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CHAPITRE XI

Xie Palais de Justice.

Entre deux personnes qui s'aiment, le silence prend une si grande expression de tendresse intime que, sans doute pour échapper à cet entraînement, Billette, honteuse et confuse, essaya de le rompre.

— Vous qui savez beaucoup de choses, Messire, lui dit-elle en regardant la façade du Pa-

lais de Justice, vous devez savoir depuis quand ce vieux palais existe.

— Ce monument est bien vieux, Billette, répondit l'étudiant; il date de l'an 359, ce fut pendant le séjour de l'empereur Julien dans les Gaules qu'il fut commencé : cet empereur s'occupait beaucoup de municipalité. Il bâtit ce palais d'abord pour lui, puis il y établit un corps de juges et d'administrateurs, composé de decuriones et de curiales, qui y tenait ses séances; il y a aussi un dépôt de ses actes. Du temps des Romains, les Césars passaient leurs quartiers d'hiver dans ce palais; ils n'habitaient celui des Thermes que l'été. Sous Robert II, sacré à Reims en 988, ce palais fut considérablement réparé ; il y arriva même un miracle dans la grande salle : le jour de l'inauguration, c'était pour la fête de Pâque, Robert ordonna que des tables y fussent dressées. Avant de commencer le repas, au moment où, selon l'usage, le roi se lavait les mains, un aveugle

s'approcha de lui et lui demanda l'aumône. Le roi, en badinant, lui jeta du bout de ses doigts de l'eau au visage, et cette eau ayant été frapper les paupières, l'aveugle recouvra subitement la vue. Ce fut aussi ce roi-là qui fit bâtir la chapelle du Palais, qui porte le nom d'église Saint-Nicolas. Je vous montrerai tout à l'heure les belles salles basses que l'on doit à saint Louis, le père de notre roi, etqui sont situées sous la grande salle du palais. A l'instar de son père, Philippe le Bel s'occupe aussi d'agrandir

palais : pour peu que chaque roi suivant en fasse autant, dans trois cents ans ce monument sera le plus multiple des monuments.

Touten parlant. Ramier et sajeunecompagne avaient monté le grand escalier qui conduisait à la grande salle (aujourd'hui la salle des Pas- Perdus), et qui servait à la réception des hommages des vassaux, aux audiences des ambassadeurs, aux festins publics et aux noces des enfants des rois. D'un style sévère dans sacon-

slruction, et couverte seulement en charpente, on voyait tout autour de cette salle les effigies de tous les rois de France, depuis Pharamond jusqu'à saint Louis, père du roi actuel, Philippe le Bel, avec l'inscription indicative de leuravénementautrône, etl'époque de leur mort. Al'extrémité était cette fameuse table de marbre d'un seul morceau, si longue, si large et si épaisse, autour de laquelle ne s'asseyaient que des têtes couronnées, et qui servait dans les grandes solennités aux festins royaux.

Ramier en était là deson explication, lorsque l'attention de Billette fut détournée par une espèce de rumeur causée par l'entrée d'un personnage dont toute la tournure témoignait de son importance.

— Tenez, messire, dit Billette à son compagnon, à en juger par la longueur du bec du soulieràla poulaine de ce seigneur, qui a au moins un pied et demi de haut, cela doit être quelqu'un de haut placé ici?

— C'est le sireEnguerrand deMarigny, mon parrain, répondit Ramier; tenez-vous à distance, je vais lui parler.

— Croyez-moi, Messire, ditBillette le retenant, ne commencez pas par demander une grâce ; dites, au contraire, que j'ai un cadeau à faire à madame la reine. Allez, dit Billetle souriant amèrement à l'étonnement que cette réticence avait élevée sur le visasie de l'étudiant, je le sais par une triste et cruelle expérience, les gens qui donnent sont mieux reçus que ceux qui demandent.

— Étrange jeune fille ! dit l'étudiant allant vers le ministre.

A la manière dont les regards du sire Eni^uerrand se dirigèrent de son côté, Billette vit bien tout de suite qu'il était question d'elle 5 ces regards exprimaient un bienveillant intérêt: la jeune fille en augura favorablement. Un moment après, Ramier vint lui prendre la nmin.

— Mon parrain va vous conduire à la reine,

lui dit-il. Deux mots d'instruction préalable. Écoutez : madame Jeanne de Navarre a deux grandes puissances sur le cœur de son époux : la jeunesse, elle n'a que dix-neuf ans, et les grandes richesses qu'elle lui a apportées en dot. Elle est pieuse, croyante, et recevra avec grande dévotion la précieuse relique que vous lui apportez; mais si vous voulez la revoir souvent, et vous en avez besoin pour la conservation de votre père, il faut que vous lui fassiez espérer que la grâce est bien près de vous toucher.... Elle pensera que ses conseils, ses avis vont arracher une âme à l'enfer, et elle ne vous épargnera ni les uns ni les autres.

— J'obéirai, ditBillette.

Et le sire Enguerrand de Marigny ayant pris par des corridors détournés qui conduisaient à l'appartement de la reine, Billette et Ramier marchèrent sur ses traces.

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