CHAPITRE IX
Un notaire au Cbâtelet.
Il y avait le grand et le petit Châtelet, qui tous les deux faisaient partie des fortifications établies à Paris en 1222 par Philippe-Auguste, et qui formaient les deux têtes du pont au Change, l'une protégeant le nord , l'autre le midi. C'était au passage du petit Châtelet que se percevaient les péages et droits d'entrée. Un
singe payait quatre deniers d'entrée, à moins qu'il n'appartînt à un jongleur, qui , alors, en le faisant danser, se dispensait du droit. De là est venu le proverbe : Payer en monnaie de singe. Les chanteurs et les danseurs avaient le même privilège : ils chantaient ou ils dansaient devant le péager, et étaient ainsi quittes du péage.
Sous Philippe le Bel, cette forteresse , devenue inutile àladéfense de la ville, devint le siège des juridictions de la prévôté et vicomte de Paris; les notaires y avaient établi leur demeure.
En approchant de cet endroit, Adeline dit à la jeune Juive :
— Lorsque l'on entre dans une maison pour y solliciter, il faut essayer déplaire jusqu'au petit chien : il faut parler à chacun sa langue, comme dit mon cousin Ramier. Mon oncle ne demeure pas seul: il a avec lui sa belle-mère, qui a été une fort belle femme sous le règne
de saint Louis, mais dont la beauté se ressent aujourd'hui des atteintes du temps écoulé depuis ce règne. Il faut avec elle causer parures et ne jamais citer de dates... Avec mon oncle, c'est différent; bien qu'il soit encore assez jeune, puisqu'il n'a pas quarante ans, ne fais sonner que l'or... Nous allons être fort mal reçues, je ne te le dissimule pas: moi comme l'objet d'une désunion dans la famille; toi, comme Juive.... Mais du courage, et ne tremble pas ainsi.
— Je l'avoue, ditBillette, je puis tout supporter hors le mépris; je suis sans force contre lui.
Les deux jeunes filles étaient alors arrivées devant une porte basse percée dans le mur d'enceinte qui soutenait la tour. Elles frappèrent, une vieille servante vint ouvrir : à la vue d'Adeline, elle fit un cri.
— Oui, c'est moi, Isabeau, dit Adeline prenant la main de la vieille femme; c'est moi, la petite Adeline que tu aimais tant lorsqu'elle
était petite ; sois assez bonne pour demander à mon oncle un moment d'audience pour moi.
— Oh! mon enfant, ton oncle est furieux contre toi, contre ta mère, dit Isabeau; il dit comme ça que vous fréquentez des Juifs... mais je ne puis le croire, ça n'est pas vrai, n'est-ce pas?
— Est-il là? demanda Adeline pour toute réponse.
— Non, dit Isabeau, le roi vient de l'envoyer chercher, par rapporta cette fréquentation dont je te parlais : on prétend qu'il y a un Juif qui a fait bouillir le bon Dieu, que c'est toi qui as fourni le bon Dieu, et ta mère qui l'a retiré de la marmite et l'a emporté tout bouilli dans une sébille de bois.
— Qui est au logis? demanda Adeline.
— Votre grand'tante, qui est aussi bien en colère...
— Contre moi? interrompit Adeline.
— Non, contre un livre que lui a remis son petit-fils, messire Ramier.
— Depuis quand donc ma grand'tante a-t-elle appris à lire, qu'elle lit dans les livres? demanda Adeline.
— C'est précisément parce qu'elle ne peut pas y lire qu'elle est en colère, répondit la servante; car il paraît que si elle pouvait y lire, elle y lirait de bien belles choses.
— Eh bien ! j'ai là, avec moi, une savante qui lui lira ça, dit la jeune chrétienne.
— Une savante qui sait lire? demanda Isabeau.
— Et écrire, répondit Adeline.
— Oh! alors, entrez, vous serez bien venues, dit Isabeau, se décidant enfin à introduire les deux jeunes filles dans l'intérieur du logis.
Après leur avoir fait traverser plusieurs pièces plus noires et plus enfumées les unes que les autres, Isabeau introduisit les deux amies dans une chambre à coucher, dont le lit en
serge verte et les chaises de bois n'auraient pas déparé la chambre d'un paysan de nos jours. Une femme grande, sèche, blonde, était assise au pied de ce lit, sur un de ces sièges en bois à haut dossier du temps du roi Dagobert. Elle tenait à la main un livre manuscrit, qu'elle tournait et retournait avec un air de contrariété visible. Ala vued'Adeline, un éclair de satisfaction anima son visage, assez froid ordinairement.
