CHAPITRE X
lia relique.
Adeline avait deviné son oncle ; au^'retour de Ramier au logis, son père lui dit :
— On peut faire de cette jolie Juive une bonne chrétienne, et de la fille de Jonathas la femme de Ramier Flamming : qu'en dis-tu , Ramier? Fais le premier miracle, je ferai le second.
Et Ramier, transporté de cette idée, s'était endormi dans les rêves les plus charmants. A l'heure dite, il était à la porte du logis de Billette : celle-ci l'attendait voilée, ainsi qu'elle le lui avait promis ; elle tenait un coffret en bois merveilleusement travaillé.
— Ce coffret, dit Billette à Ramier, renferme une relique à laquelle vous attachez un grand prix : c'est un morceau de la vraie croix.
— Comment se trouve-t-elle entre vos mains? demanda Ramier à la Juive.
—Un chrétien l'a mise en gage chez mon père, pour une somme assez forte , que mon père lui prêta , comme les Egyptiens prêtaient sur le corps d'un parent, sachant bien qu'on ne laisse pas de pareils gages chez les étrangers : cet homme est mort l'an dernier; ce gage nous appartient donc, et je peux en disposer; et je vais, Messire, sous vos auspices, l'offrir à madame la reine pour son fils Louis, qui a un an^ je pense, cette semaine.
— Avec cela, vous ne pouvez être que trèsbien reçue de madame Jeanne de Navarre, lui répondit Ramier, réglant son pas sur celui de la jeune fille... La reine est très-pieuse; elle a grande foi surtout aux reliques...
Le jeune étudiant avait repris son maintien froid et digne. Billette vit bien qu'elle n'avait dû qu'à l'obscurité de la nuit, et à cet attrait magnétique qu'exerce toujours une jeune fille sur les sens d'un jeune homme, l'action de la veille; la pauvre enfant reprit toute sa timidité; sa marche même s'en ressentit : de ferme qu'elle était en commençant la route, elle devint tremblante, indécise.
— Vous n'avancez pas, qu'avez-vous? dit Ramier, obligé de regarder à chaque instant derrière lui si la jeune fille le suivait. Ils étaient alors près du cloître Notre-Dame, dans une ruelle déserte et inhabitée. Ramier s'arrêta; Billette en fit autant.
— Hélas ! je le vois trop, Messire, macompa-
gnie vous fait honte, et j'essaye de vous l'épargner , dit cette dernière , dans la voix de laquelle l'étudiant devina des larmes.
— Vous avez une manière plus sure que celle de rester en arrière, Billette, lui dit Ramier en se rapprochant d'elle.
— Celle de m'éloigner tout à fait? demanda la Juive en faisant un pas pour cela.
— Non, Billette, dit Ramier, la retenant avec douceur. Écoutez-moi... vous avez dû remarquer une incohérence bien visible dans ma manière d'être avec vous. Je vous cherche et je vous rebute, je saisis avec empressement toutes les occasions de me rapprocher devons, et les ai-je trouvées, je ne fais plus que vous faire sentir le poids de mon mépris... C'est que je vous aime, Billette... parce que vous êtes la plus jolie fille que j'aie jamais rencontrée; parce que vous possédez cette beauté chaste qui attire, charme et fixe à la fois... et c'est que je vous méprise, fille de Jonalhas, parce que vous
êtes Juive et que je m'en veux de vous mépriser pour une cause dont vous êtes innocente...
— Hélas ! dit Billette, je ne demande ni votre amour ni votre mépris-, je n'ai que faire de l'un, je ne mérite pas l'autre.
— Ne discutons pas là-dessus, et répondezmoi franchement, Billette, dit Ramier, passant sa main sous le bras de sa compagne; m'aimezvous?
A cette demande si extraordinaire et si inattendue dans la bouche de ce jeune homme , Billette tressaillit; mais se remettant aussitôt de son émotion, elle répondit noblement :
— A vous chrétien, qu'importe l'amourd'une Juive?
