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CHAPITRE VII

Xe diamant.

Le dimanche qui suivit ce que je viens de décrire, après l'office, Adeline vint trouver sa jeune amie, la Jolie juive, ainsi qu'on appelait Billette dans tout le quartier de Notre-Dame 5 c'était ordinairement le jour où les deux voisines pouvaient causer en liberté, sans crainte

d'être dérangées. Jonathas, enfermé avec sa I. 18

femme depuis le matin, faisait sa caisse de la semaine, occupation qui les tenait tous deux quelquefois jusqu'après le coucher du soleil. Les deux enfants allaient jouer dans le voisinage, et Billette seule passait cette journée soit à lire, car la jeune fille était savante dans cet art, ainsi que dans celui d'écrire, soit à arranger quelques parures nouvelles, car la coquetterie est dans le cœur de la femme ce que le parfum est à la rose, une chose innée chez elle. Quelquefois elle pensait à son fiancé, mais c'était pour redouter le jour où il changerait ce titre contre celui de mari ; puis elle soupirait en pensant à sa religion, au mépris que cette religion inspirait à ceux qui n'y croyaient pas, mépris qui ne pouvait être compensé que par le fanatisme de ceux qui la professaient. Jamais cependant encore ce mépris ne lui avait paru si sensible que depuis trois jours, que depuis qu'elle avait rencontré cejeune étudiant, ce jeune Ramier dont le nom lui faisait telle-

mentbattre le cœur, qu'il lui semblait que chaque pulsation emportait une partie de son existence. Absorbée dans ce souvenir cruel et charmant à la fois, la tête dans ses mains, les yeux fermés afin de ne pas être distraite par aucun objet extérieur, elle se retraçait cette image défendue par ses lois; elle écoutait encore cette voix mâle et fière, si différente de la voix humble et mielleuse de son père et des siens, lorsqu'un nom vint inopinément frapper son oreille: c'était celui de Ramier. Elle tressaillit, leva les yeux, et vit devant elle Adeline, entre les doigts de laquelle brillait un gros diamant.

— Ramier te remercie de ce que tu as fait hier pour lui, lui dit la jeune chrétienne, et il t'envoie le gage qu'il a refusé à ton père.

— Un gage! s'écria Billette avec un étonnement douloureux, un gage! il me méprise donc bien!

— Au contraire, il t'aime, lui répondit Adeiine si tristement que la jeune Juive ne put

s'empêcher de regarder son amie : elle s'aperçut alors qu'elle pleurait

— Singulière manière d'aimer les2;ens, ditelle avec un sourire amer.

— Oh! il t'aime, Billette, et j'en mourrai, dit Âdeline, passant ses deux bras autour du cou de son amie, et s'abandonnant en enfant à toute sa douleur... Il t'aime, car il ne m'aime plus !

— Mais c(ila ne se peut, Adeline, dit Billette ravie et cruelle dans son ravissement, car elle ne pensait qu'à sa joie, et oubliait que la même chose qui causait cette joie faisait couler les larmes d'une amie; mais cela ne se peut, mais je suis Juive !

— C'est ce qui le désole ! dit Adeline.

— Mais il est chrétien, dit encore Billette.

— Aussi s'en veut-il beaucoup de t'aimer.

— Mais comment veux-tu qu'il m'aime? dit encore Billette.

— Hélas î je ne le veux pas ; mais cela est,

répondit la jeune chrétienne. Écoute, Billette, et plains-moi... Si ma mère est pauvre, cela n'empêche pas son frère, messire Flamming, notaire au Châtelet, d'être fort riche. Il n'y a pas un an que nous demeurions encore avec lui, et ce n'est que lorsqu'il s'est aperçu que j'étais grandelette et que son fils m'aimait, qu'il nous a fait sortir de chez lui ; c'est alors que nous sommes devenus voisins; mais Ramàer m'aima'it toujours : encore jeudi il m'assurait qu'il n'aurait pas d'autre femme que moi, et voilà que ce matin il est venu, et sans me parler de son amour, ainsi qu'il le faisait toujours, sans me regarder, sans médire que je suis jolie , et qu'il aime bien mes beaux cheveux blonds, il m'a donné cette bague, en m'enjoignant de te l'apporter avec les paroles que je t'ai répétées; et il s'en allait sans ajouter un pauvre petit mot pour moi , lorsque le cœur gros je l'ai suivi : — Eh bien ! Ramier, lui ai-je dit, rien pour votre petite femme? — Adeline,