— Tu as bien saisi l'heure pour me voir, petite, dit-elle ; ton oncle n'y est pas.
— C'est cependant à mon oncle que je voudrais parler, ma chère dame Madeleine, répondit Adeline.
— Bah ! tu renonces donc à mon fils Ramier?
— Oui, dame Madeleine, dit la pauvre enfant qui, à ce nom chéri, sentit s'évanouir tout son courage.
— Et... à épouser messire Hennequin, notaire au Châtelet, qui est si vieux et si laid?
demanda dame Madeleine dans le plus grand étonnement.
— Oui... madame, dit Adeline d'une voix ferme.
— Oh ! tu ne m'avais pas dit tout le sacrifice, dit Billette vivement émue, bas à son amie.
— Le plus grand n'est pas d'épouser le notaire, répondit Adeline sur le même ton.
— Quelle est cette belle enfant? demanda la belle-mère de Flamming.
— C'est une savante qui lit couramment dans les lettres, se hâta de répondre Adeline.
— Ah ! alors elle va me rendre un service , répliqua vivement dame Madeleine. Mon petit-fils, qui est un savant, lui aussi , m'a apporté ce livre ce matin, en me disant que j'y verrais l'art de la toilette et celui bien plus grand d'être toujours belle; qu'il y avait aussi la manière de se conduire en société : bref, toutes choses charmantes et bonnes à connaître; mais le méchant écolier qu'il est, n'a pas voulu
m'en lire une lisne, et m'a laissée man2;réant et attendant mon gendre pour me lire ça... Il allait me rendre ce service, lorsqu'un ordre du roi l'a fait subitement partir pour le Louvre... et... mais puisque celte belle enfant sait lire... c'est bien heureux... Asseyez-vous à mes pieds... petite... là... près de moi, plus près encore... J'écoute, commencez
Certes, dans l'état d'esprit où était Billette, elle n'avait guère envie de lire une suite de choses plus frivoles les unes que les autres; mais l'idée de s'attacher cette dame par un service quelconque, la décida: ayant ouvert le livre manuscrit et ayant parcouru plusieurs têtes de chapitres, elle dit:
— Ce sont des vers, madame, des conseils aux dames sur l'art de parler modérément, de fuir l'orgueil et la fierté, de ne point trotter et courir en allant à l'église, de saluer ceux qu'on rencontre en chemin, et surtout de rendre le salut aux pauvres gens.
— Ali! ce ne sera pas aussi amusant que je croyais, dit dame Madeleine sur un ton de regret... N'importe, lisez toujours, rna belle enfant, ça nous aidera à passer le temps.
Billette, ayant pris au hasard, lut (1) : « Ne regardez pas les hommes avec affectation; et si par hasard vous avez découvert l'amour qu'on pourrait avoir pour vous, ne vous en vantez pas, surtout ne permettez pas le baiser sur la main... »
Billette s'étant arrêtée à cet endroit, et dame Madeleine lui ayant demandé pourquoi, elle répondit modestement ;
— L'auteur parle un peu trop librement de cette action, madame; permettez-moi dépasser à un autre chapitre.
— Passez, dit dame Madeleine.
Billette feuilleta et dit :
— Ceci est pour blâmer la mode du jour pour
(i) Ceci est tiré d'une pièce de vers de ceUe époque écrite en vieux français, et transcrite en français de nos jours.
les dames qui se décollettent trop, et surtout celles dont la robe ouvre sur le côté et qui montrent leur jambe :
De ce se fol dame blasraer
Qui sent sa blanche char monstrer
A ceux de qui n'est pas privée.
Aucune lesse differmée
Sa poitrine, pour ce c"on voie
Comme fetemenl sa char blanchoie,
Une autre lesse tout de gré
Sa char apparoir au coslé
Une de ses jambes, trop descuevre :
Prud'hom ne loe pas ceste œuvre.
— Plus loin, dit Billette, l'auteur prescrit aux damesde ne point recevoir des présents des hommes, à moins que ce ne soit de la part d'un parent bien intentionné; alors seulement elles pourront recevoir, sans blâme et sans danger :
Bêle corroie ou biau cou tel, Aumosnière, afflche ou anel.
— Ici, dit encore Billette, qui ne se sentait pas le courage de tout lire, l'auteur se récrie contre les femmes impérieuses, hautaines, co-
1ères, vindicatives, qui querellent leurs domestiques et les maltraitent à tout propos.
— Cet auteur est un mal appris, mamie, interrompit dame Madeleine avec une aigreur naturelle qui faisait supposer que cet article pouvait bien être pour elle une question personnelle. Qui veut-il donc que nous grondions, rudoyions, maltraitions , si ce n'est nos gens payés pour cela? C'est bête, cela... mais voyons plus loin.
