, se tournant vers son mari, elle ajouta : — Je ne sais oij cette enfant va chercher ce qu'elle dit, mais que le Dieu d'Israël me pardonne si elle n'est pas à moitié chrétienne.

Un nouvel interlocuteur entra alors dans la salle à manger; à sa vue, madame Ferron se saisit du vase de bois où était l'hostie et le cacha dans un pan de sa cotte, qu'elle releva dessus ; puis, faisant signe à sa fille de la suivre, elle sortit en laissant pour adieu au nouveau venu.

— Eh quoi! Ramier, ton père ne te donne donc pas assez d'argent, que tu as recours aux Juifs?

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