m'a-t-il répondu, mariez-vous à qui vous voudrez , moi, je ne veux pas de femme... j'entrerai dans les ordres... Et comme toute saisie je l'écoutais sans avoir la force de répondre, il s'en est allé en disant: — Oh ! pourquoi donc, mon Dieu! n'est-elle pas chrétienne!... Tu vois bien que ce n'était pas de moi qu'il parlait, mais qu'il pensait à toi... ajouta la naïve enfant en redoublant ses pleurs.

Depuis un moment, Billette n'écoutait plus son amie; occupée à désenchâsser, avec une des aiguilles d'or de ses cheveux, le diamant enchâssé dans la bague d'argent, elle venait de réussir à l'enlever. — Tiens, dit-elle en passant à son doigt l'anneau, et en remettant la pierre précieuse dans la main d'Adeline, dis à... ton cousin que je ne refuse pas son gage... mais que je lui renvoie le surplus...

— Le surplus, dit Adeline souriant au milieu de ses larmes, tu lui as donc prêté bien peu d'argent!

Billette serra la main de son amie sans lui répondre. Jonathas entrait alors dans la pièce où se tenaient les deux jeunes filles ; Adeline, qui crut comprendre que c'était pour faire un secret de ce prêt à son père, se tut. Un moment après, Sépliora parut : elle était pâle, émue, tenait son fils par le bras, et, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme, elle lui disait :

— Je ne me fâcherai pas, Benjamin, mais dis-moi la vérité. Qu'as-tu dit aux chrétiens qui sortaient de l'église Notre-Dame ?

Benjamin répondit ; — Je leur ai dit la vérité, quoi ! C'est en vain que vous allez adorer votre Dieu; papa l'a fait bouillir hier au soir.

— Et après !... lui dit sa mère respirant à peine.

— A preuve, ai-je ajouté, que la voisine Ferron s'est brûlé les doigts en le retirant de la marmite, et qu'elle l'a emporté dans une sébille de bois; que même elle n'a pas rapporté

la sébille. Alors la foule s'est portée chez la voisine Ferron.

— Malheureux enfant ! tu as tué ton père ! dit Séphora tombant sur un des bancs de bois qui entouraient la chambre, et se couvrant le visage de son mouchoir, elle resta comme abîmée dans une profonde douleur.

En entendant le petit Benjamin parler ainsi, Jonathas, Billette et Adeline avaient pâli ; toutefois, affectant une tranquillité que cette pâleur démentait , Jonathas s'approcha de sa femme.

— Tu t'effrayes à tort, Séphora; que peux-tu craindre?... ce que j'ai fait est de bien peu d'importance.

— Ah ! quand on veut perdre les gens, Jonathas, tout tourne contre eux.

— Mais je n'ai pas d'ennemis, Séphora

— Pas d'ennemis... Jonathas, tu oses dire cela... mais, pauvre ami, tous ceux qui entrent chez toi en sortent tes ennemis. Ceux à qui tu

prêtes t'en veulent, parce qu'une fois qu'ils tiennent ton argent, ils pensent qu'il faudra le le rendre, et c'est un tort que tu te donnes à leurs yeux ; ceux à qui tu refuses t'en veulent parce que tu les refuses. Tu vois bien que pas un homme ne passe le pas de ta porte sans y laisser une malédiction... Pas d'ennemis... un prêteur sur gages !....

Personne n'avait osé interrompre cette laihentable expression des pensées de la femme du Juif!... et chacun était encore sous l'impression de ces sinistres paroles, lorsque soudain un grand bruit se fit entendre, et la maison de Jonathas se trouva tout d" un coup remplie d'un peuple en fureur, en tête duquel s'avançaient des sergents d'armes.

— Au nom de monseigneur l'évêque de Paris, suivez-nous, dirent ces sergents à Jonathas.

Celui-ci, jetant un regard douloureux sur sa femme et ses enfants, les suivit sans répliquer.

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