Billette continua.
— Il blâme ici les dames qui boivent, et prétend que, dans l'ivresse, elles perdent talent, esprit, beauté.
Fi de la dame qui s'enyvre ;
Elle n'est pas digne de vivre.
Cil vilains visées est trop granlz
A Dieu et au siècle puantz. ;
— Les dames, ajouta Billette en lisant des -yeux et résumant sa lecture, ne doivent point
voiler leur visage devant les grands seigneurs, -mais elles doivent le couvrir en montant à che-
val et en se rendant à l'église ; arrivées dans ce lieu saint, elles le découvriront. Étant à l'église, il ne convient pas à une dame de regarder de côté et d'autre, d'y parler ou d'y rire avec éclat. Elle doit se lever à l'Évangile, faire courtoisement le signe de la croix, aller à l'offrande sans rire ni plaisanter; au moment de l'élévation, elle se lèvera, s'agenouillera et priera pour tous les chrétiens...
— Ça, c'est bien dit, n'est-ce pas, dame Madeleine? dit Adeline interrompant son amie, car combien en avons-nous vu à l'église de ces dames qui se permettent tout ce que cet auteur blâme, qui rient, qui parlent haut... Mais pardon, Billette, lis toujours.
Billette reprit: — Une dame courtoise doit saluer grands et petits au sortir de l'église.
— Assez sur ce chapitre, ma belle enfant ; passez plus loin, dit dame Madeleine, et parcourez; ne lisez pas.
Tournant le feuillet, Billette ajouta: — Celui-
ciestpouravertirladamedouée d'unebelle voix qu'elle ne peut refuser déchanter quand on l'en prie. Cet autre est pour recoinmander la propreté aux dames, et qu'il est pour elles obligatoire de se couper les oncles. Ah ! voici un chapitre assez singulier, dit Billette en parcourant toujours le livre. L'auteur prétend qu'il n'est pas décent à une dame de s'arrêter en passant devant une maison habitée et de regarder dans l'intérieur, parce qu'il se fait souvent des choses que ceux qui l'habitent ne veu lent pas faire connaître. Puis, dit-il encore, si vous allez visiter une personne, il ne faut pas entrer brusquementdans sa maison, ni la prendre au dépourvu; il faut annoncer votre venue, soit en parlant haut, soit en toussant, soit enfin en faisant du bruit. A table, une dame ne doit ni trop parler, ni trop rire; si elle est polie, elle tournera les meilleurs morceaux vers les personnes de la compagnie, et ne commencera pas par les choisir pour elle.
Quand elle aura bu du vin, elle essuiera sa bouche avec la nappe ; elle fera attention de ne pas essuyer son nez en même temps, ce ne serait pas propre; elle fera attention aussi en mangeant de ne pas trop engluer ses doigts (1).
— Au Ifeu de donner ces conseils, l'auteur ferait bien mieux d'inventer une chose pour manger, ditdame Madeleine, etqu'on nefûtpas obligé de prendre la viandeavecles doigts, surtout quand il y a de la sauce... Il m'arrive souvent, à moi, de m'en mettre jusqu'au coude...
Dame Madeleine fut interrompue par l'arrivée précipitée d'Isabeau, qui s'élança dans la chambre par une porte, cria en passant : — Voici notre maître et son fils ! et s'échappa par une porte latérale. Billette se leva vivement , Adeline aussi; au même instant le notaire et Ramier parurent sur le seuil.
(i) Alors on portail les morceaux k la bôuéhe ' aVèiï 'lefe doigts; Tusage des fourchettes ne fut introduit que sous Henri III, en I08O. !
A la vue de Billette, qu'il reconnut au premier abord, le visage de l'étudiant devint pourpre, et ses yeux étincelèrent comme deux diamants ; mais ce ne fut qu'un éclair; il reprit aussitôt sa physionomie dédaigneuse et fière. Quant au notaire, un signe non équivoque de mécontentement trahit l'étonnement que lui causa sa nièce. Celle-ci arrêta cette expression sinistre en s'élancant au-devant de son oncle et lui prenant la main.
— Rendez-moi votre bonté, mon oncle, lui dit-elle, rendez votre amitié à ma mère; je ferai toute, toute votre volonté.
— Vous épouserez Robert Ilennequin, mon collègue ? dit le notaire.
— Oui, mon oncle, demain, aujourd'hui, si vous l'exigez-, mais... mais à une condition.
— Laquelle? Parle, ma fille, dit Flamming, dont le visage se dérida ; si tu fais ma volonté , je ferai la tienne.