— Répondez, oui ou non, sans subterfuge, sans fausse honte, comme si votre mère vous interrogeait, m'aimez-vous, Billette?
Il y a dans la voix, dans le ton de certains
hommes, une puissance à laquelle on obéit sans
la comprendre; Billette, relevant son voile, et I. 21
ses grands et beaux yeux noirs fixés sur les yeux, bleus de l'étudiant, elle lui dit d'un accent empreint d'une tristesse inconsolable.
— Oui , je vous aime, Ramier, et maintenant, répondez à votre tour, que voulez-vous faire de cet amour?
— Vous épouser...
— Moi, Juive! cria Billette.
— Vous, chrétienne; si vous m'aimez, vous devez aimer mon Dieu, dit Ramier.
— C'est vrai, j'aime votre Dieu, Ramier.
— Alors, vous devez le servir, et par ce moyen, m'épouser.
— Écoutez-moi à votre tour, Ramier, dit Billette; et son air était si solennel, que le jeune homme en devint pâle et tremblant à son tour.. . Je ne suis qu'une pauvre fille, sans idées arrêtées sur aucune religion : mon père est Juif, j'aime le Dieu d'Israël ; vous venez , je vous aime; vous êtes chrétien, j'aime le Dieu des chrétiens. Maintenant, dites-moi : Faites-vous
chrétienne... je crois que je le deviendrai... ne fût-ce que pour éviter ce regard fatal de mépris que vous laissâtes tomber sur moi lorsque je vous fis comprendre que j'étais Juive... mais quant à vous épouser, Messire, quant à devenir votre femme... non, non, je ne veux exposer à vos dédains ni ma vie passée, ni la sainte religion de mon père, ni les naïves croyances de ma mère... Non, non, Billette peut devenir chrétienne, jamais la femme d'un chrétien.
— Il y a encore un motif que vous taisez, Billette, dit le jeune chrétien, les yeux plongés on aurait dit dans l'âme de la jeune fille; dites tout, je le veux.
— Ce motif est... que je ne suis pas libre, dit Billette.
— Ah !... oui... dit Ramier les lèvres plissées par un amer sourire. Ce Juif souffleté... Daniel... n'a-t-il pas reçu vos serments?...
— De n'être jamais à d'autre hornme qu'à
lui, dit Billette, puisant tout son courage dans son désespoir.
— Alors, femme du juif Daniel, suis-moi à distance et marchons, dit l'étudiant.
Il se mit effectivement à marcher : le chemin le plus court pour arriver au palais était de traverser l'église ; Ramier y entra, et après avoir fait quelques pas, s'arrêta pour savoir si Billette l'avait suivi dans ce lieu saint : elle était derrière lui, son voile levé lui permettait de voir son charmant visage baigné de larmes; il s'arrêta de nouveau, ^^i — Vous pleurez? lui dit-il.
— Je ne suis pas maîtresse des sentiments que vous élevez dans mon âme, Ramier, lui répondit-elle, en pleurant doucement; je ne puis, non, je ne puis vous laisser votre erreur... J'ai juré à Daniel de ne jamais épouser d'autre homme que lui, et je me suis juré à moi de n'épouser jamais Daniel... Ètes-vous satisfait, Messire?
— Parce que tu crois peut-être, Billette, que mon père ne te veut pas pour ma femme, dit l'étudiant, dont le tutoiement avait une inflexion si caressante, que la jeune Juive sentit son cœur s'en aller vers celui qui lui parlait; mais il m'a dit : Rends Billette chrétienne, et je te la fais épouser...
— Votre père veut ma fortune... et il l'aura... dit Billette d'un accent sur lequel Ramier sq méprit, puisque, prenant le bras de la Juive et le passant sous le sien , il traversa l'église en disant :
— Marchons de front maintenant, car je te le jure, Billette, tu ne seras jamais à d'autre homme qu'à moi.
— Ainsi soit-il, dit Billette en pressant légèrement le bras qui la soutenait.
Ils atteignirent ainsi les abords du Palais de Justice.