CHAPITRE MIL
Xa Juive et la Chrétienne.
Cet enlèvement d'un chef de famille, à l'époque où se passait celte scène, et pour un acte d'irréligion commis par un Juif, ce qui pouvait être regardé comme un sacrilège, équivalait à un arrêt de mort; la familiale savait, aussi la désolation était-elle complète; désolation anéantissante pour Séphora, qui, semblable à toutes
les âmes craintives et tendres, s'abandonnait à son chagrin sans essayer de le combattre; bruyante pour les deux enfants; calme et silencieuse du côté de Billette. Adeline n'avait pas quitté son amie.
Soudain, se penchant à l'oreille de la fille de Jonathas, elle lui dit:
— Mon oncle Ramier Flamming, bien qu'il ne soit qu'un notaire, un bourgeois, ou possible à cause de cela, est très-ami du roi; il lui donne, dit-on, de bons conseils pour les finances, et contre ses nobles. Le roi, j'ignore si tu le sais, redoute les grands de son royaume; il n'est pas fâché de temps en temps de leur montrer qu'il est leur maître; et surtout, il est bien aise d'afficher de l'amitié pour quelqu'un qui n'est pas de leur caste. C'est peutêtre pour cela qu'il a choisi mon oncle ; or, si mon oncle veut, il peut beaucoup.
— Mais, n'es-tu pas brouillée avec ton oncle? demanda Billette.
— J'ai un moyen de me raccommoder avec lui, dit Adeline, en baissant ses grands yeux noirs, desquels coulèrent quelques larmes.
— Je te devine, ditBillette, serrant la main de son amie. C'est d'aller lui dire que tu renonces à ton cousin... Chère Adeline... Oh ! tu l'aimes... tu ne peux le faire.
— Ramier ne m'aime plus depuis qu'il t'a vue; ainsi je n'ai pas grand mérite à ce sacrifice, dit Adeline, tristement résignée.
— Hélas I je ne conçois pas grand'chose de la vie, dit Billette; mais possible que les hommes soient ainsi faits, aimant un jour, et oubliant le lendemain les amours de la veille. Ou'y faire?... mourir!... on ne meurt pas quand on veut... Cependant, Adeline, renoncer à ton cousin, n'est-ce pas un moyen de le ramener à toi?
— Le ramener! se récria la jeune chrétienne, avec une noble indignation, penses-tu que je veuille d'un cœur qui me méconnaît?
Non, non, Billette, juge mieux ton amie.. Ramier est mort pour moi , je pleure sa mort ! . . . sans espoir... Prends ton voile, couvre-t'en le visage, afin que dans la rue on ne voie pas ta pâleur, et que les enfants ne te montrent pas au doigt en disant : — Voici la fille du Juif qui a fait bouillir l'hostie... Hélas! ta mère avait raison, nous avons commis un sacrilège, nous deux ton père, nous en sommes punis tous les deux, lui ne perdra peut-être que la vie, moi , je perds davantage, je perds celui que j'aime. . . Mais à quoi servent les réflexions, les regrets, les ressouvenirs. . .? Ce qui est fait est fait ; réparons , s'il est possible... Viens-tu ? ajouta Adeline en se levant.
Billette en fit autant; à ce moment, la portière de velours d'Orient qui cachait la porte, se soulevant, laissa voir Daniel, le fiancé de Billette.
— Qu'ai-je appris? dit-il, en s'adressant à cette dernière.
— La vérité! lui répondit Billette. Mon père est arrêté pour cet enfantillage commis hier soir... hélas !...
— Je l'avais prédit, je l'avais prédit... fit entendre la voix plaintive de Séphora... Oh! les chrétiens, les chrétiens ! ou ils essayeront de le convertir, ou ils me le tueront, ou ils nous ruineront.
— Quanta ce qui est de ce dernier malheur, ma tante Séphora, ce serait le moindre*, n'ai-je pas de la fortune pour vous tous?
En entendant ces paroles, Billette alla droit à son cousin, et lui prit la main.
— C'est bien, Daniel, et voici qui me raccommode avec vous, lui dit cette étrange enfant. Recevez ici le serment de n'être jamais à d'autre homme qu'à vous... et maintenant ne songeons plus qu'à mon père, qu'à le sauver...
— Ohî ma cousine... dit Daniel en se reculant. Restons tranquilles , ne faisons rien pour
cela ; la moindre démarche peut nous compromettre, sans être utile à mon oncle.
— Que vous revoilà bien toutentier, Daniel, dit Billette, dont malgré elle l'accent prit une teinte d'amer mépris. Capable d'une action généreuse, incapable d'un acte de courage... Pleurez avec ma mère, pleurez avec ces enfants... vous avez raison... moi... ! j'ai une autre mission...
— Et où vas-tu ? lui demanda sa mère, dont la douleur fit place à l'inquiétude.
— Bénissez-moi, ma mère, dit Billette, prenant les deux mains de Séphora et les posant sur son front. Bénissez votre enfant; mais ne lui demandez pas où elle va... elle ne le sait pas elle-même; elle va... où Dieu voudra...
— Que le Dieu d'Israël te bénisse comme je le fais, ma pauvre Billette, car tu es la femme forte de l'Écriture, moi, hélas î je n'en suis que
la faible... Agis, moi je pleurerai et je prierai... Dieu sera sans doute avec nous deux.
En descendant l'escalier qui conduisait à la rue, Adeline dit à son amie:
— Quel singulier contraste entre nous, moi qui aime Ramier, je vais renoncer à lui, toi qui n'aimes pas Daniel, tu viens de lui jurer de l'épouser.
— Non... lui dit doucement Billette, mais de ne pas être à un autre... ce qui n'est pas la même chose.
Cela dit , les deux jeunes filles sortirent de la maison de Jonathas, et s'aventurèrent toutes les deux dans les rues tortueuses et sombres de la Cité.
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