Adeline alla chercher sa tremblante amie, et la menant vers son oncle, elle lui dit :
— Prenez en pitié mon amie.
— Qu'elle est belle ! ne put s'empêcher de dire le notaire, dont les yeux ne purent rester insensibles à la beauté chaste et honnête de la jeune Israélite.
— Elle est encore meilleure et encore plus malheureuse que belle, dit Adeline, pendant que Billette , honteuse d'être ainsi regardée, se voilait le visage delà main qu'elle avait de libre.
— Qui est-elle? demanda lenotaire, et comme chacun se taisait, il se rapprocha de Billette. — Parlez , ma chère enfant, ajouta-t-il de sa voix la plus douce. Disposez de moi, de ma bourse.
— De votre bourse, Messire ! Dieu merci, je n'ai besoin de celle de personne, répondit l'adroite enfant d'Israël, sachant par expérience qu'on est plus disposé à protéger les gens riches que les pauvres !
— Je crois bien qu'elle n'a besoin de la bourse de personne, répliqua Adeline en riant de la proposition de son oncle, on remue l'argent à la pelle chez son père.
— Qai se nomme? demandèrent à la fois le notaire et sa belie-mère.
— Jonathas, dit Adeline.
Comme si ce nom eût possédé un effet répulsif, chacun se recula aussitôt, et par un mouvement spontané, de la jeune fille.
— Jonathas, du Juif Jonathas, de celui qui a fait bouillir le bon Dieu? dit le notaire avec un sentiment d'horreur ; tu as été bien heureuse d'être de ma fam.ille, Adeline, sans cela, toi et ta mère vous auriez été renfermées avec le Juif.
Le jeune Ramier se tenait dans un coin de la chambre, sans prendre, on aurait dit, aucune part à ce qui se passait; mais ses grands yeux bleus, sombres et tristes, ne quittaient pas le visage de Billette.
Sans faire attention à l'étudiant, bien qu'im-
pressionnée par son regard, la jeune Israélite prit la parole :
— Messire, dit-elle au notaire, sauvez mon père, et je vous livre ses trésors.
— En a-t-il donc beaucoup? dit le notaire en se rapprochant de Billette.
— Tant, répondit la Juive, que bien que cette chambre soit bien grande, elle ne pourrait les contenir.
H passa alors dans l'esprit de Flamming une idée qui le fit rester un moment indécis et pensif; puis tout à coup et de l'air de quelqu'un qui prend une résolution soudaine, i! se tourna vers son fils.
— Ramier, dit-il, est le filleul du ministre Enguerrand de Marigny, il ira demain le trouver, il lui présentera la fille de Jonathas, et il tâchera de l'intéresser en sa faveur.
— Eh quoi, mon gendre, se récria dame Madeleine, vous voulez que mon petit-fils tra-
verse tout Paris en compagnie d'une Juive? mais lui-même n'y consentira pas.
A cette observation qui fit passer un frisson de mort dans les veines de Billette, se rappelant leur adieu à la sortie du bachot , Billette leva un œil tremblant et suppliant sur l'étudiant.
Il ne la regardait plus.
— Ramier, ne m'obéirez-vous pas? demanda Flamming à son fils.
— Si vous l'ordonnez?... oui... mon père, dit Ramier.
Billette se sentit mourir de cette condescendance respectueuse ; sa fierté s'en révolta ; elle eut un moment l'idée de refuser un service qu'elle ne devait qu'à l'obéissance filiale; mais avait-elle le droit de jouer ainsi un instant la vie de son père contre un moment de fierté? Faisant taire son orgueil blessé, son cœur plus froissé encore, elle baissa les yeux desquels coulait un déluge de larmes, la voix brisée, le corps plié en deux comme ne pouvant soutenir le
poids d'un si profond mépris, elle dit à l'étudiant.
— Messire, je me tiendrai à distance... Je vous suivrai voilée; personne ne reconnaîtra la fille de Jonathas, et ceux qui la reconnaîtront ignoreront qu'elle marche en votre compagnie.
Ramier fit un mouvement pour se rapprocher de Billette, mais il ne bougea pas. Son père lui dit :
— Ramier, prends ta cape, une lanterne, car il fait nuit, et remène ces deux filles chez elles, je t'en prie.
Ramier s'inclina en signe d'obéissance, et se disposa à partir. Billette se tourna vers le notaire.
— Que Dieu vous bénisse, Messire, pour ce que vous faites pour mon pauvre père !
— Ce n'est pas pour votre père, mais pour vous que j'agis, ma fille, lui répondit le notaire; demain Ramier vous instruira de mes intentions. Allez, mes enfants, bonsoir... Ade-
line, ajouta-t-il, en s'adressant à sa nièce qui se retirait ainsi que Billette et Ramier, je peux dire à mon collègue Hennequin que tu es disposée à l'épouser?
— Oui, mon oncle; il me tarde même que cela soit fait, répondit la jeune fille d'un accent si ferme et si décidé, qu'il était facile de voir qu'il était forcé. Toutefois le notaire eut l'air de s'en contenter, et dit : — C'est bien, ma fille, je me charge du trousseau. Dis-le à ta mère.
Cela dit, il congédia de la main les deux jeunes filles qui sortirent de l'appartement.
Ramier ayant allumé la chandelle de sa lanterne, offrit son bras à sa cousine, qui à son tour prit celui de Billette sous le sien, et tous les trois reprirent ainsi le chemin de la rue de
la Juiverie.
En route. Ramier dit à Adeline d'une voix qu'il s'efforça de rendre naturelle :
— Vous allez donc épouser le vieux HennequÎD, cousine?
— Que vous importe, puisque vous ne m'aimez plus, cousin?. lui répondit Adeline.
— Vous en avez vite pris votre parti, cousine.
— Ah çà ! cousin, dit Adeline, êtes-vous donc comme le chien du jardinier de votre père, qui ne veut pas manger de carottes et qui ne veut que personne en mange?
— La comparaison est heureuse, cousine.
— Non, cousin, mais elle est juste. D'ailleurs, pensez-vous donc que je suis assez niaise pour n'avoir pas deviné les intentions de votre père à votre égard et à celui de Billette? Allez, allez, cousin, je suis plus fine qu'on ne pense.
— A mon égard ! dit Billette.
— Certes, à ton égard, Billette, reprit Adeline; tuas des écus plein des chambres; l'oncle Flamming adore les écus, il te fera épouser Ramier.
— Mais tu oublies que je suis Juive, Adeline, dit Billette d'un timbre de voix qui trahissait l'émotion de son âme.
— Mais d'une Juive , avec des paroles et de l'eau bénite, on fait une chrétienne, et d'une chrétienne on fait la femme de son fils, dit Adeline.
Aucun des deux compagnons d'Adeline ne répondit, ce qui prouva à la fille de dame Perron qu'elle avait frappé juste.
— Du reste, ajouta-t-elle après un moment de silence, Billette a déjà l'anneau nuptial passé à son doigt, votre bague. Ramier.
— Dont j'ai chargé Adeline de vous rendre la pierre, messire, dit Billette.
— Je veux la bague avec, dit Ramier; j'ai bien voulu donner un gage, non un souvenir.
— C'est juste, dit Billette d'une voix éteinte; et, sortant l'anneau de son doigt, elle le remit à Adeline, qui le passa à son cousin en y joignant la pierre désenchâssée. Ramier prit le
— su —
tout. On était alors arrivé à la porte de la mère d'Adeline, qui souhaita le bonsoir à sa voisine et à son cousin, et rentra chez elle.
Il y avait environ une vingtaine de pas à faire pour atteindre la maison de Jonathas : l'étudiant et la Juive les firent en silence, sans se parler, sans se regarder même ; ce ne fut qu'au moment de se séparer que Ramier dit :
— A quelle heure demain?
— A la sixième heure du matin, Messire, répondit-elle.
— Ah ! Billette, Billette! pourquoi êtes-vous Juive? dit Ramier sans faire un pas pour s'éloigner.
— Est-ce ma faute? dit Billette.
— Sans cela, voyez, mon père.nous unirait...
— Votre père ne veut que ma fortune, dit la fille du Juif.
— Oui... mais moi... Billette... pensez-vous
que ce soient vos écus qui me plaisent en vous?
La voix de Ramier était devenue si tendre en
prononçant ces mots, que Billette, pour s'arracher au charme qui la fixait émue et brûlante à sa place, s'écria :
— Ah ! vous ne voulez pas même me laisser un souvenir d'un léger service rendu.
— Non , dit Ramier, dont la main alla chercher la main de Billette; non, parce que je veux que ce soit un souvenir de moi, non un souvenir d'un service rendu, comme vous le dites.
Et Billette sentit glisser à son doigt l'anneau que Ramier lui rendait. Une ivresse inconnue inonda le cœur de cette jeune fille.
— Ramier... Ramier, dit-elle hors d'elle; et aussitôt sa pudeur effarouchée de cet aveu, elle s'élança dans le corridor de sa maison et disparut aux yeux de l'étudiant ravi et heureux.